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Débat sur la burqa : le regard différent de la plasticienne Majida Khattari

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Débat sur la burqa : le regard différent de la plasticienne Majida Khattari

14/05/2010

Depuis 1996, l'artiste marocaine Majida Khattari s’est emparée de la question du voile à travers des défilés-performances (VIP, Voile Islamique Parisien), qui pointent la complexité souvent absurde du débat. Interview intégrale.

 

Comment est née l’idée du défilé-performance Voile Islamique Parisien (VIP)?

 

Majida Khattari : J’ai commencé les défilés à ma sortie des Beaux-arts en 1996. Au moment de la polémique autour du foulard, je me suis demandée quelle forme je pouvais utiliser pour répondre à ce débat. Et comme il s’agit d’accessoires, de corps de femmes et aussi d’engagements politiques, j’ai commencé des défilés-performances. Ce n’est pas vraiment un défilé de mode car je ne propose pas de styles ou de looks. C’est pour cela que j’ai choisi de l’appeler « défilé-performance » car c’est un mélange entre défilé de mode et performance artistique. Ca a été pas mal utilisé dans les années 1960, 1970 par les féministes.


Donc il n’y a pas d’objets à vendre à l’issue de l’événement ?

 

M.K. : Les objets sont vendus comme œuvres d’art, comme sculptures et non pas comme vêtements.

 

Pour vous, que cache la question du voile ?

 

M.K. : C’est tellement compliqué, tellement ambigu. Pour ma part, je m'en sers comme point de départ d’autres sujets. Je ne pense pas que le problème soit de voiler ou de dévoiler les femmes. Le problème est ailleurs. Plein de choses entrent en jeu, comme l’éducation, la connaissance de la culture de l’autre. Pour moi le voile est donc juste un « prétexte ».


Un prétexte pour mettre en avant quel sentiment ?

 

M.K. : Pour les immigrés, il s’agit d’une question identitaire. On leur demande de s’intégrer mais on ne veut pas les intégrer. Ils se sentent rejetés, surtout la deuxième génération. Ils retrouvent du coup une identité avec les groupes islamistes qui les récupèrent ou au moins dans l’oumma, la communauté musulmane.


Votre démarche en fait se situe entre ces deux extrêmes ?

 

M.K. : Oui. Mon premier défilé s’est terminé par ce que j’ai appelé le « tchador de la République ». En guise de clin d’œil à la France, c’étaient des Françaises qui avaient porté ce foulard. Le débat n'est jamais correctement posé. On entend soit les extrémismes islamistes qui veulent utiliser la femme et son corps pour revendiquer leur position, soit les extrémismes féministes ou laïcs. Avec la question de l’interdiction de la burqa, le débat est devenu absurde et revient presque opposer Orient et Occident.

 

Y a-t-il un sentiment qui domine votre point de vue, qui résume votre démarche ?

 

M.K. : Je suis pour le dialogue, pour une troisième voie, pour essayer de comprendre ce qui se passe. J’essaye toujours à travers les défilés de montrer la complexité, l’ambiguïté d’une situation. Pour moi, ce n’est ni noir ni blanc. Il y a toujours des dialogues à mener et je pense que la forme artistique est celle qui permet le mieux ce dialogue.

 

Personnellement, est-ce qu’il vous arrive de porter le voile ?

 

M.K. : Non, jamais. Vous savez, le voile je l’ai connu ici en France, et au Maroc j’ai senti le changement après la révolution iranienne. Les choses ont régressé petit à petit.

 

Vous connaissez j’imagine le travail de Hussein Chalayan*. Comment le situez-vous par rapport à votre démarche ?

 

M.K. : Oui, bien sûr je le connais mais lui c’est plus un styliste. A l’époque où j’avais fait un défilé sur le voile islamique et il avait fait sa fameuse photo de la femme qui se dévoile jusqu'à arriver à la nudité. Donc on a un peu touché en même temps cette question là. Mais bon, lui a continué son travail de styliste. Ce n’est pas la même démarche, ce n’est pas le même propos.

 

 

 

 

 

Quelles sont les réactions les plus inattendues que votre démarche a provoquées ?

 

M.K. : En 2008, quand j’ai fait le défilé VIP à l’Hôtel de la Monnaie, j’ai reçu un coup de fil me prévenant que Ni Putes Ni Soumises allait saboter le défilé, car je faisais soi-disant le jeu du voile, et je n’étais jamais déclaré contre. J’ai reçu des menaces de la part de féministes. C’est ce qui m’a le plus choqué.

 

Y a-t-il des réactions positives ?

 

M.K. : J’ai toujours des réactions positives. Les gens qui assistent aux défilés comprennent la complexité de la situation. Ce n’est facile ni pour la République, ni pour ces immigrés, de combiner les identités, les cultures, les façons de vivre. J’essaye de montrer une situation où on enferme les femmes. Lors du dernier défilé, il y avait des femmes ou des hommes sous la burqa et des filles nues avec des chaussures et des coiffures incroyables. On cherche soit à voiler totalement la femme, soit à la garder jeune et belle comme une poupée. Des deux côtés, on est dans des extrêmes d’enfermement.

 

Et en dehors de l’intervention de Ni Putes Ni Soumises, y a-t-il eu des réactions négatives et désagréables face à votre travail ?

 

M.K. : Non, jamais. Il y a eu pas mal de presse autour de ce dernier défilé et je reçois beaucoup de mails du monde arabe, des mails d’encouragement de gens qui ont envie de dire les mêmes choses et qui malheureusement ne peuvent pas le faire ou le dire chez eux. Et cela me fait plaisir, surtout venant de la communauté arabe ou musulmane.

 

Et les extrémistes religieux ne se sont pas manifestés envers vous ?

 

M.K. : Non, parce que je provoque les deux extrêmes alors ils ne peuvent pas m’attaquer.


Est-ce que votre vie a changé depuis que vous avez cette démarche qui est quand même un acte de courage, de revendication visible?

 

M.K. : Non, parce je savais lorsque je suis arrivée à Paris que je venais pour cette liberté, pour être libre de m’exprimer comme je veux. J’ai quitté le Maroc pour ca. J’ai fait les beaux-arts, et pour moi un artiste est forcément un artiste engagé et en même temps un citoyen. Bon, des fois on me dit que je suis inconsciente. Peut-être ! (Rires) Mais il faut un peu d’inconscience pour être dans l’art.

 

Qu’allez-vous exposer à la galerie Martine et Thibault de la Chatre ?

 

M.K. : Il y aura une installation de 72 poupées sur des podiums mais aussi de la photographie. C’est toujours la forme des défilés que j’utilise mais là il s’agit d’un travail sur la question des martyrs, une tradition surtout présente chez les chiites. Je viens de la peinture et dans l’histoire de la peinture on parle des nymphes. Je dirais que l’équivalent chez les musulmans ce sont les houris, ces filles vierges du paradis qu’on promet aux kamikazes tout de suite après l’explosion. L’installation va se faire entre ces deux éléments. Ces poupées faites et réalisées selon la description de certains textes du paradis musulman et les photographies représentant des nymphes et l’odalisque dans l’orientalisme. C’est donc un mélange entre installation et photo.

 

 

Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM

 

*Hussain Chalayan est un styliste anglais qui a lui aussi aborder la question du voile islamique et la thématique de l'enfermement des corps.


- À voir : du 6 mai au 19 juin, Majida Khattari expose « Les Houris », un travail autour des vierges du paradis promises aux martyrs à la galerie parisienne Martine et Thibault de la Châtre


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