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Afrique : inventer l'avenir

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Afrique : inventer l'avenir

05/05/2010

 

Quatre personnalités du monde intellectuel et artistique – le rappeur sénégalais Didier Awadi, son compatriote le philosophe Souleymane Bachir Diagne, l’écrivain congolais Wilfried N’Sondé et le journaliste ivoirien Soro Solo – reviennent sur ses commémorations des indépendances, entre espoirs déçus et urgence « d’inventer l’avenir ».

 

Didier Awadi, en photo ci-dessus, devant les portraits des présidents NKruma et Mandela

 

Un demi-siècle d’indépendance : anniversaire heureux ou commémoration hypocrite, orchestrée par l’ex-puissance coloniale ? La polémique, au cœur des médias africains, questionne le sens même de la célébration. Peut-on, aujourd’hui, parler d’une Afrique libre ? « Certainement pas ! », répondent à l’unisson le rappeur sénégalais Didier Awadi, son compatriote le philosophe Souleymane Bachir Diagne, l’écrivain congolais Wilfried N’Sondé et le journaliste ivoirien Soro Solo. En cœur, ils tancent l’absence totale d’indépendance du continent africain en matière alimentaire, énergétique, monétaire, militaire, éducative…

 

Comprendre la valeur des symboles

 

« La France contrôle encore l’économie, le politique et l’imaginaire de nos pays. Ces 50 ans célèbrent un simple changement d’étiquette », s’insurge Solo, furieux contre cette « mascarade pour amuser la galerie ». Plus mitigé, Awadi participera aux célébrations officielles, qu’il espère « point de départ » d’un réel affranchissement. N’Sondé et Bachir Diagne parlent même d’un événement positif.



« Il faut célébrer avec solennité, recueillement, faste, pour imprimer notre marque, déclare le philosophe. Nous ne fêtons pas les résultats économiques, mais l’accès à la souveraineté nationale, avec ses attributs forts : drapeau, hymne… Ceux qui pensent qu’il n’y a “que des symboles” n’ont justement pas compris la valeur de ces symboles ».

 

Par ailleurs, si ce cinquantenaire commémore la libération de l’opprimé, il délivre aussi l’oppresseur, selon N’Sondé :
 

« 50 ans après ces indépendances, comment se porte la France, puissance coloniale à l’identité bâtie sur l’illusion de sa supériorité et de sa mission civilisatrice ? », s’interroge-t-il. « Cette perte de repère conduit à un malaise sur l’identité nationale. »

 

La culture, vecteur de liberté

 

D’un avis unanime, tous parlent donc d’un « nouveau départ », qui nécessite de l’Afrique une « réflexion indépendante ». Une émancipation qui passe en partie par la culture, domaine dans lequel le continent semble secouer le joug et éviter le phagocytage : témoins notamment le vohou-vohou, école de plasticiens ivoirienne fondée en 1972, citée par Solo, ou encore l’énorme influence de la musique africaine sur la sono mondiale, tous genres confondus.


« Dans les années 1950, le Ku Klux Klan combattait le rock, de peur que la jeunesse ne danse “comme des nègres”. Aujourd’hui toute la planète bouge ainsi ! », rappelle N’Sondé. Et Solo de désigner l’âge d’or de la musique africaine dans les années 1970 – les orchestres comme le Bembeya Jazz ou les Ambassadeurs du Motel, qui comptaient dans leurs rangs des artistes professionnels –, comme seule émanation  des Etats africains.

 

Par ailleurs, si les artistes se sont retournés vers l’ex-puissance coloniale dans les années 1980, suite à une réduction drastique des budgets alloués à la culture, conséquence d’une économie en crise selon Solo, la tendance actuelle rejoint des aspirations de liberté : « Prenez Youssou N'Dour ! Ce géant de la chanson, internationalement reconnu, a réussi à construire, depuis le Sénégal, une véritable industrie musicale », souligne Bachir Diagne, qui ajoute : « La mondialisation entraîne la diversification ! Les artistes africains se tournent désormais vers les Etats-Unis, l’Angleterre, et sortent de ce tête-à-tête obsessionnel avec l’ex-puissance coloniale. »

 

Dans ce domaine, Awadi, pionnier du rap africain, constitue un exemple. Ce pur produit des subventions françaises – son groupe, Positive Black Soul, fut propulsé par le Centre culturel français – possède aujourd’hui sa propre structure, libre de toute entrave, le Studio Sankara. Et s’il ne souhaite pas « cracher dans la soupe », il encourage les jeunes à « refuser ce doux poison, généré par le biberon colonisateur », pour exister sans l’apport français.
 

« L’indépendance doit venir des acteurs culturels, de la base. Aujourd’hui, avec la MAO (Musique Assistée par Ordinateur, NDLR) et les nouveaux outils multimédias, peu onéreux et faciles d’accès, de bonnes idées suffisent pour susciter la liberté ». S’il reconnaît cependant que tous les artistes ne peuvent s’offrir ce luxe, il repose pourtant la question, partagée par tous : « Que veut-on faire de notre culture ? ».

 

Vers un panafricanisme réaliste

 

Une problématique qui dépasse le seul champ culturel pour investir la vie quotidienne. Il faut, selon Awadi, « couper le cordon ombilical », « faire table rase », selon Solo. Une remise à plat qui doit s’appuyer, aux yeux du rappeur, sur l’Histoire de l’Afrique, ses « présidents », héros et figures tutélaires – Kwame Nkrumah, Thomas Sankara – qui en ont forgé l’âme et la force. Un « nouveau départ » qui ne peut s’effectuer sans douleur : « Je souhaite qu’une poignée de rêveurs aux quatre coins du continent disent NON à cette société de consommation, NON à cette soif inextinguible de pouvoir qui consiste à dominer le monde », s’exclame Solo, qui rappelle que l’Afrique, terre d’énormes ressources naturelles, possède les moyens de cette rupture. « Un idéal qui nécessite des sacrifices sur notre confort, un refus de la pensée unique. Il s’avère désormais urgent de réfléchir isolément, de se relever PAR et POUR nous-mêmes, de bâtir un socle solide pour discourir d’égal à égal. »

 

Une analyse très largement relayée par N’Sondé, qui se risque à penser qu’un modèle mondial de développement alternatif pourrait venir de ce continent. Pour autant, cette révolution ne saurait être l’action isolée de petits Etats morcelés, balkanisés, aux frontières décrétées par l’ex-colonisateur. « Il faut s’unir ! », clament-ils tous, Bachir Diagne en tête :
 

« Cette nouvelle indépendance sera la remise en chantier du panafricanisme. Pas celui, tonitruant et rhétorique, d’il y a 50 ans, mais un panafricanisme réaliste, qui regarde l’expérience menée dans chaque pays. Notre seul moyen d’augmenter notre “capacité de négociation”, synonyme d’indépendance, sur l’échiquier international reste l’entrée de ces “Etats-Unis d’Afrique” dans la mondialisation. »

 

Une construction qui requiert du temps, et devient le rêve d’une nouvelle génération : « J’ai visité plus de 40 pays en Afrique. Sur tout le continent, la jeunesse partage le même rêve », raconte Awadi. « Le peuple doit forcer les dirigeants à les suivre ». 50 ans, soit l’occasion d’exaucer le souhait du leader burkinabé Thomas Sankara : « oser inventer l’avenir ». 

 

Anne-Laure Lemancel

 

 

Note :

 

Didier Awadi : Pionnier sénégalais du hip hop africain, il fonde le Positive Black Soul en 1989, avant de se lancer dans une carrière solo en 2001. Conscience politique et verbe acide restent les armes de ce rappeur fortement impliqué dans l’histoire de son continent, comme en témoigne son dernier projet, Présidents d’Afrique (2007).

 

Souleymane Bachir Diagne : Philosophe sénégalais, diplômé de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, Souleymane Bachir Diagne a enseigné durant 20 ans à la faculté Cheikh Anta Diop de Dakar, dont il fut vice-doyen. Cet actuel professeur de l’université Columbia (New York) oriente ses travaux sur la logique, les mathématiques et la philosophie islamique.

 

Soro Solo : Célèbre journaliste ivoirien, décoré de nombreux prix, jusqu’aux événements de 2002, Soro Solo habite désormais Paris, où il officie sur France Inter, à la tête de l’irrésistible émission dominicale, L’Afrique enchantée.

 

Wilfried N’Sondé : Congolais d’origine, il a vécu 25 ans à Paris avant de s’installer à Berlin, il y a 15 ans. Musicien de profession, Wilfried N’Sondé a publié un premier roman, Le Coeur des Enfants Léopards (Actes Sud, 2007), prix des Cinq continents de la francophonie. Il a publié en mars dernier son second ouvrage, Le Silence des Esprits (Actes Sud, 2010).


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