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Ike June Yang, réalisateur de "Breathless" : "Je crois que mes personnages ont le visage et la douleur des oubliés"

27/04/2010

Avec "Breathless", l'acteur coréen Ik June Yang signe un premier film en tant que réalisateur qui s'avère être un coup de maître. A travers la chute vertigineuse d'un leader d'une petite bande mafieuse, Ik June Yang brosse le portrait d'une société coréenne en proie à la violence . Entretien avec un réalisateur à suivre de très près.



La société coréenne est-elle aussi violente que le prétend son cinéma ?

De l'extérieur, la société coréenne n'est pas aussi violente que le portrait que j'en fais dans Breathless. Sous l'influence du mouvement pro-démocratique des années 80, elle a pris des mesures légales pour protéger les gens ordinaires de la brutalité sociale qui prévalait jusqu'alors. La violence contre les individus est alors devenue plus discrète, comme si elle avançait désormais masquée. A la brutalité assumée de la société, succédait une autre, souvent silencieuse, secrète, et donc difficile à contrôler. En un sens, c'est devenu plus violent, plus inhumain même. Les gens au pouvoir nient souvent cette cruauté. La société coréenne n'a pas été complètement guérie de la violence physique qui la minait, les ruines de son histoire (gouvernement militaire, impérialisme japonais, guerre de Corée) n'ont pas été correctement nettoyées. Je crois profondément que les vestiges de cette violence d'Etat ont conduit le peuple vers la violence individuelle.

 



Dans Breathless, vous sous-entendez clairement que le rapport au père est la mère de cette violence ? Pourquoi ?
Des pans entiers de l'histoire coréenne, particulièrement l'occupation japonaise et la Guerre de Corée, ont noyé nos pères dans la barbarie. En dissimulant la vérité sur ce passé, la société a légitimé la violence de nos pères, elle leur a donné procuration. On a assisté à une normalisation morale de la brutalité. Les pères dans le film sont les exemples de cette contradiction, les symboles de cette société. J'espère qu'un jour ils pourront se défaire de ce qu'ils ont appris...

 

Je suis chaque fois frappé dans les films coréens par le contraste entre la modernité de cette civilisation et une sorte de cruauté archaïque...
La société coréenne a connu un processus de civilisation radicale dans les 50 dernières années. Tellement radical qu'il lui a été difficile de construire une démocratie solide sur ces bases. Ces insuffisances font que nous attendons beaucoup de la protection du gouvernement. Et comme il échoue, les relations entre individus deviennent toujours plus tendues, plus violentes. Le fantastique développement de l'économie ne suffit pas à soigner la douleur des individus, ce qui entraîne la chaîne de violence que l'on sait.


Breathless est peut-être le premier film coréen à penser cette violence. Bien sûr, d'autres réalisateurs l'ont abordé, mais par la bande, comme un artifice pop et graphique (cf Park Chan Wook). Après la crise d'adolescence, pensez-vous que le temps est venu d'une véritable psychanalyse ?

Parce qu'ils abusent des métaphores, certains films empêchent parfois les spectateurs de se retourner sereinement sur eux-mêmes et sur ce qu'ils ont fait de mal dans le passé. En finissant Breathless, j'en suis venu à penser qu'une description directe et réaliste de la société pouvait atteindre le coeur de nos zones d'ombres. Et que ça aiderait les gens à prendre conscience de ce qui se passe et de ce qui s'est passé autour d'eux. Métaphores et périphrases ne seront jamais assez puissantes pour provoquer un changement. La société coréenne a besoin d'un électro-choc. Dans cette perspective, une véritable psychanalyse l'aiderait effectivement à prendre conscience de la profondeur de son problème.


La relation de votre personnage avec la jeune fille est très belle, très subtile. On sent beaucoup de tendresse mais aussi une terrible tension, une colère rentrée. Comme si, derrière le visage minéral de cet homme, il y avait une tempête. Comme s'il était disloqué. Il est un peu comme une métaphore de la société coréenne...

Mes réponses précédentes convergent vers celle-ci. Si la Corée avait eu une histoire vertueuse, si elle avait résisté à ceux qui ont meurtri le pays et ses habitants, les Coréens ne se sentiraient pas torturés en leur chair. Les Coréens ont été négligés, délaissés par l'Histoire, et ne sont toujours pas assez protégés par la société. Je crois que mes personnages ont le visage et la douleur des oubliés. Ils sont la face cachée de la société coréenne.

 

Non seulement c'est votre premier film en tant que réalisateur, mais vous avez assumé tous les postes. Comment avez-vous réussi à jongler entre l'écriture, la réalisation, votre personnage ?
J'y suis arrivé parce que je suis assez ignorant pour être brave. J'ai été acteur sur plus de 30 court-métrages et 8 publicités. Je me suis servi de cette expérience, je me suis souvenu de ce que je ressentais pendant un tournage. Tous ces sentiments inexplicables que j'ai expérimenté, la joie, la tristesse, les blessures qui surgissent sur un plateau, m'ont aidé à diriger le film et multiplier les casquettes. J'ai aussi essayé de construire de vraies relations avec toute l'équipe de Breathless, de dépasser ce rapport fondé sur l'ancienneté qui prévaut d'ordinaire. Rien de plus efficace pour apaiser les conflits avec l'équipe de tournage. J'étais avec eux sur le plateau, non pas comme un réalisateur, mais comme un ami.


Les jeunes réalisateurs expliquent souvent qu'ils préaprent minutieusement leur premier film. Mais pas vous. J'ai lu quelque part que vous préfériez improviser...

Oui, mais seulement l'interprétation. Je n'aime pas beaucoup les répétitions. Lorsque les acteurs répètent, ils lâchent des choses qu'ils ne retrouveront plus. Sur le tournage, je sens qu'ils ne jouent plus par instinct, mais en se basant sur ce qu'ils ont fait aux répétitions. C'est comme s'entraîner à dire “Je t'aime” et le faire réellement. J'ai donc essayé de limiter au maximum cette fuite de l'émotion sur le tournage.


Je reviens pour finir sur la fin de votre film. Un final paradoxal, désepéré mais lumineux. Vous semblez suggérer, comme Bong Joon Ho à la fin de The Host, que la solution à cette violence réside au coeur de la famille. Là-même où cette violence est née...
La violence que je dépeins dans Breathless, cette violence des pères qu'ils transmettent à leurs fils, vient pour partie de la société. Et la société coréenne n'a pas de réponses claires pour les aider dans le système actuel. Elle les néglige. Comme ces gens ne peuvent rien attendre d’elle, ils se retournent vers la cellule familiale. Croyez moi, je ne sais pas comment la société française aide ses laissés-pour-compte, mais de mon point de vue, la société coréenne n'est pas aussi saine qu'on le pense….


Propos recueillis par Julien Abadie

 

- Breathless, en salle depuis le 14 avril 2010


Et aussi sur Mondomix.com

- La chronique du film Breathless


27/04/2010
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