Reportage à Skopje en République de Macédoine où le mécontentement de la jeunesse s’articule au son des guitares électriques acérées. Là où nos reporters s'attendaient à croiser des fanfares survoltées, ils ont découvert un rock énergique, inventif et contestataire. Une affaire à suivre au Printemps Balkanique à Caen !
Les aiguilles de l’horloge qui surplombe la porte de l’ancienne gare ferroviaire de Skopje se sont arrêtées à 6h16 le 26 juillet 1963. Conséquence marginale du tremblement de terre de magnitude 6,9 qui détruisit la majeure partie des bâtiments et infrastructures de la ville et causa la disparition d’un millier de personnes. La gare, d’abord laissée en l’état pour entretenir le souvenir, fut transformée en musée d’histoire pour évoquer les splendeurs passées d’une ville qui connut les empires romain, byzantin et ottoman.
Redessinée peu après le séisme par un urbaniste japonais, Kenzo Tange, sous influence esthétique communiste, l’architecture de la capitale de la République de Macédoine s’est peu à peu dégradée au point qu'aujourd’hui, ses charmes ne sautent pas aux yeux.
Pour sentir battre le cœur de Skopje, il faut rencontrer ses artistes. Ils défient la grisaille et l’ennui et ouvrent l’horizon caché par les montagnes qui entourent la ville.
Chez la reine des Gitans
Le photographe Stanimir Nedelkovski tente de redonner de la majesté à sa ville à travers des clichés de paysages urbains réalisés à l’aide d’appareils et de procédés datant des débuts de la photographie. Le résultat de ses longues expositions sur papier sensible est ensuite colorié à la main. Sous les teintes pastels les détails disparaissent, les rues se parent d’une aura sans âge qui trompe le spectateur. Il croit voir des vestiges d’hier là où il n’y a que le vertige d’un tour de passe-passe habile.
Dans les hauteurs, à quelques pas du musée d’art moderne, une grande maison carrée en brique abrite la reine des Gitans. Lorsqu’elle n’est pas en tournée à travers le monde, ou en voyage pour défendre l’une des nombreuses causes qu’elle soutient, Esma Redzepova réside ici avec quelques membres de son imposante famille aux 48 enfants adoptés. Elle vit entourée des souvenirs d’une longue carrière, démarrée il y a plus de cinquante ans. Les portraits la représentant, les médailles, les diplômes et autres récompenses constitueront bientôt les éléments d’un musée à sa gloire aménagé dans ce même bâtiment.
Couronnée reine des Roms en Inde en 1976, chanteuse gitane du millénaire en Russie en 2000, nomée deux fois pour le prix Nobel de la paix, Esma est la plus célèbre personnalité de Macédoine. La chanteuse, nommée conseillère de la ville, aime son pays. « Ici les Gitans peuvent s’exprimer dans leur langue. La première chanson diffusée sur la radio nationale était une chanson rom ». Une des siennes, bien entendu.
La fameuse horloge arrêtée de la gare de Skopje
Le trésor partagé des Balkans
La Grèce voisine possède aussi une région nommée Macédoine et s’oppose fermement à l’entrée dans l’Europe de ce pays s’il ne change pas de nom. Le gouvernement refuse et préfère rester fièrement isolé, alimentant l’esprit de divergence.
Durant notre séjour, l’hôtel Ambassador accueille une rencontre d’artistes traditionnels de culture macédonienne qui se moquent des frontières. L’un des organisateurs du congrès nous explique le point de vue des artistes. « Le problème est avant tout politique. Par exemple, on retrouve dans différentes parties des Balkans les mêmes chansons, avec des nuances. Le politicien dira qu’elles nous ont été volées, les musiciens conviendront que c’est un patrimoine commun partagé. La politique et la religion tentent de séparer les habitants des Balkans, mais la culture peut les rassembler. »
Ces traditions inspirent autant les anciens que les jeunes musiciens. Nombreux sont ceux qui jouent avec ces codes pour inventer de nouveaux espaces. Composé de virtuoses, le septet Ljubojna s’inspire des musiques traditionnelles, adapte de célèbres poètes macédoniens et retraduit leur message à la lumière d’un jazz rock emprunt de hip hop.
Groupe phare du paysage underground de cette partie des Balkans, Foltin peaufine depuis 1997 une formule sans frontière. Les instruments traditionnels et les accessoires de théâtre y font cause commune avec les attributs du jazz, du rock, voire de l’électro. Le groupe tire son nom d’une œuvre posthume de Karel Čapek, écrivain tchèque culte du XXe siècle, ennemi du IIIe Reich et inventeur du mot robot. Pour autant, ces anciens peintres n’évoquent pas une prise de conscience post-industrielle. Ils qualifient leur musique d’élégiaque et revendiquent un éclectisme, poétique et aventurier, qu’on leur reconnait facilement.
Rock d’enfer
Tous les musiciens ne restent pas dans la parabole ou le message d’espoir. Au fond des clubs de la ville, le mécontentement s’articule au son des guitares électriques acérées sur un rythme binaire audacieux.
Bien que ne donnant aucune interview, le groupe Bernays Propaganda est devenu le porte-parole de la jeunesse macédonienne. Leurs chansons post-punk et le manifeste posté sur leur Myspace annoncent clairement la couleur : « Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi aucun d’entre nous n’avez jamais reçu de carte en provenance du paradis, juste des images de l’enfer ? Le paradis n’a pas d’adresse, l’enfer en a une. Notez la : Planète terre, Europe, Amérique, Balkans, côte ouest, côte est. Je vous envoie une carte postale de la république bananière de Macédoine – partie légitime de l’enfer. »
Emmené par l’incisif guitariste Vasko Atanasoskiet la charismatique chanteuse et prof de philo Kristina Gorovska, le groupe tient son nom du principal ouvrage d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et théoricien de la manipulation du subconscient collectif. Ses travaux inspirèrent Joseph Goebbels et sont toujours pris en compte par les publicitaires et les partis politiques. Bernays Propaganda en a fait le symbole de ce qu’ils dénoncent avec énergie et énormément de groove.
La jeunesse de Skopje ne se contente pas de pleurer les douleurs du passé. Pour elle, la vie ne s’est pas arrêté au tremblement de terre, ni à la guerre des Balkans. Elle redoute de se voir voler son futur, mais se bat pour se faire entendre.