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L'aventure "Liberté" : Tony Gatlif et Marc Lavoine racontent

24/02/2010

Si la musique est essentielle aux films de Tony Gatlif, l’art de la comédie y est aussi poussé à son paroxysme. Tony Gatlif demande à ses acteurs de ne pas tricher et d'entrer entier dans l’aventure, au risque de s’y enrichir.

 

Avant de mettre en scène des films souvent inoubliables, avec des comédiens qu’il a largement contribué à révéler, comme Romain Duris, Tony Gatlif fut lui-même acteur. Encouragé par une rencontre avec Michel Simon en 1965, Michel Dahmani, de son vrai nom, a d’abord passé quelques années à courir les castings, jouer les utilités ou les seconds rôles, le plus souvent de méchants, voire d’animaux. Puis il est passé derrière la caméra pour raconter l’âme de son peuple gitan avec l’aide de comédiens toujours choisis avec précaution. Mais loin d’entretenir un rapport classique et paternaliste avec ses acteurs, il les emmène à chaque fois dans une aventure humaine souvent intense.

 

A l’aventure

 

"J’adore les acteurs. Je ne dîne pas avec eux tous les soirs, je ne les vois pas tout le temps une fois le film terminé, mais je respecte leur travail. J’ai moi-même été comédien et je connais bien leur art, qui est sublime. C’est une histoire de don. Les bons acteurs sont des gens qui font des cadeaux à la caméra et aux spectateurs spectateurs." Et pour favoriser ce don, Gatlif a ses propres méthodes et convictions. "Je ne donne le scénario qu’au chef opérateur et aux accessoiristes, parce qu’ils en ont besoin, mais jamais aux comédiens. Je leur donne les scènes la veille de leur tournage, de façon à ce qu'il n’y ait pas de manipulation, mais la fraîcheur du moment. Ca devient une véritable aventure commune, comme de faire ensemble un nouveau film chaque jour."

 


Marc Lavoine est l’un des trois personnages principaux de Liberté. Après avoir régulièrement discuté avec le réalisateur durant l’année qui a précédé le tournage afin d'entrer dans son rôle, le chanteur vedette s’est très bien adapté à la philosophie de travail de Tony Gatlif. " Ne pas avoir le scénario en amont permet aux acteurs d’être un peu déséquilibrés, un peu désemparés, et cette façon d’être fragilisés nous permet de construire notre propre histoire. On tourne selon la chronologie de l'histoire. Le tournage ne se fait pas dans des conditions artistiques bourgeoises, on n’a ni machine à café ni loges, et ça nous fait du coup baigner dans une sorte de réalisme. On finit par croire complètement à l’aventure qu’on est en train de vivre avec lui. "

 


Même avec des acteurs formés aux méthodes américaines, comme la canadienne Marie-Josée Croze, (Les Invasions Barbares, Munich, Le Scaphandre et Le Papillon ou Après l’Océan), Tony Gatlif ne déroge pas à ses règles. " Si on travaille ensemble, c’est que l’on a confiance l’un dans l’autre, comme des maquignons : après avoir promis de vendre le cheval, on tape dans la main pour sceller l’accord. J’avais prévenu Marie-Josée que ce serait difficile, qu’il ferait froid et que je refusais que les acteurs aient leurs propres caravanes. Je déteste ça. Cela érige un mur entre le réalisateur et les comédiens. Le comédien arrive le matin, dit bonjour, prend un café et rentre dans sa caravane. Tu ne sais pas ce qu’il fait - peut-être apprend-il son rôle dans un autre film - et tu le vois sortir quatre heures plus tard pour faire un plan et disparaître de nouveau. C’est comme s’il n’était pas sur le plateau, il n’y a aucun échange. "

 

La préparation

 

Chez Gatlif, le travail de préparation des comédiens est primordial. Pour chacun, le réalisateur a personnalisé l’avant-tournage. Marc Lavoine livre son expérience : " Ca a pris un an avant qu’on tourne le film, une période au cours de laquelle on s'est vu toutes les semaines ou tous les quinze jours. Je disposais alors certainement de plus d'informations que pour un film que je suis certain de faire. " Il précise son impression du réalisateur : "  Tony Gatlif s’exprime avec beaucoup de grâce, de force. C’est quelqu’un qui relève son col quand il marche. On a beaucoup marché ensemble, il m’a raconté des histoires, toujours la même histoire, toujours différente. ll est en fusion, comme une sorte de volcan. " Concernant Marie-Josée Croze, Gatlif explique avoir utilisé une méthode très différente : " Elle est allée rencontrer Yvette Lundi, l’institutrice résistante qui a sauvé de nombreux Juifs pendant la guerre et inspiré son personnage. Elle lui a raconté tous les détails. Pour que Marie-Josée soit crédible, il ne fallait surtout pas qu’elle donne dans le sentimentalisme. Je lui ai demandé d’être un peu froide, de retenir ses émotions à la manière d'un personnage d’Hitchcock ".

 


Quand au petit-fils de Charlie Chaplin, le génial comédien funambule James Thiérrée, qui illumine le film de son charisme, Gatlif lui a demandé plus encore :
" Dans le film, James symbolise l’âme gitane. Lui n'est pas un simple acteur, mais un personnage. Il possède un très beau regard. Il a les yeux d’un rêveur, il ressemble à un enfant. On a travaillé ensemble pour montrer ce qu’est la liberté. Dans le film, c’est s’enfuir de l’école par la fenêtre ou escalader les fils barbelés dans le camp pour s’envoler comme un oiseau. James possède cette vibration en lui. Il est aussi musicien et joue tout ce qu’on veut : il a appris le trémolo tsigane, de même qu'à se tenir comme un tsigane. Il sait grimper aux arbres,en sauter et entrer dans le délire de celui que le manque de liberté angoisse. "

 

L’après tournage

 

Trop occupé à préparer puis jouer son impressionnant spectacle solo Raoul (au Théâtre de la Ville du 19 décembre au 31 janvier), James Thiérrée n'a pu nous confier les traces laissées en lui par le tournage de Liberté. Marie-Josée Croze, pour sa part, n'est pas ressortie indemne du tournage. " Avec Tony, j’ai appris le courage et la liberté " estime-t-elle. Quant à Marc Lavoine, sa relation avec Gatlif lui a inspiré une chanson : " Pendant la préparation du film, quand je lui demandais le scénario, Tony dessinait un personnage sur une nappe ou me regardait en riant : "on se revoit la semaine prochaine". Chaque semaine, il me répondait la même chose, alors j’ai écris une chanson qui s’appelle La Semaine Prochaine ". Mais l'expérience l’a aussi fait réfléchir à sa relation au métier de chanteur. " Ce n’est pas tellement dans la forme que ça a changé, parce qu’on est qui on est et je ne vais pas commencer à faire du flamenco parisien. Mais sa façon de traiter le cinéma m’a inspiré. Avec Tony, on parcourt toutes les étapes du travail, d'un bout à l'autre. En studio, j’avais un peu perdu cette façon de faire, alors depuis le film avec Tony, j’ai décidé de répéter des heures avec les musiciens avant d’enregistrer les chansons, au lieu de faire des montages ou des découpages, ce qui revient à se couper un bras. " Marc Lavoine a aussi remis en question sa propre motivation : " L’idée, c’est aussi de réaliser ses rêves, d’oublier les mondes autour de nous pour prendre confiance en ce qu’on est, mettre la barre assez haut. ça, je l’avais un peu perdu. Cela m’a incité à insister vraiment sur le fond des choses, plutôt que sur la forme. Même si Tony ne donne pas de leçons, on peut en tirer quelque chose. " Mais il n’est pas nécessaire de jouer dans les films de Tony Gatlif pour apprendre quelque chose de fondamental sur la vie. Il suffit d’aller les voir.


24/02/2010
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