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Joe Sacco : "L'histoire des Palestiniens est une chaîne ininterrompue de catastrophes"

01/02/2010

 


Dessinateur de BD et journaliste, l'américain Joe Sacco créé l'événement BD de cette rentrée 2010 avec « Gaza 1956, En marge de l'histoire ». Après 7 années de travail, il livre une enquête graphique édifiante de 400 pages sur des événements tragiques oubliés de l'Histoire : le massacre perpétré par l'armée israélienne sur la population civile palestinienne de Khan Younis et Raffah en 1956. Entretien.



Comment est né le projet de « Gaza 1956 » ?
J’ai trouvé un document de l’ONU qui évoquait un massacre ayant eu lieu à Khan Younis [dans la bande de Gaza, ndlr] pendant la crise de Suez en 1956. Ce document déclare que de nombreux civils palestiniens ont été tués au cours de ces incidents. Il rapporte le point de vue des Israéliens qui affirment avoir répondu à une certaine forme de « résistance », et celui des Palestiniens qui parle de civils « tués de sang froid ». Je me suis dit, s’il existe encore des gens qui ont vécu ces évènements et s’en souviennent, pourquoi ne pas aller leur parler pour découvrir ce qui s’est passé, de leur point de vue ? J’ai alors séjourné deux mois et demi à Gaza, avec un guide. Nous sommes partis à la rencontre des gens, je les ai interviewés et j’ai rassemblé dans cet ouvrage leurs témoignages.


Certains personnages de la BD ne comprennent pas pourquoi vous vous intéressez à des événements vieux de plus de 50 ans. Quel rapport ont les Palestiniens à leur histoire ?

 

J’ai en effet rencontré beaucoup de Gazaouis qui ne comprenaient pas ma démarche. Leur réaction était souvent : « tu t’intéresses à 1956, mais tu ne te rends pas compte de ce qui se passe maintenant ! ». Ils voulaient que je me rende à la frontière voir les maisons en train d’être détruites. Certains d’entre eux n’avaient jamais entendu parler des événements de 1956, d’autres me demandaient pourquoi je me focalisais sur cette période. Je crois que la raison pour laquelle ces Palestiniens remettaient en question ma démarche, c’est qu’ils sont eux mêmes en train de vivre des événements douloureux et de faire l’expérience de leur propre souffrance. Il est difficile de penser à une souffrance passée quand on souffre soit même dans le présent. Il semble que leur Histoire soit une chaîne ininterrompue de catastrophes depuis 1948. C’est difficile dans ce contexte d’isoler le passé pour tenter de le comprendre et de le « digérer ». Par exemple, les Anglais peuvent aujourd’hui évoquer la bataille d’Angleterre de 1940 et la « romancer» mais ils n’auraient pas la même démarche si les Allemands étaient encore en train de bombarder Londres.
 

                                                  


Vous faites témoigner beaucoup de Palestiniens. Avez-vous aussi rencontré des soldats israéliens qui étaient présents à Khan Younis et Rafah en 1956 ?

C’est difficile de trouver des soldats prêts à témoigner. J’ai lu un livre écrit par un soldat israélien qui raconte son expérience en 1956. Quand il est entré dans la ville, il raconte que le sol était couvert de cadavres, ce qu’il décrit alors comme un « massacre ». Cet homme est mort depuis mais j’ai pu rencontrer certains des soldats de son unité et des Commandants, qui ont nié avoir été témoins de telles choses. J’ai aussi rencontré des historiens israéliens, pour leur demander s’ils pouvaient me donner accès à des informations. Et j’ai engagé un certain nombre de chercheurs israéliens qui avaient pour mission de décrypter les archives de leur pays. Evidemment, cela est plus facile de trouver des victimes prêtes à témoigner que des responsables.


Les destructions d’habitations Palestiniennes par les bulldozers israéliens sont omniprésentes tout le long de votre enquête, elles reviennent comme un malheur incessant. Comment l’Autorité Palestinienne a-t-elle géré cette situation à l’époque [2002- 2003]?

Depuis que je suis parti, c’est le Hamas qui a pris le pouvoir dans la bande de Gaza. Mais à l’époque, l’Autorité Palestinienne ne faisait absolument rien. Cela explique en partie pourquoi elle fut discréditée par la population Gazaoui. L’Autorité était supposée négocier avec Israël mais les destructions se poursuivaient sans rencontrer de résistance. C’est pour cette raison que des milices se sont organisées pour prendre les choses en main. C’était l'une des manifestations de la totale inefficacité de l’Autorité palestinienne.


                                                 





Vous étiez présent lors du décès de Rachel Corrie [militante pacifiste américaine renversée par un bulldozer israélien à Rafah en 2003, ndlr] et vous en rendez compte dans votre livre. Une heure après, un Palestinien a été tué en sortant de chez lui et les médias n’en ont pas parlé. Selon vous, est- ce  symptomatique de la manière dont les médias occidentaux traitent l’actualité de la région ?

La mort de Rachel Corrie a été une grosse affaire, parce qu’elle était américaine et qu’il est rare qu’un citoyen de ce pays prenne des initiatives aussi risquées. Son opposition non violente à la destruction des maisons de Rafah a beaucoup marqué les Palestiniens. C’est vrai qu’un habitant de Rafah a été tué le même jour et que la presse n’a pas relayé l’information, alors que lui aussi avait une famille. Je voulais montrer que la mort est la mort. Les médias ont tendance à donner plus d’importance à la mort d’un Occidental et je crois que Rachel Corrie aurait apprécié que j’évoque la disparition de cet homme de la même manière que la sienne.


Extrait du documentaire de Simone Bitton, "Rachel" :





Le corps de Rachel Corrie a été photographié, ces images sont très choquantes. Leur évocation dans votre BD donne un point de vue très intéressant sur le rapport des médias Palestiniens à l'image de la mort...

Oui j’ai rencontré des photographes locaux, chargés de prendre des clichés des corps. Pour eux, un cadavre est un cadavre. Bien sûr, ils sont conscients que le cas de Rachel Corrie est particulier car cela a touché beaucoup de monde mais ils ne sont pas sentimentaux vis-à-vis de la mort. Ils y sont en quelque sorte « habitués ». Il y a un moment dans le livre où ils m’invitent à la morgue pour voir le corps d’un jeune garçon. Je ne savais comment réagir, car cette situation est inimaginable à mes yeux, étant donné que je ne fais pas partie de sa famille. J’ai eu l’impression qu’a Gaza, quand quelqu’un est tué, son corps devient « public ».



Il y a un très beau passage où vous représentez le sacrifice d’un taureau pendant l’Aïd el Kebir. Quelle est la signification de cette scène ?

Il y en a plusieurs. J'ai voulu montrer qu’en dépit des drames de leurs quotidiens, les Palestiniens sont attachés à des traditions qui leur permettent de se sentir humains. Mais j'ai surtout souhaité offrir un point de vue anthropologique. Le sacrifice du taureau est un aspect de la culture palestinienne qui définit le sentiment d’appartenance à une communauté. C’est une tradition très significative, il ne s’agit pas seulement de tuer un animal, cela implique aussi qu’une famille entière partage un repas ensemble, tout en distribuant une partie de la viande aux plus pauvres. Cela se pratique en dépit des destructions, des bombardements… Je crois que c’est important de mettre en avant ce genre de moment. Je ne voulais pas représenter les Palestiniens comme des victimes avec un « v » majuscule.



Quel regard portez vous sur la situation à Gaza aujourd’hui ?

Je crois que Gaza a beaucoup changé depuis mon séjour. Cette région a toujours été dans une situation désespérante mais aujourd’hui le blocus est pire que jamais. C’est une véritable bombe à retardement. Comment peut-on maintenir 1,5 million de personnes dans de telles conditions de vie ? C’est choquant que cette situation perdure. Cela ressemble fort à une expérience de torture morale maximum, et je ne suis pas sûr de comprendre quelles sont les raisons d’un tel acharnement. 


- Lire la suite : Joe Sacco : profession BD-Reporter


Propos recueillis par Jean-Sébastien Josset
Traduction : Florence Thireau

- "Gaza 1956, En marge de l'Histoire", ed. Futuropolis, 424 pages, 29 €
- Le site de Futuropolis


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01/02/2010
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