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Histoire. Les Tsiganes, ces Français passés par l'épreuve des camps

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Histoire. Les Tsiganes, ces Français passés par l'épreuve des camps

01/09/2010

Roms, Tsiganes, Gitans et toutes les communautés des "Gens (dits) du voyage" ne cessent depuis des siècles de subir la suspicion quand ce n'est pas l'opression. En France, ce sont plus de 6000 Tsiganes qui furent internés dans des camps au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un épisode méconnu, qu'il est bon d'avoir à l'esprit à l'heure où la classe dirigeante française perpétue une longue tradition : la stigmatisation des populations nomades. (Photo: J.-C. Leblé, Jacques Sigot)
 

Parmi les réactions que suscitera le film de Tony Gatlif, l'une sera une question. Pourquoi ignorons-nous tout de l'internement des Tsiganes en France durant la Seconde Guerre mondiale ? L'historienne Marie-Christine Hubert, co-auteur avec Emmanuel Filhol du livre "Les Tsiganes en France : un sort à part (1939-1946)", avance plusieurs explications : « D’une façon générale, il y a très peu de communication sur les camps d’internement en France pendant la guerre alors qu’il y en avait des centaines, tous administrés, à l'exception de deux, par les autorités françaises. Cela s'explique par l’image que l’on a voulu garder de la guerre en France, le fameux mythe du résistant. Par ailleurs, contrairement aux résistants ou aux Juifs, les Tsiganes n’ont pas eu d’élite pour porter la mémoire de ce qui leur était arrivé - ce sont des historiens non-tsiganes qui ont dû le faire. Le rapport à leurs morts est aussi à prendre en compte : ils considèrent que si l'on parle d'eux en se trompant, on risque de les fâcher. Enfin, les persécutions, même moindres, qui ont continué après-guerre les ont plutôt incités à faire profil bas ».

 

Le carnet anthropométrique d'identité

 

Une chose est sûre : le traitement dont les Tsiganes furent l'objet en France au cours de la guerre ne fut pas une simple conséquence de celle-ci, mais plutôt la continuité d'une politique initiée de longue date. « L’Etat français, quel que soit le régime, République ou Vichy, n’aime pas que des gens circulent comme bon leur semble en dehors de tout cadre réglementaire » explique Marie- Christine Hubert. Le texte fondamental à cet égard fut la loi du 16 juillet 1912. En écho aux discours sécuritaires de l'époque, qui stigmatisaient les Tsiganes comme une population de voleurs et de brigands, selon les clichés d'usage, la loi imposa aux nomades le port d'un carnet anthropométrique d'identité à faire viser à l'arrivée et au départ de chaque commune, ainsi que celui d'un carnet collectif pour ceux se déplaçant en groupe. Bien que français depuis des générations pour la plupart, les Tsiganes se voyaient donc attribuer un statut d'exception. Ce sont les mêmes autorités françaises qui, en avril 40, votèrent l'assignation à résidence des nomades munis de ces carnets d'identité - environ 40000 personnes. Justification : prévenir les risques d'espionnage auquel ils seraient susceptibles de se livrer en ces temps de guerre. Une autre intention animait pourtant le gouvernement, comme en témoignent les termes du décret : « Donner à quelques uns, sinon le goût, du moins les habitudes du travail régulier ». En octobre 40, les autorités allemandes prirent la décision d'interner les nomades dans des camps. Les autorités françaises ne protestèrent pas et organisèrent les internements.

 

Dans les camps

 

Entre 6000 et 6500 nomades, Tsiganes pour la plupart, hommes, femmes et enfants, seront ainsi internés en France au cours de la guerre. Et ce dans le plus grand dénuement : les camps, trente au total, sur l'ensemble du territoire, étaient mal adaptés, insalubres, peu ou pas chauffés ; la nourriture y était insuffisante, les maladies monnaie courante. De surcroît, l'administration ne se contenta pas d'interner les Tsiganes : « Dans le but qu'ils deviennent sédentaires à leur sortie, on a essayé de les socialiser et de leur apprendre nos valeurs fondamentales : le travail pour les adultes, la scolarisation pour les enfants, l’éducation religieuse. Les Tsiganes n'y étaient pas trop réceptifs, même si les enfants ont appris à lire et à écrire » précise Marie-Christine Hubert.

 

Le film de Tony Gatlif évoque la déportation de Tsiganes en Allemagne ; ce cas de figure se produisit rarement en France. L'ordre des Allemands en décembre 42 de déporter tous les Tsiganes du Reich et du grand Reich à Auschwitz pour les exterminer ne concerna pas la France, qui ne faisait pas partie du grand Reich, à l'exception des départements du Nord et du Pas-de-Calais, alors rattachés à la Belgique. « Si la situation militaire ne s’était pas inversée, ces déportations auraient probablement eu lieu » avance cependant Marie-Christine Hubert.

 

Les ultimes libérés

 

Le cauchemar des Tsiganes ne prit pas fin avec le reflux des troupes allemandes. Ils furent les ultimes libérés des camps d'internement administratif - après les collaborateurs. Les derniers sortirent en mai 46, date de fin officielle de la guerre, une astuce d'un gouvernement provisoire guère pressé de les revoir sur les routes. A leur sortie des camps, certains, notamment ceux qui avaient perdu tous leurs biens lors de leur arrestation, se sédentarisèrent. Pour tous, les internements furent vécus « comme une trahison car ils se sentaient vraiment français explique Marie-Christine Hubert. Ils faisaient leur service militaire, des hommes étaient prisonniers de guerre en Allemagne. Ils n'ont jamais compris pourquoi on les avait mis dans les camps et en ont gardé une méfiance envers les autorités. Ils vivent toujours avec l'angoisse que ça puisse recommencer ».

 

Vers une reconnaissance ?

 

Tony Gatlif explique avoir réalisé Liberté suite aux demandes de la communauté tsigane. « La génération actuelle n'a plus les tabous de ses parents et veut que cet épisode se sache » confirme Marie-Christine Hubert. De là à envisager la reconnaissance par l'Etat de sa responsabilité, comme il le fit pour les déportations des Juifs en 1995 par la voix du président Chirac, il y a un pas que l'historienne ne franchit pas : « ça serait bien, mais ce n'est pas un sujet très porteur pour les élus. Tout le monde veut bien compatir et être pour la reconnaissance des droits des Tsiganes, mais globalement, ce qui caractérise l’attitude de la société à leur endroit, c’est l’indifférence ».

 

- A lire : "Les Tsiganes en France : un sort à part (1939-1946)" (Éditions Perrin) de Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol


- Les photos et documents sont tirés du film
"Des Français Sans Histoire", un documentaire de Raphaël Pillosio, en salle courant 2010. Détails des projections sur le site http://atelier-documentaire.fr/

- Sur le net : pour en savoir plus sur l'histoire du camp de Montrueil-Bellay, rendez-vous sur le blog de Jacques Sigot


Bertrand Bouard


01/09/2010
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