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ACTUALITELes Chats persans : « défoncez les portes, haussez le ton, c’est à ça que sert la musique ».16/12/2009
Eté 2008. Le réalisateur kurde- iranien Bahman Ghobadi s’aventure dans les sous-sols de Téhéran et y découvre une bouillonnante scène musicale clandestine. Cet univers lui inspire une fiction « 90% vraie », « Les Chats Persans », acte de résistance à la condamnation qui pèse plus lourdement que jamais sur la musique non religieuse depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmadinejad dans le pays, en 2003. Une occasion de parler de la censure appliquée à la musique et au cinéma en Iran actuellement ainsi que des artistes qui la bravent avec talent.
Que signifie le titre du film, « Les Chats Persans » ?
Bahman Ghobadi: Quand j’allais écouter de la musique dans les sous sols, je voyais souvent plusieurs chiens ou chats. J’ai pensé que même ces chats ne sont pas libres d’aller se promener dans la rue et que les jeunes gens qui jouent dans les sous sols sont comme ces chats là. Par contre ces mêmes chats persans sont très appréciables à l’étranger, comme nous les réalisateurs iraniens, puisque vous êtes là pour m’interviewer.
Vos précédents films se passent dans le Kurdistan iranien. Pourquoi avez-vous décidé de tourner un film sur la scène musicale underground de Téhéran ?
BG: J’ai fait trois films sur le Kurdistan en langue kurde et j’ai reçu un avertissement de la part du régime iranien pour mon dernier film. Ils m’accusaient d’agir comme un séparatiste, de vouloir séparer le Kurdistan de l’Iran. Au lieu de m’encourager à continuer à réaliser des films pour mon peuple, ils m’ont dit que je devais arrêter de le faire. Pendant 17ans, j’ai vécu à Téhéran, je me disais que je devais faire un film sur cette ville mais je devais attendre pour bien la connaitre et faire un film différent de mes autres films et de ceux des autres réalisateurs. Le sujet du film était interdit car il parle de la musique. J’ai eu le courage de faire ce film grâce aux acteurs et aux participants à ce film. Je crois que c’est un film complètement original. Comment avez-vous rencontré ces musiciens ?
BG: Pendant trois ans, j’ai essayé d’obtenir une autorisation pour un film que je préparais mais on me l’a refusée [« 60 secondes à propos de nous »]. J’ai rencontré un ami qui m’a dit : « La musique est un art. Si tu ne peux pas faire de film, alors fais de la musique. » Ce même ami m’a fait découvrir les sous sols de Téhéran. Je n’avais aucun projet de film à ce moment là. J’ai rencontré Negar Shaghaghi et Ashkan Koshanejad qui m’ont dit : « tu sais, tôt ou tard, nous allons quitter le pays ». J’ai décidé de faire un film sur eux. Avec beaucoup de précipitation, j’ai écrit le scénario et je l’ai filmé. Nous les artistes, nous devons voir les choses avant tout le monde. Quand j’ai rencontré ces gens là, j’ai été choqué car je ne savais pas qu’ils existaient. J’ai fait un film dans lequel les musiciens jouent leur propre rôle. A mon avis, il y a plus de mille groupes musicaux qui jouent dans les sous sols de l’Iran. Et on ne connait peut être pas les meilleurs. J’ai essayé de rencontrer pas mal de musiciens mais je n’ai pu les rencontrer tous.
La limite entre documentaire et fiction est incertaine…
BG: Tout ce que vous voyez dans le film est réel. L’histoire est vraie mais nous avons ajouté des choses, comme la mort de Negar, mais à vrai dire chaque semaine à Téhéran, lorsqu’il y a une fête, surtout musicale, il y a au moins une personne qui périt. Les agents gouvernementaux attaquent la maison et dispersent les gens, ils ont un comportement insupportable. Je voulais faire un film proprement documentaire mais j’ai rencontré ces gens là, qui avaient tant d’histoires à me raconter, je n’ai pas pu supporter de ne pas raconter celles-ci dans mon film. La musique underground en Iran, ce n’est pas comme en France. Là- bas, le gouvernement essaie d’étouffer tout. Ici, les gens ont une liberté incomparable. J’ai senti que c’était mon dernier film en Iran et comme j’ai rencontré Negar et Ashkan, qui voulaient trouver des nouveaux membres pour leurs groupes, cela m’a donné l’occasion de montrer toute sorte de musiques qui existent en Iran. Les personnages principaux sont sortis de l’Iran quatre heures après le dernier plan. L’un d’entre eux, celui qui a fait la musique du film [ Mahdyar Aghajani] , a demandé l’asile à la France et il a peur de devoir rentrer en Iran où il serait arrêté et torturé. Ceux qui ne parlent pas de la politique sont restés en Iran. J’ai déjà invité plusieurs personnes à l’étranger, ils ont pu sortir de l’Iran, mais parfois ils rentrent car ils sont trop attachés à leur pays.
Comment fonctionne la censure de la musique en Iran ? Tout les styles sont ils interdits ?
BG: La musique est interdite, essentiellement. Même pour la musique traditionnelle, une femme seule ne peut chanter, il faut qu’il y ait trois, quatre voix en même temps. A la télévision publique iranienne, on ne peut pas montrer un instrument de musique, on dit qu’ils sont illicites. Si vous voulez jouer de la musique, il faut une autorisation. Vous devez présenter vos enregistrements au Ministère, qui va demander de modifier tel ou tel morceau, voire tout refuser. Il y a aucune aide du gouvernement pour la musique, considérée comme illicite. Avec ce film et cette musique, je me sens plus proche de Dieu qu’avant.
La censure fonctionne t’elle de la même façon pour le cinéma ?
BG: C’est exactement la même chose, et même pire. Pendant trois ans, je suis allé au Ministère de la Culture plus de 200 fois pour obtenir une autorisation. A chaque fois, après quatre ou cinq heures d’attente, on me disait : « passez une autre fois et on verra ». Alors que je voulais faire le découpage et penser à l’angle à développer, je devais me rendre au ministère et j’ai perdu beaucoup de temps et d’énergie. On était obligés de tricher, on ajoutait une scène imaginaire, par exemple une scène de prière qui ne correspond en rien au scénario du film, pour qu’on puisse avoir l’autorisation. On s’inquiétait tout le temps de ce qu’on devait faire avec ces gens là. Si le spectateur aime mon film, qu’il le soutienne. Ce genre de film est souvent mal distribué, j’aimerais dire aux spectateurs de parler du film autour d’eux.
Il y a une scène marquante, celle du rappeur sur un immeuble en construction…
BG: Ce rappeur est très connu en Iran, c’est un des meilleurs. Il s’appelle Hichkas. On lui a saisi son passeport pour qu’il ne puisse pas sortir du pays. Il parle des malheurs de l’Iran. Lui n’a pas peur, mais moi j’ai peur pour lui. Il parle directement des souffrances de la société. Il est très intéressant, il a grandit dans les quartiers chics de Téhéran mais il se mêle à la vie des quartiers pauvres de Téhéran. Il aime évoquer les difficultés de leurs vies. Il est très populaire. Avec moi une fois dans la rue, il m’a expliqué qu’il évite de fumer pour ne pas avoir une mauvaise influence. La plupart des musiciens underground sont très sereins, ils ne sont ni drogués ni alcooliques, mais si vous voyez de rares personnes qui se réfugient là- dedans, c’est à cause de la pression qu’on exerce sur eux. Le gouvernement fait de fausses publicités sur ces gens là, en disant qu’ils sont anormaux, qui vénèrent Satan. Ils essaient de montrer que les jeunes gens ne doivent pas prendre exemple sur eux. Il y a même des émissions de télévision pour cela.
Dans le film, les groupes ont des guitares électriques, des batteries… Ou se fournissent- ils ?
BG: Les instruments neufs sont très rares. Ils sont d’occasion. En général on fait des économies pendant des années pour les acheter. Il y a des magasins qui en vendent, ce qui est contradictoire, car on ne peut pas en jouer, ni à la télévision, ni à la radio. Ces magasins sont installés à Téhéran. C’est impossible d’en trouver en province, sauf si il s’agit de musique traditionnelle.
Pour qui avez-vous fait ce film ? Pensez vous qu’il sera vu en Iran ?
BG: Avant de réaliser « Les chats persans », j’avais vu pas mal de films dont le sujet était la musique. J’ai voulu faire un film différent. Je me suis dit, au lieu de montrer les musiciens seulement, je vais montrer d’autres images que je trouve belles. Le film ne sera jamais montré en Iran avec ce régime. Bientôt je vais envoyer le film en Iran pour qu’il soit piraté. Au début du film je voudrais parler quelques minutes pour demander aux spectateurs iraniens, qui ne payent pas pour le voir, d’aider ceux qui font de la musique.
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Florence Thireau 16/12/2009 INTERVIEW CINEMA MUSIQUE IRAN BAHMAN GHOBADI
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// REACTIONSPseudo * Votre réaction (2000 caractères maximum) * Code de sécurité jade 01/01/2010 00:00 J'ai eu plaisir à voir et sentir toute l'énergie créative et le courage dont font preuve tous ces musiciens malgré un régime menaçant. Film d'une grande force et beauté. Bravo à la jeunesse iranienne... >> En discuter sur le forum >> |
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