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« Ravages » : Chroniques joyeuses d'une dégénérescence sociale annoncée

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« Ravages » : Chroniques joyeuses d'une dégénérescence sociale annoncée

13/11/2009


Depuis 2008, les étagères des librairies accueillent la revue « Ravages ». Fondée par Georges Marbeck, Frédéric Joignot et Isabelle Sorente, la publication offre une lecture acide de notre société, régie depuis 2007 par un gouvernement de la « Restauration ».  
Si le terme « ravage » renvoie au vocabulaire de la destruction causée de façon violente par l’action des hommes ou par la nature, étymologiquement, le terme s’est aussi construit sur le mot ravir. Séduction sclérosée ou sclérose séductrice, la revue  décrit une société qui a cessé de rechercher le progrès. Mais elle ne stagne pas non plus, non, elle régresse. Georges Marbeck nous reçoit dans son appartement parisien pour nous expliquer cette régression et nous présenter le troisième numéro, consacré aux animaux, qui sortira dans toutes « les bonnes librairies » à la mi-novembre.



Comment l'aventure « Ravages » a-t-elle commencé?


Il faut remonter au milieu des années 90 quand j'ai rencontré Frédéric Joignot et que nous avons fondé la revue « Sans nom ». Le premier numéro de cette revue de moeurs était titré : « Deuxième révolution sexuelle ». Elle se voulait un mouvement pour la Liberté des moeurs contre l’intégrisme moral et présentait ainsi des thèmes forts. Les illustrations « osées » de la revue ont même poussé l'annonceur publicitaire Barilla à retirer sa publicité en quatrième de couverture. Pour diverses raisons, la publication de la revue s'est interrompue mais depuis, l'idée de faire autre chose ne nous a pas quitté Frédéric et moi. C'est de là que l'idée de Ravages est née .

 
Quel a été l'élément déclencheur qui a permis la création de « Ravages »?


Dans un premier temps, notre préoccupation était d'avoir un sujet de fond. En 2007, Nicolas Sarkozy a été élu, et c'est sa prise de fonction qui nous a fourni une large matière. Nous avons donné comme thème au premier numéro « les pathologies de la République » pour signifier la perte du politique, la perdition du politique sous l'ère Sarkozy. En relisant Napoléon le petit de Victor Hugo, j'ai retrouvé dans ce livre Nicolas Sarkozy, à la différence que ce dernier représente un bonapartisme de bazar. Mais la critique de Victor Hugo sur Napoléon III reste applicable à la lettre au Président français. 





D'où l'idée d'un texte intitulé "Nicolas le petit"?
 

Oui, j'ai décidé de consacrer à l'écrivain une interview exclusive dans le premier numéro et ses réponses sont la reprise, mot par mot, de passages de Napoléon le petit. Avec l'arrivée de Sarkozy, le thème du numéro allait de source. L'homme n'arrêtait pas de prôner la rupture, chose qui nous est apparue, à nous, comme relevant davantage de la « rupture d'anévrisme ».


Comment la revue est-elle structurée?

 

On a recherché ensuite une certaine qualité dans la mise en page et une logique interne. La première partie de la revue s'appelle « le journal des ravages », où on donne un certain nombre d'informations très fortes. Le coeur de la revue explore le thème proposé et présente des interviews exclusives de penseurs disparus, tandis que la troisième partie, « joie ravageuse » est beaucoup plus positive. 


Quels sont les thèmes que vous avez traité après l'acte fondateur ?
 

Le deuxième numéro, paru au printemps dernier, avait pour thème « l'infantilisation générale », constat rationnel de l’édification « du modèle du djeune », consommateur décomplexé et de fait véritable moteur du capitalisme mondial, et de la préconisation de l’agitation démesurée de l’homme, sacralisée par cette phrase d’auteur « travailler plus, pour gagner plus ». Enfin, le troisième numéro (dont la parution est annoncée pour le 15 novembre) tourne autour du thème de l'animal et de l'animalité. c'est-à-dire ce qu'il y a d'animal chez l'être humain, en nous, notre chair, que l'on refoule par sentiment de culpabilité, alors que pourtant l'homme est un animal et ça nous a intéressé d'évoquer le corps, notre animalité.

 



Quel lien tisses-tu entre l'animalité et la société?

 

Nous sommes soumis à toute une morale, toute une culture qui lutte contre la reconnaissance de notre animalité. En général, on aime bien les petits chiens-chiens, on défend surtout le gentil petit animal mais dès qu'il s'agit de revendiquer ce qui relève de l'animal en l'homme, il y a tout de suite une gêne pourtant contre-nature. Prenez l'exemple de la sexualité. Elle est constamment abordée de façon mécanique, triste. C'est l'ère de la pornocratie, on a le sentiment que la sexualité n'est évoquée que de manière sordide.

 

Et que penses-tu des nouveaux philosophes, qu'on voit partout ? Tu as travaillé avec ceux qui pourraient être considérés aujourd'hui comme les derniers vrais philosophes (Deleuze, Foucault, Guattari), est-ce qu'on pourrait pour le coup, parler de rupture ?

 
Ce qui nous intéresse justement dans la revue, c'est de donner, d'une part la parole à des gens qui sont des penseurs forts mais que tu ne vois pas à la télé. Parce qu'il y en a beaucoup, par exemple un économiste comme Frédéric Lordon fait des recherches et a un raisonnement formidables mais tu ne le vois pas tous les quatre matins à la télé, c'est pas BHL ni Finkielkraut. D'autre part, les interviews exclusives de penseurs disparus ( Hugo, Nieztsche et Michelet) portent un message subliminal, celui de dire que la parole des penseurs morts vaut bien plus que celle des pseudo-penseurs vivants. Aujourd'hui, on assiste à la perte de la pensée généralisée et c'est assez tragique ce qu'il se passe. On consacrera d'ailleurs un numéro à cette perte de la pensée.
 

 

 


Mais, n'est-ce pas quelque part le fil conducteur de la revue, la perte de l'individu ? Numéro précédent : perte de la pensée ? Premier numéro : perte du politique? Prochain numéro : perte de l'instinct ?

 

Si, certainement. En ce moment justement, ce qui nous intéresse pour le quatrième numéro c'est le corps, on va faire quelque chose sur la robotisation. Le corps devient une espèce de machine mécanique, il est robotisé à tous les niveaux. On cherche à critiquer la robotisation du sexe qui vise le rendement et aussi le refus de la vieillesse et du coup, l'excès de la chirurgie esthétique. En ce qui concerne « Robotisation », l'idée est de critiquer l'obéissance aux impératifs productivistes, hyper productivistes qui dominent aujourd'hui notre existence. Il y a véritablement une perte de l'individu. Ce sont ces mêmes obligations qui poussent les gens à valider des déclarations gouvernementales terribles sur les immigrés. Le terme « sans-papiers » par exemple, est terrible, l'individu en est réduit à un papier, s'il n'en a pas, il n'existe pas dans cette société. A la fois, nous occidentaux on s'octroie tous les droits. La mondialisation c'est l'idée que l'on peut faire fabriquer partout, l'argent circule comme ça, on possède le globe, et en même temps si d'autres viennent chez nous, on se permet de leur dicter strictement leur conduite. On a aussi cette idée qui nous tient à coeur d'un thème « Résistance » où on présentera une résistance à toutes ces interdictions, et dans lequel on  fera une place aux gens qui font l'effort de continuer à penser et vivre par eux-mêmes.

 

Selon toi, qui est responsable de cette perte de l'individu ? Le gouvernement ?

 

Oui, mais elle est imputable à la société dans son ensemble parce que ce n'est pas seulement le gouvernement, ce sont tous ces impératifs économiques. L'image de la beauté à travers tout ce qui est donné à voir dans les pubs, entretenue par toute une industrie du cosmétique, ce qui est de l'ordre de la religion et de l'éducation participent aussi largement à cette perte. On essaie de signaler cette perte, de dire « attention! », on ne peut pas dire non plus qu'avant on était libres, mais tout ça a aussi pris une place beaucoup plus dangereuse aujourd'hui. Effectivement dans notre revue, il y a ça, il y a une perte de quelque chose.

 

« Résistances » serait donc une façon de mettre en avant ceux qui se battent contre ça ?

 

Oui, de même qu'il y a eu au moment de la seconde guerre mondiale, des gens qui ont dénoncé l'horreur du nazisme, qui ont dit non et se sont rappelés de leur humanité. 
 

D'où vient le terme « Ravages » ?


Il est né d'une espèce de brainstorming, c'est arrivé comme ça au milieu de gens résistants joyeusement qui se réunissaient et faisaient la fête. Si cette pièce ( il montre son salon ) racontait son histoire, elle aurait plein de choses à dire. Ravages est aussi le produit de ce partage de moments joyeux. C'est vraiment l'idée d'une résistance dans la joie et en même temps le numéro « Animal » est un numéro très sombre. C'est au nom de notre gaieté d'être que nous résistons. On oscille entre le grave et la gaieté parce qu'on ne se laisse pas bouffer par le tragique de la situation actuelle. La revue reste parsemée de choses drôles, par exemple j'ai écrit un texte « l'homme a un groin » dans le dernier numéro, j'ai tout inventé et je l'ai fait lire à une amie qui l'a pris à la lettre et m'a dit : « je ne savais pas qu'on avait des groins ». Je l'ai écrit uniquement pour m'amuser.    

 

Est-ce que « Ravages » s'adresse à un public particulier ?

 

Non, on ne cible pas, c'est pas du tout notre démarche. On ne se considère pas comme un parti philosophique unitaire. Non, on dit. On donne la parole aux penseurs, philosophes ou artistes qui ont une pensée forte. Et on le fait aussi à travers les illustrations, on cherche des images fortes, c'est-à-dire qui disent quelque chose au premier coup d'oeil.   

 
Propos receuillis par Jihane Bensouda

 

Ravages 3, « Adieu Bel Animal », éditions Descartes & Cie, automne 2009. En vente à partir du 15 novembre 2009, dans toutes les bonnes librairies.

 

 


13/11/2009
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