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Muñoz et Melingo : Bulles et notes argentines

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Muñoz et Melingo : Bulles et notes argentines

30/01/2012

A l’image d’une génération d’artistes argentins, les parcours migratoires de José Muñoz et de Daniel Melingo expliquent sans doute qu’ils ne se soient pas croisés plus tôt. Le premier a quitté le pays en 1972 pour habiter Londres, Milan et aujourd’hui Paris ; le second y est rentré en 1994 après avoir vécu dix ans à Madrid. Forts de leurs expériences respectives dans la BD policière et dans le rock, tous deux se consacrent depuis à ausculter la culture des quartiers de Buenos Aires et, partant, de son expression la plus emblématique, le tango. Ni l’un ni l’autre n’aura donc hésité une seconde quand nous leur avons proposé cette interview croisée, à l’occasion du dernier passage de Melingo à Paris pour la sortie du disque Corazón y Hueso, un an après la publication de l’intégrale Carlos Gardel de Muñoz. Extraits d’une conversation à bâtons rompus, rythmée par les sirotements rituels du maté.

 

 

 


Vous travaillez sur le tango, chacun à votre manière, depuis maintenant plusieurs années…

 

Muñoz : J’ai commencé à m’y intéresser avec l’album Tango y Milonga, quand j’ai remis les pieds à Buenos Aires pour la première fois après la dictature, en 1984. J’y retourne depuis tous les ans et j’adore repasser par les lieux de mon enfance, par exemple en remontant la rue Bolivia où se trouvaient la maison de mon grand-père et le club Villa Sahores, où des orchestres jouaient tous les samedis. Mon intérêt pour dessiner cette ville est liée à la nostalgie, j’essaie de déterrer l’âme de ses quartiers, d’enquêter auprès des voisins pour savoir qui se souvient de cette époque.

 

Melingo : Pareil pour moi. J’ai eu l’idée de me consacrer au tango après mon retour en Argentine, avec l’intention de réactiver une dimension passée que je perçois d’ailleurs très bien dans les dessins de Muñoz. Dans mon cas, je m’intéresse au « lunfardo » (argot typique de Buenos Aires) pour la richesse de son imaginaire, cette vision d’un poignard, l’univers d’une prison, l’atmosphère des faubourgs…

 

 

 

 

 

 
Mélingo au Festival Banlieues Bleues à Bondy

 

 

 

 

Quelle musique écoutiez-vous dans votre jeunesse ?

 

 

Muñoz : J’ai grandi au sein d’une famille ultra tanguera. Mais je devais avoir 12 ans, dans les années 1950, quand j’ai découvert le rock. Il était impensable que j’écoute la même chose que mon père et je me suis rebellé avec Little Richard et Bill Haley.

 

Melingo : Je me suis toujours demandé pourquoi ces sensibilités que partagent tant d’Argentins, le tango et le rock, s’opposaient au lieu de s’amalgamer. C’est pour ça que j’adorais Javier Martínez, le premier compositeur de blues en espagnol, d’un blues marqué par la sensibilité de Buenos Aires, aux couleurs du tango. Et c’est aussi pour ça que mon tango garde ce côté rock, irrévérencieux.

 

 

 

 

Mafalda est aussi populaire que Gardel, mais on connaît quand même moins bien la BD argentine que le tango…

 

 

Muñoz : La BD a connu son âge d’or en Argentine dans les années 1940 et 50, en même temps que le tango. Il y avait une dizaine de revues hebdomadaires avec des tirages d’au moins 250 000 exemplaires chacune. La grande époque de cette industrie culturelle s’achève avec l’arrivée de la télévision, et sûrement aussi pour des raisons politiques car on sentait déjà pointer les prémices de la dictature. C’est dans ce contexte, à 14 ans, que j’ai commencé à travailler comme assistant pour Solano sur L’Eternaute (BD de science-fiction publiée en 1959, culte en Argentine).

 

Melingo : Incroyable ! Mon premier album solo, H2O, est une adaptation de L’Eternaute ! Il ne s’appelle pas comme ça pour des raisons de droits d’auteur, mais toutes ses chansons s’inspirent des différents chapitres de la BD.

 

Muñoz : C’est également grâce à Solano que j’ai commencé à travailler pour des revues anglaises avant de partir à Londres, parce qu’il était devenu impossible de vivre de la BD en Argentine. Nous sommes restés amis jusqu’à sa mort l’été dernier.

 

 

 

Qu’en est-il d’Hugo Pratt ?

 

Muñoz : C’est drôle parce que j’ai profité de venir ici pour faire un pèlerinage devant le 42, rue de Lancry, où a habité Pratt. Il avait vécu à Buenos Aires de 1949 à 62 et j’ai eu la chance de travailler avec lui pour la revue Mistirix. Il me conseillait beaucoup pour travailler les contrastes d’ombres et lumières et concevoir mes planches de dessins comme un échiquier. C’était aussi un animateur hors pair, humoriste, cuisinier, chanteur. Je me souviens d’une fête où il s’est mis à chanter des chansons argentines aussi bien que du blues et du jazz. Il avait une belle voix.

 

 

 

 

 

 
 
Le Mondomix de Daniel Melingo

 

 

 

 

 

 

Parlez-nous de vos collaborations respectives avec le poète Luis Alposta et le scénariste Carlos Sampayo.

 

Melingo : Luis Alposta est le vice-président de l’Académie du Lunfardo. J’ai découvert son travail il y a quinze ans grâce à une milonga qu’il a écrite avec Edmundo Rivero. Contre toute attente, j’ai appris qu’il était toujours vivant en tombant sur son numéro dans l’annuaire. Je l’ai invité à un concert à l’issu duquel il a écrit le texte de notre première collaboration, Tango del Vampiro. On a composé depuis une vingtaine de tangos, qui partagent tous une approche malicieuse, loin de la thématique pleurnicharde qui domine cette musique depuis des années. Atypiques, nos chansons renouent en réalité avec une tradition de tangos carnavalesques, espiègles, qui était très importante dans les années 1920 et 30.

 

Muñoz : J’ai rencontré Carlos Sampayo en 1974 alors que je vivais en Angleterre et lui en Espagne. Un ami nous a mis en contact et les quinze premières minutes de notre conversation ont suffi à sceller notre aventure commune. On s’est tout de suite entendus autour de notre passion pour le roman policier à l’américaine, Chandler et Hammet. Sampayo est un véritable érudit sur la question. Le succès d’Alack Sinner nous a poussés à creuser pendant 30 ans cette veine du récit policier et urbain, de psychologie introspective. C’était aussi notre réponse à la terreur de cette époque, alors que l’Argentine était en plein naufrage et que des légions de réfugiés débarquaient en Europe. Des albums comme Alack Sinner et Sudor Sudaca sont empreints d’une obscurité et d’un désespoir qui reflètent cette expérience. J’ai cherché depuis à aborder d’autres choses que la méchanceté et la bêtise humaine, parce que je commençais à avoir du mal à me supporter moi-même. Le thème de Buenos Aires, des quartiers où j’ai grandi, m’a permis de recommencer à rêver.

 

 

Yannis Ruel


30/01/2012
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