Crâne rasé, simplement sapé en jean et pull rayé, le rappeur Vipa, 21 ans, monte sur la scène de la petite salle de la Maison de Culture Ibn Khaldoun à Tunis sous les cris d’une petite foule déchaîné. Il se produit avec Katybon, 19 ans, son compagnon dans les chemins de l’underground tunisien. Environ 100 jeunes dont la moyenne d’âge avoisine la vingtaine assistent à «Hip Hop is back», concert de rap réunissant une douzaine d’artistes hip hop, tenu vendredi dernier. La communication s’est quasiment limitée à une simple page sur Facebook. « Ce qui nous réunit tous est notre attachement à l’old school. Nous avons autoproduit ce concert. Les producteurs d’événements veulent profiter un max sans faire bénéficier l’artiste de conditions décentes» nous confie Vipa. La Révolution n’a-t-elle pas changé la donne? Le rappeur réagit : «Oui, les règles du jeu ont changé. Mais ça reste proportionnel. Il n’y a pas de structures de production. (…) C’est vrai, quelques artistes sont montés en flèche après la Révolution mais c’est juste qu’ils ont tapé au bon moment. Et ce n’est pas systématiquement synonyme de talent ».
Clip de Vipa, "Tounsi Ellotf"
Vipa a, récemment, sorti son premier album et l’a mis en téléchargement libre sur le net. Pourtant, son clip est massivement partagé sur Facebook et visionné des dizaines de milliers de fois sur Youtube. En Tunisie, il n’y a toujours pas de maisons de disque, les circuits de distribution sont limités et sont trop ingrats et les radios préparent leurs playlists dans l’opacité et sans critères bien définis. Kerim Bouzouita est musicien et universitaire. Ses recherches se concentrent sur les phénomènes de contre-culture. Il fait l’état des lieux de la scène musicale tunisienne après la Révolution : « C’est difficile de parler de l’essor d’un genre musical particulier durant la période de la révolte. Plus ou moins, il y a le rap. Mais généralement, il s’agit d’individualités plutôt que d’un mouvement ou d’un genre bien particulier. Et ce sont surtout des artistes inclassables comme Bendir Man ou Badiaa Bouhrizi ». Pour Bouzouita, il s’agit d’artistes bien imbibés dans la culture de résistance. La Révolution leur a juste permis de bénéficier d’une visibilité importante. « C’est ainsi qu’ils ont acquis un public qui, additionné à leur talent, leur a permis de monter en créneau » relève-t-il.
"ELli Ba3dou" de Bendir Man
Sous la dictature, Bendir Man a émergé chantant en arabe dialectal, mêlant le folk ou le reggae aux airs de musique maghrébine. Derrière sa cape d’anti-héro lèche-bottes, ses paroles font la caricature du régime. Quant à Badiaa Bouhrizi, sa musique baigne dans un univers roots. En electro ou en acoustique, son chant est teinté de gammes arabes et de vibrations africaines. A l’instar de Bendir Man, ses morceaux se contentent du web comme unique circuit de diffusion. Généralement, les artistes dont la musique a rythmé la Révolution se basent sur des modes de production très low-cost. « C’est la do it yourself culture qui nous arrive, spontanément, du mouvement Punk des années 70 » indique Kerim Bouzouita.
Les rappeurs téléchargent les logiciels de composition piratés ou de la musique de libre droit. Leurs modestes home-studios sont facile à monter. Quant aux morceaux acoustiques, ils sont souvent enregistrés avec une simple guitare acoustique. De quoi contourner l’absence de structure de production et les difficultés d’accès aux studios de pointe. Pour conserver cette montée, ces artistes, en hausse depuis la Révolution, devront produire des albums et développer une musique assez simpliste. Kerim Bouzouita explique : « Maintenant, ils vont faire face à quoi font face tous les artistes émergents du monde : inventer un modèle économique alternatif et changer les lois du marché pour survivre dans la jungle de l’industrie musicale ».
Badiaa Bouhrizi - Labas
Le processus est déjà en cours. Bendir Man enregistre son album en auto-prod grâce aux recettes cumulées des nombreux concerts donné depuis janvier dernier. Quant à Badiaa Bouhrizi, il ne lui reste plus que le mixage et le mastering de son premier album. Elle bénéficie du soutien du Mawred Athakafi, organisation non-lucrative dédié à l’appui des artistes contemporains et novateurs de la région. D’ici l’essor d’autres artistes, la Révolution culturelle tunisienne ne sera pas télévisé !