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BD et musique, une belle histoire !

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BD et musique, une belle histoire !

23/01/2012

Une avalanche. Lorsqu’on lui demande quelles bandes dessinées pourraient à son sens avoir un rapport avec la musique, Guilhem Gautrand, « bédécaire » à la médiathèque de Pontoise (95), a tôt fait de les empiler dans nos bras à un rythme éffréné. Une histoire du chanteur Kent complétée d’un CD de chansons (L’Homme de Mars), un conte de Nosfell illustré par Ludovic Debeurme (Le lac aux Vélies), avec également un CD, des fictions sur des musiciens (Poulet aux Prunes, de Marjane Satrapi, Le rêve de Meteor Slim de Frantz Duchazeau), les Petits livres rock/des Beatles d’Hervé Bourhis, drôles et érudits, une épatante série sur la musique électronique (Le chant de la machine, de David Blot et Mathias Cousin), des mangas obsédés par le rock (Beck, Detroit Metal City), des biographies de groupes et de musiciens célèbres... Et l’on ne discerne là qu’une partie du proverbial iceberg. L’une des explications à ce foisonnement ? « Deux BD achetées sur trois le sont pour être offertes. Par conséquent, quelqu’un qui ne s’y connaît pas forcément en BD peut savoir quels chanteurs ou musiciens une personne apprécie. Le genre est donc très intéressant pour les éditeurs », pointe Guilhem Gautrand.

 

 

 

 

 


 

Clip "Hyacinthe" de Thomas Fersen réalisé parJoann Sfar

 

 

 

 


Président de l’association Bulle Zic
, qui organise chaque année un festival sur Paris dédié à la thématique BD/musique, Christian Marmonnier confirme cet engouement : « Depuis trois ans, on remet un prix à la BD qui parle le mieux de musique. Et il y en a énormément, entre 40 et 50 par an, sur tout type de musiques, parmi les 5 000 titres parus chaque année. » Ces passerelles entre deux formes artistiques éminemment populaires ne se cantonnent pas à des BD traitant de musiques. Depuis leur mise en place en 2005 sous l’impulsion de Benoît Mouchard et de l’auteur/dessinateur Zep, les concerts de dessins du festival d’Angoulême se taillent un vrai succès, au point d’essaimer dans d’autres manifestations. Le principe ? Un groupe de musiciens accompagne l’élaboration en direct d’une BD au scénario préétabli, dont les dessins naissants sont projetés sur grand écran. Areski Belkacem et ses musiciens sont familiers de l’exercice, qu’ils ont pratiqué à six reprises à Angoulême. « Le résultat est assez bluffant, comme l’est toujours le fait de voir naître un dessin. Mais ça peut aussi créer des jalousies chez les musiciens, car on s’intéresse plus au dessin qu’à la musique...», constate, amusé, Christian Marmonnier. Le cas de figure peut être inverse : un dessinateur accompagne un concert et se met au service des musiciens, tels Christophe Blain illustrant sur scène des chansons d’Arthur H, ou Joann Sfar celles de Thomas Fersen.

 

 

 

 

 

 

 "Summertime" de Janis Joplin sur l'opus "Cheap Thrills"

 

 

 

 


En réalité, les concerts de dessins renouent avec une tradition ancienne.
Créateur du fameux personnage de Little Nemo, le pionnier américain Winsor McCay (1869-1934), réalisait en direct les bruitages sonores de ses films d’animation. Les rapprochements entre musique et dessin ne datent en effet pas d’hier. Dans la deuxième moitié des années 60, musiciens et dessinateurs arpentent ainsi la même contre-allée culturelle. « Toute une génération de jeunes dessinateurs a commencé à cette époque à évoquer la musique plus directement, à travers la presse underground, les comics. La BD permet de faire ce qui n’est pas possible avec un film, et il y a peut-être une facilité identique, un même espace de liberté, avec un instrument, surtout avec le rock, qui demande juste de l’énergie... », avance Marmonnier. Les dessinateurs de BD Rick Griffin ou Victor Moscoso conçurent ainsi à San Francisco les affiches de concerts du Grateful Dead ou du Jefferson Airplane, Gilbert Shelton mit en bulles la quête de la dope et de concerts des déjantés Freak Brothers tandis que Robert Crumb, guère en phase pourtant avec la musique psychédélique, en illustra l’un des disques les plus fameux, le Cheap Thrills de Janis Joplin.

 

 

 

 

 

Live de "Volunteers" à Woodstock par Jefferson Airplane

 

 

 

 


En France, BD et rock se trouveront de nombreux atomes crochues dans les années 70 à travers l’aventure du journal Metal Hurlant, qui, sous l’égide de Jean Pierre Dionnet, publie aussi bien des planches de dessinateurs novateurs fascinés par la science-fiction (Moebius, Philippe Druillet), que des papiers sur le rock satanique signés Philippe Manoeuvre. La revue traite aussi bien de BD, de rock, de polar ou de SF, car « tous ces genres sont alors dans les marges, ce qui n’est plus le cas maintenant, estime Marmonnier. Druillet ressemble d’ailleurs à un rocker et son oeuvre La Nuit à un opéra rock, avec un tempo bien particulier. Un groupe [Proton Burst] en a d’ailleurs fait un disque ensuite. » Active jusqu’en 1987, Metal Hurlant révèle une vague de dessinateurs estampillés BD rock, comme Margerin, Serge Clerc, Ben Radis, Tramber & Jeannot, de même que des dessinateurs/musiciens, comme Cleet Borris (futur leader de l’Affaire Louis Trio) ou Kent, alors chanteur de Starshooter. 

 

 

 

 

 

"Papillon de nuit" de  Starshooter

 

 

 

 


A des années-lumière de ces préoccupations, mais toujours en France,
un collectif de dessinateurs illustre en 1987 un recueil des chansons de Jacques Brel. La pratique a depuis fait florès et tout chanteur connu dans nos contrées a vu un jour ses chansons illustrées en BD (citons Cabrel, Goldman, Renaud, Thiéfaine, Lavilliers, Gainsbourg...). Mais les passerelles Musiques/BD vont surtout se multiplier sous l’effet de la double révolution des années 90 : la « nouvelle vague française », derrière l’éditeur novateur L’Association, s’allie aux mangas pour dynamiter le format classique 48 pages couleurs. On peut désormais parler de tout, sous toutes les formes. Une belle illustration : les biopics fleuves de musiciens, comme cette histoire de Johnny Cash développée sur 300 pages par l’Allemand Reinhard Kleist (I See a Darkness). Majoritairement, les auteurs traitent de rock, de jazz, de blues, d’electro. Peu de hip hop ou de classique. Les musiques du monde sont parfois au centre de l’histoire, comme Bandonéon, une fiction autour du tango de Jorge Gonzales, Rebetiko, la mauvaise herbe de David Prudhomme, Klezmer, de Joann Sfar, ou récemment Chico et Rita, de Javier Mariscal, une histoire d’amour entre un pianiste frivole et une chanteuse sauvage, à Cuba, qui est aussi un film d’animation. Christian Marmonnier ne croit pas pour autant qu’on ait fait le tour de la question. Les évolutions technologiques, notamment, vont encore faire bouger les lignes : « Quand la BD sera lue sur une tablette numérique, on pourra y ajouter du son, mais comment, pourquoi, quel type de son ? Ca va générer d’autres formes de lecture. Mais on appellera peut-être plus ça de la BD ».

 

 

 

 

 

 

 Extrait du film "Chico et Rita"

 

 

 

 

Frederic Bouard

 


23/01/2012
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