« La musique est l’arme du futur » scandait Fela Kuti à ceux ou celles qui voulaient bien l’entendre. Figure de proue du mouvement afrobeat, pourfendeur de la corruption des dirigeants politiques nigérians et du néocolonialisme, Fela est devenu au fil des années l’icône de la contre-culture africaine. Un combattant hors norme, qui a toujours livré une guerre sans merci en faveur des opprimés. Cependant, son discours n’aurait pas eu la même portée sans l’habile coup de pinceau de son ami et illustrateur, Lemi Ghariokwu.
Lemi Ghariokwu est né à Lagos au Nigéria. Artiste autodidacte, il se forme tout seul aux différentes techniques du dessin et de la peinture. Pour gagner un peu d’argent, il réalise des portraits. En 1974, sa carrière artistique connait une véritable révolution. Un bar de Lagos accepte d’exposer ses peintures. Parmi elles, plusieurs reproductions, comme une affiche du film de Bruce Lee, La fureur du dragon, ou encore une reproduction de la pochette de Roforofo Fight, l’album de Fela sorti en 1972. C’est cette dernière qui subjugua un journaliste du Punch, Babatunde Harrison. « Quand Babatunde s’est présenté à moi, durant l’exposition, je pensais qu’il blaguait. Il me disait qu’il admirait mon travail à tel point que, le lendemain, il est revenu avec une photographie de Fela Kuti qu’il m’a demandé de reproduire. J’étais très excité. En une journée, c’était plié. Ensuite, il lui a montré mon travail. C’est comme ça que tout a commencé ». Force du destin, ou non, Fela Kuti veut donner un vrai sens à ses covers. Il les imagine comme le reflet de sa propre musique : exponentiellement consciente.
Lemi Ghariokwu
Rares sont les hommes qui peuvent se vanter d’avoir pu vivre autant de moments avec le roi de l’afrobeat. Et, quoi qu’en dise les langues fourchues, un véritable lien d’amitié est né jour après jour entre les deux hommes. « J’avais compris son idéologie depuis le départ. En fait, on peut dire que j’étais préparé. Je crois à la destinée. J’étais intimement persuadé que j’allais, un jour, le rencontrer. Cette conscience panafricaine sommeillait en moi, depuis toujours. Il fallait juste que quelqu’un la réveille…». De Alagbon Close, la toute première pochette que Lemi réalisa, sur laquelle Fela Kuti torpillait un navire de police avec une baleine, aux vingt-cinq autres qui suivirent, jamais le peintre n’oublia le combat du musicien pour la liberté. « Au fil du temps, je suis devenu son plus jeune conseiller, son ami, son fils en quelque sorte. Et il devint, pour moi, une sorte de père spirituel, qui me donna envie de m’impliquer dans la musique même après sa disparition… ».
"Upside Down" (1976) et "Yellow Fever" (1976)
Lemi Ghariokwu a toujours défendu les même héros. Comme le président ghanéen Kwame Nkrumah, le Jamaïcain Marcus Garvey, Marter Luther King, Malcom X, Nelson Mandela ou encore Peter Tosh, pour ne citer qu’eux. Mais malgré son lien avec les combats de Fela, l’homme reste totalement apolitique. « J'ai une posture d'artiste, j'ai juste été son illustrateur. Fela était un guerrier et sa musique était son arme. Il était convaincu qu'il pouvait changer les choses, moi, ce n’est pas mon truc. Par exemple, je n’irais jamais occuper Wall-Street pour manifester mon désarroi. Je préfère essayer de changer les mœurs avec mon art » confit-il. Conscient, Lemi sait qu’il ne peut pas faire évoluer les choses, tout seul, dans son pays.« Les artistes peuvent faire tourner le monde dans le bon sens. Parce que chaque société grandit grâce à la contribution de ses grands penseurs et c’est justement le gros problème de l'Afrique. On n’a pas appris à apprécier à leur juste valeur nos philosophes. Non, on préfère ressembler à l’Occident, s’imprégner de sa culture, de son mode de vie, de ses habitudes. Les gens doivent connaître leur propre Histoire pour tendre à un avenir meilleur…». Comme pour restituer la pensée originel de Fela, le peintre a mis en place un atelier peinture pour enfants à la Galerie 59, dans le cadre de son exposition « Force Noire ».
Lemi Ghariokwu
Comme il y a eu un rêve américain, Lemi adorerait qu’il se produise un « African dream ». « Seulement, ce n’est pas possible car le colonialisme est beaucoup trop ancré dans nos mœurs. » Un « brainwash » (ndlr : « lavage de cerveau ») qui a également perverti, selon Lemi, la quintessence de l’héritage de Fela Kuti au Nigéria. « On commence à voir son véritable visage depuis seulement cinq ans. Les nigérians n’ont pas vu tout de suite la portée de son engagement. Pour beaucoup, il reste encore un artiste fou et excessif, qui fumait beaucoup de Marijuana. Cela est dû à la censure de l’époque des années 70. Mais je crois qu’il est possible qu’il soit enfin honoré comme il se doit, très prochainement dans mon pays…». Toutefois, la relève de Fela Kuti n’est pas assurée pour autant. Selon lui, « personne » n’a réussi à récupérer le flambeau de l’Afrobeat. Pas même les chanteuses Nneka ou Asa, toutes les deux d’origine nigériane, en lesquelles il ne voit pas cette force surhumaine qui animait le musicien jusqu’à son dernier souffle.
Quelques photographies de Pierre Terrasson
Pour sa première venue en France, Lemi a décidé de frapper fort en présentant pour « Force Noire » 78 lithographies inédites. S es œuvres font échos, comme des caricatures, au combat de Fela Kuti dans toute sa splendeur. Tout comme les photos de Pierre Terrasson. Le Français a capturé sur ses kilomètres de pellicule argentique des centaines de musiciens mais Fela l’a marqué. « J’ai rencontré Fela, trois fois dans ma carrière. C’était en 1983 à Balard, en 1984 au festival Elixir, et en 1986 au Zénith de Paris. Chaque fois dans le cadre de ses concerts en France et en backstage » confie le photographe. Il signe ainsi de magnifique portrait en couleur du Nigérian. Ainsi qu’une photo de son fils, Seun Kuti, alors qu’il marchait à peine. « Je ne savais pas qu’il s’agissait de son fils. Mais si un jour je le rencontre, je serai très content de lui offrir » ajoute-t-il. Toute la force de l’afrobeat réside dans cette exposition…
Pierre Terrasson
Julien Bouisset
"Force Noire", l'hommage à Fela Kuti, jusqu'au 4 février 2012, à la Gallerie 59, Paris. http://www.59rivoli.org/