2011 revu et corrigé par un militant de la diversité culturelle
03/01/2012
Maître de conférence en sciences économiques et auteur d'un récent « Culture et développement durable », ce penseur de la diversité culturelle est au cœur des débats des États généraux sur les Musiques du monde qui se tiennent jusqu'en 2013. Il porte un regard critique sur l'année 2011...
A dire vrai, je n'aime guère revenir sur cette année 2011 qui, pour moi, reste une année d'incompréhension : de partout dans le monde est remontée la nécessité de prendre l'humain en considération, par le respect des dignités, par la parole démocratique, par l'inévitable solidarité et c'est uniquement l'impératif de faire « économie » qui m'a paru mobiliser les énergies politiques. Comme si l'avenir des êtres humains devait impérativement passer par des relations calculées en valeur de marchandises produites et échangées.
Incompréhension, aussi, dans le quotidien de mon travail lorsque je plaide pour que les acteurs culturels ( et « leurs » élus) placent « l'éthique » de leur projet avant la « quantité » vendue de leurs produits culturels. J'entends, parfois, une adhésion de principe aux valeurs humanistes des droits culturels, mais, en 2011, dans la pratique, la volonté n'a pas suivi ; c'est d'abord la posture du plus fort économiquement qui l'emporte. Ainsi, des élus qui, comme à Quimper, applaudissent à l'unanimité l'adoption d'un protocole d'éthique culturelle et qui, à peine l'encre séchée, ne pensent qu'à faire « économie créative » pour rendre leur territoire plus puissant que les autres ; on dit, en fait, plus « attractif » grâce à la « créativité » et « l'esprit d'entreprise » des acteurs culturels implantés localement !!!
2011, c'est aussi l'invention par le ministère de la culture d'un monstre de même acabit : un centre national de la musique, CNM, qui engrangera des recettes publiques ( tant mieux!) sans même s'interroger sur la dimension humaine des relations à la musique. L'ineffable de la musique, chère à Jankelevitch, ne compte pas face aux chiffes des affaires de quelques musiques réduites à n'être que des objets à vendre aux consommateurs de la planète.
Le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch
Incompréhension, encore, lorsqu'en mai 2011, le Parlement européen, démocratiquement formé, milite, à la quasi unanimité, pour promouvoir la seule culture issue des industries créatives et culturelles, dans un système de marché généralisé !
Incompréhension mais pas découragement, car j'ai rencontré en 2011 trop de porteurs de projets culturels et artistiques soucieux de réciprocité et de solidarité pour ne pas croire au futur de politiques publiques de la culture, prenant le temps d'interroger la valeur d'humanité de tout ce que les hommes et leurs machines savent produire. J'ai vu ainsi la Bretagne s'engager à respecter les principes de la Convention Unesco sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel ; c'est un bon signe politique. Je n'ai pas oublié non plus le projet européen militant « Sustenuto » qui a su s'emparer du référentiel des droits culturels pour regrouper des porteurs de références culturelles de toute l'Europe. Et j'espère beaucoup de la réflexion de Zone Franche sur son rôle de partie prenante de l'application des conventions Unesco sur la diversité culturelle. Un peu plus de ces approches de démocratie active ne fera de mal à personne !
Jean-Michel Lucas
Propos recueillis par François Mauger. Introduction de Boris Cuisinier