Irak, Inde, Malte, Caucase, … Après Gaza 1956, Joe Sacco, propose, avec Reportages, de retrouver quelques uns de ses travaux réalisés pour des magazines, journaux et livres collectifs, entre 1995 et 2011. Dès l’introduction, l’inventeur du reportage dessiné répond aux nombreux détracteurs du genre qui soulignent son manque d’objectivité : « Le gros avantage d’un médium interprétatif par nature, tel que la bande dessinée, est qu’il m’a interdit de m’enfermer dans les limites du journalisme traditionnel. En me compliquant la tâche qui consistait à m’extraire d’une scène, il m’a empêché de prétendre à l’impartialité ».
Au fil des pages, Joe Sacco cherche la bonne distance. Le journaliste traditionnel aura beau chercher l’objectivité, son article gardera toujours une part de subjectivité. Nul n’est omniscient, chacun a - ne serait-ce qu’au sens premier - un « point de vue ». Ouvertement subjectif, le noir et blanc soigné de Joe Sacco lui évite d’avoir à se débattre avec ce faux semblant. Il en profite ici pour revenir sur les deux conflits qui l’ont fait connaître, en ex-Yougoslavie et dans les territoires occupés palestiniens, puis pour tendre ses feutres dans de nouvelles directions.
Bien que le tour du monde du journaliste couvre plusieurs zones géographiques à différentes périodes, les personnages qu’il interroge et qui témoignent sont liés par une réalité tragique : l’enfermement et l’impuissance. Du palestinien d’Hébron ou de Gaza à l’Indien de Kushinagar dépossédé de ses terres ou des femmes tchétchènes maintenues dans les camps de réfugiés à l’immigrant africain coincé sur l’île de Malte et victime du racisme, les destins de ces êtres humains se croisent. Joe Sacco s’attache à donner la parole à ces oubliés de l’histoire et, bien souvent, du journalisme traditionnel.
Avec ses dessins d’une rare densité, Joe tisse les témoignages. Ses portraits, ses plans rapprochés, donnent aux personnages une épaisseur humaine impressionnante et bien souvent tragique. L’auteur prend le lecteur par la main et lui ouvre l’univers des populations qu’il interroge et décrit. L’utilisation maîtrisée des allers retours dans le passé permet une vision globale des petites et de la grande histoire. Enfin, en se mettant lui-même en scène, le reporter s’interroge très souvent et sans manichéisme sur des situations et des conflits complexes, réussissant le pari d’un journalisme « subjectif objectif» qui prend son temps. Un luxe que peu de ses confrères journalistes peuvent aujourd’hui se permettre …