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ACTUALITEAFRICOLOR WARO FAYTINGA BAABA MAAL OMAR PENEAfricolor : Ethique et esthétique des métissages15/12/2011
Deuxième partie de l’entretien fleuve avec Philippe Conrath, le créateur du Festival Africolor. Où se posent les questions liées aux rencontres musicales entre l’Afrique et l’Occident.
Danyel Waro
Comment analyses-tu l’évolution des musiques du monde à travers ton expérience ?
Philippe Conrath : Je pense qu'il y a eu deux périodes: la période Mory Kanté, Yéké Yeké avec des synthétiseurs, du crossover, bref de la merde en barres ! Et heureusement Cesaria Evora a débarqué. Elle nous a permis de comprendre qu'on peut faire de l'acoustique et faire passer autant de choses sans forcément les noyer sous des nappes. Je me souviens qu'à Bamako, dans les années 90, une griotte a fait un concert, pour me faire plaisir, avec des boites à rythmes! T'as les meilleurs percussionnistes autour de toi et tu utilises des boites à rythmes, c'est horrible! Donc Cesaria qui arrive à ce moment là, ça fait du bien. Elle est passée en 94 ou 95 à Africolor, les gens étaient sur le cul, c'était magnifique. C'était également l'une des premières fois que je programmais Danyel Waro. Ça a été un tournant vraiment important. Le travail avec Danyel Waro a rythmé les choses, il a crée des complicités. Il m'a aidé à poursuivre mon travail de label, etc. J'ai appris avec les artistes : Nahawa Doumbia, c'est la découverte d'un public; Oumou Sangaré, c'est comment on travaille professionnellement; Cesaria Evora, c'est le changement artistique, cette manière d'aller jusqu'à l'épure. Cesaria Evora Plus longtemps après, c'est aussi la rencontre avec les musiciens d'ici qui me demandent de la formation professionnelle accélérée. Bon, il y en a qui viennent pour piller, comme Frédéric Galliano. Il faut le dire c'est un voleur ! D'autres sont là pour apprendre, comme Claude Barthélémy, qui a découvert la rythmique et la temporalité malienne ou Sébastien Brun, un batteur de rock, de country, qui pendant une semaine a été malade en essayant de comprendre comment le cinq temps tourne en Ethiopie. Il l'entend mais il veut absolument le comprendre pour le jouer. Et là, le mec en Éthiopie lui dit « Le 5 temps, c'est comme une valse mais en un peu plus lent ». Là, il tombe de sa chaise. C'est peut être mon côté journaliste mais, ce genre de réflexions, j'adore, ça me fait ma journée. C'est ce que j'adore dans les rencontres. Comme celle entre Brahim El Belkani et Sibiri Samaké. D'un coup, Sibiri vient me voir « Philippe, Philippe, j'arrête de travailler avec ce mec, il est raciste! Il ne chante que dans sa tonalité, ça me fait mal aux doigts, moi, quand il chante dans sa tonalité, il ne veut pas la baisser ». C'était la guerre des tonalités, c'est extraordinaire. Mais c'est aussi le problème de toutes les créations, il faut choisir à un moment, trouver un terrain d'entente. C'est à ce moment là qu'on se rend compte que c'est une belle aventure humaine. Je trouve ça passionnant. Au final, tu te rends compte que leurs modes de vie sont très comparables. Entre un musiciens qui essaye de se démerder en Éthiopie et celui d'ici, c'est pareil, avec le décalage économique bien sûr. Quoique des fois je suis sûr qu'un musicien parisien échangerait bien sa situation avec celle d'un collègue malien. Wijdan, la création de Brahim el Belkanio et Sibiri Samaké Là on est sur l'évolution des rencontres culturelles. Maintenant, il y a des musiciens d'ici qui comprennent plus vite, on n'est plus dans le décalage. La remarque est valable pour un journal comme Mondomix, crée il y a dix ans. C'est que quelque chose se passait au niveau du public et des artistes. Il y a 20 ans, quand Salif Keita apparaissait, les gens pensaient qu'il chantait faux, ce n'était plus le cas il y a 10 ans. De fil en aiguille, il y a un public qui s'éduque et il y a des musiciens qui passent de la curiosité à la connaissance de ces cultures. Titi Robin est un bon exemple, il est capable d'aborder beaucoup de cultures, alors qu'il est né à Angers. Ça crée une base qui permet à des musiciens d'aller maintenant beaucoup plus vite, ils ont ça dans l'oreille. C'est aussi très sociologique, ils ont grandi avec des petits Africains dans leur classe, etc. Puis, il y a internet maintenant. Si t'as la curiosité, tu peux passer des journées à écouter des tas de trucs. Il y a même de l'éducation; maintenant, quand tu fais le conservatoire, on t'éduque sur ces musiques, il y a des classes de jazz, ce qui n'existait pas il y a 20 ans. Maintenant, je suis confronté à des artistes pour qui c'est une évidence de créer le dialogue, car ils ont une curiosité. D'autant plus que, maintenant, les musiques sont toutes entremêlées, que ce soit avec l'électro, le rap, etc. On passe donc à des choses de plus en plus ambitieuses et on crée des répertoires originaux avec des artistes qui au départ n'avaient rien à voir. Les Africains abordent ça avec tranquillité ... Avant il y avait soit une méconnaissance totale soit un immense respect qui figeait les choses. Je me souviens d'un travail avec la chanteuse érythréenne Faytinga et des chanteuses françaises, d'un petit groupe qui s'appelait Oui-dire. Aux premières répétitions les deux chanteuses du groupe étaient très embêtées, elles ne savaient pas comment rentrer dans le morceau. Je suis allé voir Faytinga pour lui dire qu'elles étaient perdues. Elle m'a répondu « Mais oui, je vois bien! Ça fait deux jours qu'elles sont là, qu'elles n'osent pas. Il faut qu'elles considèrent mon morceau comme une improvisation ». D'un côté, il y a un immense respect et de l'autre un musicien qui n'attend que ça, que tu y ailles. Faytinga Pour moi ça veut dire des choses très importantes, politiques : c'est la sortie du néo-colonialisme paternaliste. A un moment, il y a eu ce genre de comportements, c'est à dire d'utiliser des tambours africains, « Je suis très mauvais mais ça me fait une base rythmique terrible et je le vends ». Des attitudes paternalistes du style « Je vais t'apprendre la musique, parce que tu sais pas lire, je vais t'apprendre à lire ». Aujourd'hui, les musiciens d'ici quand ils travaillent avec la tradition orale ... Celui qui me l'a le mieux défini un jour, c'est un musicien qui joue dans des groupes électro, dans Rockin chair, qui me disait : « Moi, c'est nécessaire à mon hygiène de musicien, quand je vais à la rencontre de la tradition orale, je prends un risque en essayant de comprendre ce qu'ils font. » On en est là, il y a eu un vrai partage. Oui mais ça ne va que dans un sens. Ce sont les occidentaux qui enrichissent leurs connaissances au contact des musiciens africains.. Philippe Conrath : Oui mais ça permet aussi qu'il y ait de la relève à des mecs comme moi qui essayent de se battre pour les faire venir ici. Parce que, si on est tout seul pour faire venir les jeunes musiciens ici, et bien on n'y arrive plus. Mais, maintenant, il y a des dizaines de groupes ici qui essayent de monter des projets, de faire venir des Touaregs, des trucs, des machins, etc. C'est bien parce que tu te dis que eux aussi vont se coltiner le problème de la circulation des artistes, le problème des visas, le problème de l'hébergement, etc. Ça, c'est de plus en plus fréquent. Par exemple, cette année, on programme Imidiwen, des Montpelliérains, qui travaillent avec des musiciens touaregs qu'ils font revenir depuis 3 ou 4 ans. Ils ont besoin de festivals comme Africolor pour les faire jouer, etc. Mais ce sont eux qui se sont coltiné toutes les démarches. Pour moi, c'est là aussi où politiquement et artistiquement, c'est important. Aujourd'hui, la fermeture à la circulation est telle qu’heureusement qu'il n'y a pas que les festivals qui essayent de monter des projets. Justement, est-ce qu'il y a des musiques, qui se passent aujourd'hui en Afrique, qui sont inaccessibles au public occidental? Philippe Conrath : Certainement, il y a une telle richesse de musiques aujourd'hui. Moi, en tant que programmateur, j'ai plus de mal à faire venir des artistes qu'avant. Par exemple, Salala, je les ai rencontrés il y a longtemps dans la rue à Antananarivo. Il n'y a pas eu de problème, ils sont venus directement au festival et on a enregistré un disque là bas. Maintenant, si tu veux faire venir un musicien malgache rencontré dans la rue, il faut sérieusement s'appeler Africolor et exister depuis sérieusement longtemps pour arriver à les faire venir. Aujourd'hui, c'est la contradiction du moment, la circulation se fait sur le net mais pas physiquement. C'est très simple, Mory Kante, Salif Keita, tous les musiciens qui sont venus dans les années 80, ils n'ont pas demandé à un festival de venir, ils sont venus tous seuls. Il a fallu les chercher dans Paris, à Londres, etc. . Mais ils sont venus tous seuls, personne ne les a financés. Ils ont demandé leur visa et sont venus. Il y avait cette circulation permanente. Moi, je bougeais beaucoup en Afrique, comme j'étais journaliste à Libération, quelqu'un venait me dire « A l'entrée, il y a un monsieur, il s'appelle Baaba Maal, il voudrait te voir ». Il voulait savoir où jouer pour se faire connaître. Donc je lui ai démerdé un concert au New Morning ou je sais plus où... C'était comme ça que ça se passait ! Les mecs arrivaient, allaient voir des journalistes ou des gens qu'ils connaissaient et ils trouvaient des concerts. A la Défense, par exemple, il y avait le Phil'One qui a programmé des trucs hallucinants, comme le Super Diamono de Dakar. C'est comme ca qu'il ont rencontré leur tourneur français et que Thierry Nossin travaille toujours avec Omar Pene depuis 30 ans. Jelinala d'Omar Pene Aujourd'hui, quand on rencontre un jeune artiste, il vit ici depuis qu'il est né, ou alors il est arrivé très jeune et il a reconstruit ses racines sur le tas. Philippe Conrath : Même généralement il ne reconstruit pas ses racines, il fait du rock du rap. Des gens comme Fatoumata Diawara sont plus rares. Quand je prends l'avion pour le Mali, je vois plein de rappeurs d'ici qui retournent au pays. Les musiques qui sont en train de se faire dans ces pays là , on ne les entend pas ici ... Philippe Conrath : Oui ça c'est un problème pour moi qui ne vais pas sur internet pour les écouter. Et un problème pour ceux qui vont sur internet mais qui ne savent pas les faire venir... Philippe Conrath : Avant, tous ces mecs dont tu parles, ils seraient venus te voir. Aujourd'hui, autre problème, qui vont-ils voir? Avant, on était beaucoup, il y avait Actuel, Libération, etc. Des gens qui pouvaient défendre ça, le mettre devant. Aujourd'hui, on le voit bien avec Africolor, pour avoir une ligne dans un journal c'est compliqué. Il n'y a même plus de journalistes pour en parler de toute façon, ils sont morts...de faim A suivre... Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM Photo Philippe Conrath : N'Krumah Lawson Daku Et aussi sur le web : le site d'Africolor 15/12/2011 AFRICOLOR WARO FAYTINGA BAABA MAAL OMAR PENE
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