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Entretien avec Marcel Dorigny, historien de l'esclavage et de son abolition

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MARCEL DORIGNY ESCLAVAGE LUMIERES MARTINIQUE TAUBIRA

Entretien avec Marcel Dorigny, historien de l'esclavage et de son abolition

17/12/2011

Pourquoi la France a-t-elle aboli deux fois l'esclavage ? Les révolutionnaires inspirés par les Lumières l'auraient-ils si les esclaves d'Haïti n'avaient pas pris les devants ? Dans quelles circonstances est née la loi Taubira ? L'historien Marcel Dorigny nous a raconté avec d'étonnantes anecdotes une autre histoire de la France et des Français ...

 

 

 

Marcel Dorigny

 

 

 

C'est lors de la Révolution française que l'on a proclamé l'universalité des Droits de l'Homme. Comment la question de l'esclavage y était-elle associée ?


Marcel Dorigny : C'est une question centrale. Les Lumières du dix-huitième siècle ont posé la question de l'unité de l'espèce humaine et des droits naturels de l'homme en société, et ce, sans nécessairement établir, à l'origine, un lien avec l'existence de l'esclavage. C'est l’un des paradoxes du dix-huitième siècle, où l'on pose publiquement la question des Droits universels de l'Homme et qui est en même temps le siècle de l'apogée de la traite négrière et de l'esclavage. Les deux phénomènes sont concomitants. Ça peut paraître paradoxal mais en même temps ce n'est pas surprenant : c'est au moment où la traite, phénomène spectaculaire pour les Européens, va atteindre son paroxysme qu'elle pose problème. C'est à ce moment qu’arrive en Europe une quantité énorme de produits tropicaux : le café, le sucre et l'indigo. La question se pose : comment produit-on ses denrées, qui ne sont plus des denrées de luxe, mais des produits de consommation courante ? Même les classes populaires en profitent. Les gens savent que ces produits viennent des colonies, que ce sont des esclaves qui les ont faits. Il y a un croisement entre le débat des Lumières et des réalités économiques qui prennent en compte l'esclavage et la traite.

 


Est-ce que la Révolution française prévoyait l'abolition de l'esclavage. Est-ce que c'était inclus consciemment dans le projet des hommes de 1789 ?


Marcel Dorigny : On ne peut pas répondre à cette question... D'ailleurs personne n'a pu le faire. Mais on peut voir qu'il y a eu un choc violent entre l'affirmation des droits et l'existence de l'esclavage.

En août 1789, après l'abolition des privilèges, l'Assemblée Constituante s'est lancée dans la rédaction de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen. Quand a été rédigé, après de longues discussions, l'article 1 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », certains députés voyaient un danger dans une affirmation aussi radicale. C'était dangereux de lancer une affirmation pareille à la face du monde. Cela aurait des conséquences incalculables. Il y a des députés qui vont tout de suite faire une connexion avec l'esclavage. Je pense à Mirabeau qui, le 20 aout 1789, dans un article publié dans son journal, s'adresse aux colons, et à ceux de Saint-Domingue qui ont voté la déclaration des droits, parce qu'ils étaient présents dans l'assemblée. Il leur dit « Messieurs les colons, aujourd'hui, vous avez aboli l'esclavage dans nos colonies ».

Mirabeau est l'un des fondateurs de la Société des Amis des Noirs, il a été l'un des adversaires les plus résolus de la traite et de l'esclavage. Il tire les conséquences immédiates de l'article 1. Il sait très bien que ce n’est pas vrai, il sait qu'il faudra du temps. Beaucoup moins que ce qu'il croyait car l'accélération des choses va venir des Antilles. Mais il a compris qu'il y a une incompatibilité entre l'article 1 de la déclaration des Droits de l'Homme et le maintien de l'esclavage. Comment peut-on sous le même régime juridique avoir l'esclavage et la déclaration des droits ? Il faut que l'un des deux postulats disparaisse, on ne peut pas maintenir les deux : juridiquement et philosophiquement, c'est impensable. Voilà comment, à la Révolution, à la fin du siècle des Lumières, s'est fait le télescopage entre la proclamation des droits de l'homme et l'esclavage.

La coexistence s'avère impossible ... Les colons l'ont bien compris, ils se sont opposés, autant qu'ils ont pu, à la promulgation de la déclaration des Droits de l'Homme dans les colonies. Même si les esclaves ne savaient ni lire ni écrire, le débat public allait inévitablement venir jusqu'à eux. Ce n'est pas ça qui a détruit l'esclavage dans les colonies, mais c'est cela qui a sapé les fondements politiques, économiques, juridiques et religieux de l'esclavage.

Pour arriver à la destruction de l'esclavage, il faudra du temps. Les colons vont dire que l'article 1 ne concerne qu'eux, que les Blancs, et pas les esclaves, ni les gens libres de couleurs. Il y aura donc des combats d'arrière-garde, des résistances qui aboutiront jusqu'à la grande révolte des esclaves d'aout 1791, qui va emporter le système et va obliger à abolir l'esclavage.

Quand Sonthonax (commissaire envoyé par l'assemblée nationale pour rétablir l'ordre et faire appliquer la loi) proclame l'abolition de l'esclavage à Saint-Domingue le 29 aout 1793, il ne dit pas que l'esclavage est aboli mais que désormais les Droits de l'Homme s'appliquent à Saint-Domingue.
 

 

 

Léger-Félicité Sonthonax

 

 


Y-a-t-il une sorte de dilemme dans le champ d'application de l'universalisme : les Droits de l'Homme sont-ils les droits des Blancs ?



Marcel Dorigny : C'est une lecture qui a été faite par les colons et par un certain nombre de dirigeants modérés de la Révolution, qui vont rapidement devenir les porte-paroles des colons pour que la Révolution s'arrête sur les côtes atlantiques. C'est le contexte radical, l'effervescence révolutionnaire, où les châteaux brûlent, où l'on abolit les privilèges en une seule nuit, qui a amené la radicalité de cette déclaration. D'ailleurs, il n'y a pas cette radicalité dans la déclaration des droits de l'homme américaine. On y proclame simplement l'égalité devant la loi, c'est tout autre chose.




Dans quel contexte s'est effectuée l'abolition ?


Marcel Dorigny : L'abolition de 1794 est la consécration par la loi de l'abolition qui a été faite sur place à Saint-Domingue, dans un rapport de force où les esclaves étaient en train de s'emparer du territoire. Sonthonax n'a plus qu'une issue pour sauver la colonie de l'invasion anglaise, c'est de libérer tous les esclaves et de les armer pour en faire des soldats.

Quand Sonthonax arrive à Saint-Domingue, il n'est pas du tout envoyé pour abolir l'esclavage, il est envoyé pour faire appliquer l'égalité entre Libres de Couleur et Blancs. L'esclavage n'est pas concerné, il n'a pas le droit d'y toucher. Mais, au bout d'un an, il se retrouve au pied du mur, la ville du Cap Français a été incendiée, 10 000 colons ont fui par la mer, l'insurrection est à son paroxysme, les Espagnols et les Anglais envahissent l'île. La seule solution, c'est la libération générale des esclaves. D'où l'abolition sans pouvoirs ... Sonthonax prononce l'abolition en dernier recours alors qu'il n'avait pas les pouvoirs pour cela.


Apprenant la nouvelle, la Convention n'a que deux solutions : soit elle considère que l'abolition est illégale, il faut la refuser et repartir à la reconquête de l'île, pour réimposer l'esclavage. Ce qui est absolument impossible dans le contexte de l'époque. Soit on considère que c'est une anticipation glorieuse et qu'il faut l'entériner, puis l'étendre à toutes les colonies. C'est ce qu'il se passe en février 1794. L'abolition est légalisée par une loi et appliquée et étendue à toutes les colonies françaises de l'époque.

La première abolition est une abolition insurrectionnelle, révolutionnaire, qui est venue de la révolte des esclaves. S'il n'y avait pas eu cette révolte d'esclaves, il est très probable, qu'il n'y aurait pas eu d'abolition sous la Révolution. Car la Révolution était  anti esclavagiste dans ses principes, mais extrêmement prudente dans la pratique. Elle entendait abolir l'esclavage lentement, par étapes, sur plusieurs générations.

On peut dire que c'est une mesure qui faisait peur à tout le monde et qui a été imposée par les circonstances.

On oublie souvent que le premier janvier 1798, 150 ans avant 1946 (où elles retrouveront ce statut), les colonies deviennent des départements, avec le même statut juridique, les mêmes droits et la même législation que la métropole. C'est-à-dire, que si on veut rétablir l'esclavage à Saint-Domingue, on peut l'instituer dans le Finistère, en Saône et Loire ou dans le Puy de Dôme, parce que le statut du département est  le même. Cela rend impossible le retour de l'esclavage à moins de modifier la constitution.

C'est ce que fait Bonaparte, aussitôt arrivé au pouvoir. La constitution de l'An Huit, celle qui crée le consulat, prévoit que désormais les colonies seront régies par des lois spéciales. Autrement dit, on peut réintroduire un régime juridique qui n'existe pas en France dans les colonies. C'est la porte ouverte au rétablissement de l'esclavage en France.

Avec son coup d'État, Bonaparte se donne le droit de faire le tri dans l'héritage révolutionnaire. Globalement, il maintient les acquis de la Révolution en métropole mais en ce qui concerne les colonies, le statut des personnes revient à celui d'avant 1789. Les colons ont fait pression sur le gouvernement consulaire pour revenir à l'Ancien Régime. Napoléon a cédé à son entourage, ce qui a mené à ce que l'on pourrait appeler une contre-révolution coloniale absolue.

La paix d'Amiens, signée avec les Anglais, permet ainsi la paix sur mer et permet d'envoyer des escadres en masse aux colonies pour rétablir l'esclavage. C'est dans ce contexte que le décret d'abolition est supprimé. C'est un exemple unique. Il n'y a pas d'autre Etat colonial qui a rétabli l'esclavage après l'avoir aboli. Cela s'explique parce que cette abolition n'a pas été décidée en France. C'est une abolition qui a été imposée par la révolte des esclaves et qui n'a jamais été acceptée par les milieux coloniaux pour qui l'esclavage était immuable.


Pourquoi faut-il attendre 1848 pour voir l'abolition définitive de l'esclavage en France ?
 


Marcel Dorigny : En 1848, c'est totalement différent. Le lobby colonial esclavagiste ne pèse pas lourd par rapport à l'ensemble des intérêts français et de ce qui se passe avec la conquête de l'Algérie et les visées sur l'Afrique noire.

Il y a déjà quinze ans que l'Angleterre a aboli l'esclavage et que les abolitions se propagent dans les anciennes colonies espagnoles. La France, pays des Droits de l'Homme et du citoyen, est à la traine, le maintien de l'esclavage paraît archaïque.

De plus, le sucre de canne est en régression, remplacé majoritairement par la betterave et se maintient tant bien que mal grâce à des subventions. Les betteraviers dénoncent le fait que le sucre colonial coûte cher au budget de l'État. Pourquoi subventionner quelques milliers de colons, des vieilles familles qui veulent maintenir leurs plantations et leurs esclaves ? Il est évident que les producteurs de sucre du bassin parisien sont beaucoup plus présents à l'assemblée que les colons.

C'est la révolution de 1848 qui marque le retour en force des abolitionnistes. Des grandes figures du printemps des peuples comme : SchœlcherArago, Lamartine (le chef du gouvernement) et Louis Blanc, sont des anti-esclavagistes militants, qui se considèrent héritiers de la Révolution française. Arago est d'ailleurs membre de la société française pour l'abolition de l'esclavage. Ainsi, en nommant Schœlcher (qui avait écrit dès 1842 « Colonies françaises : abolition immédiate ») secrétaire d'État aux colonies, le choix était fait
 

 

 

 

Victor Schœlcher

 

 


Et pourquoi a-t-on tout fait pour effacer l'esclavage des mémoires ?

 


Marcel Dorigny : L'abolition de l'esclavage en 1848 est conçue comme une mesure d'intégration républicaine. On prévoit que les anciens esclaves deviennent, du jour au lendemain, des citoyens à part entière. On va organiser une véritable politique de l'oubli, qui se veut réconciliatrice : tous sont égaux devant la loi, les anciens esclaves comme les anciens maîtres. La réalité sociale sera très différente, il y aura des clivages extrêmement forts, jusqu'à une époque très récente, pour ne pas dire jusqu'à aujourd'hui (ça dépend des îles : en Martinique c'est très fort ; en Guadeloupe, un peu moins). Entre les descendants des colons et les descendants d'esclaves, il y aura de manière très marquée, une société à deux niveaux.

L'abolition de l'esclavage de 1848 a été accompagnée d'une indemnisation au profit des maîtres, qui ont perçu une indemnité pour la perte de leurs esclaves. Entre 1848 et 1852, pendant 4 ans, une commission d'indemnité a siégé et attribué des indemnisations aux colons, qui se sont d'ailleurs plaints de ne pas avoir assez ...

Mais cette abolition n'a pas été accompagnée d'une réforme agraire. Les anciens esclaves sont devenus salariés sur les plantations des mêmes maîtres. Le maître est devenu le patron et l'ancien esclave est devenu l'ouvrier. Même s'ils étaient libres, ne pouvaient plus être vendus, fouettés, pouvaient se marier librement etc., ils sont restés dans une situation, économique, sociale et personnelle de dépendance.

Bien qu'il y eu une évolution sans précédent, que l'on soit passé de l'esclavage au salariat, il n'y a pas eu une transformation radicale des rapports sociaux et économiques. Le sucre s'est effondré à la fin du dix-neuvième siècle, mais cela n'a pas engendré l'effondrement des grands domaines. On a  remplacé le sucre par la banane, l'ananas, par des productions  pour l'exportation.



Aujourd'hui il y-a-t-il toujours ce système des grands domaines ?
 


Marcel Dorigny : En Martinique c'est flagrant. Ce sont les mêmes familles qui possèdent les terres. Ils ont d'ailleurs étendu leur emprise sur d'autres secteurs comme l'import-export, le commerce etc. Ceux qu'on appelle les « békés » sont les descendants de ces grands blancs, dont certaines familles remontent au dix-septième siècle.

Aujourd'hui les choses ont muté. Dans les années 1960, il y a eu un exode rural massif, les villages se sont vidés, les hommes, puis après les familles, sont partis des villages ruraux vers la ville, et puis, de la ville, vers la métropole.

L'État a mis en place une politique de planification pour faire venir en métropole des milliers et des milliers d'Antillais et de Réunionnais. Tout ceci, avec des emplois réservés dans la fonction publique, dans les hôpitaux, la poste, la police... Les hôpitaux d'Ile de France sont massivement le lieu de travail de la communauté antillaise. On constate une forte présence des associations d'Antillais dans toutes ces administrations

Évidemment, aux Antilles la situation est différente, parce que il y a un abandon du travail agricole. On sait très bien que les travaux agricoles les plus durs en Guadeloupe et en Martinique sont faits par des Haïtiens. « Chacun ses immigrés » !



Et la mémoire de l'esclavage, comment s'est-elle adaptée à ce contexte socio-économique ?
 


Marcel Dorigny : On a tout fait pour que l'esclavage soit oublié, chassé de la mémoire...
 


Pour vous résumer, on peut dire qu'il y aurait donc deux faits : tout d'abord une abolition, imposée par des révoltes, jamais acceptée dans les colonies et loin des débats fondateurs, puis qu'en 1848, l'État décide de prendre le parti de la réconciliation.
 


Marcel Dorigny : Oui, mais il ne faut surtout pas perdre de vue qu'après 1848, c'est la deuxième colonisation, le grand empire colonial entrepris pendant le Second Empire et la troisième République. C'est à dire l'Afrique du Nord (en 1848, l'Algérie est quasiment conquise), puis l'Afrique Noire, l'Indochine, le Tonkin, et ensuite Madagascar... C'est un immense empire qui se met en place, à l'intérieur duquel on mettait en avant toute une idéologie, notamment le caractère libérateur et émancipateur de la colonisation : la colonisation abolit l'esclavage partout où elle passe. On ne revient donc pas sur ce qu'a été la première colonisation et l'esclavage. On en parle deux lignes, par ci par là, dans les manuels scolaires, c'est tout. C'est seulement après la deuxième guerre mondiale que cette histoire de l'esclavage va commencer à revenir.
 


Pourquoi ce retour ?
 


Marcel Dorigny : Cela correspond aux vagues d'indépendances coloniales, dans les années 1950, début 1960... La transformation des vieilles colonies en départements : Guadeloupe, Guyane, Réunion.

En 1848, on ne change rien, on reste avec des gouverneurs, etc. La départementalisation actuelle date de 1946.

La question de l'esclavage dans l'enseignement de l'histoire a été très largement gommée, minimisée, voire édulcorée et ne revient qu'à partir de l'après-guerre. En 1948, dans l'euphorie de la libération, il y a eu de grandes célébrations, autour du premier centenaire de l'abolition de l'esclavage. Il y a eu une cérémonie à la Sorbonne, avec Aimé Césaire. C'est un point de départ qui n'aboutira véritablement que dans les années 1980-1990, c'est là que le débat va prendre une grande ampleur. Cette remontée à la surface est due au travail des historiens, des associations antillaises... 

Dans les années 1950-1960, il y a aux Antilles des mouvements indépendantistes et autonomistes qui pensent que la décolonisation doit atteindre ces territoires. C'est ce qui va se passer pour les îles anglaises. L'Angleterre n'a quasiment conservé aucune de ses Antilles, elles sont toutes devenues indépendantes, mêmes les toutes petites îles comme la Barbade, Sainte Lucie, ou la Dominique, qui est entre la Martinique et la Guadeloupe et qui, ne comptant même pas 200 000 habitants, est un État indépendant. La France au contraire, avec la départementalisation, a réussi à maintenir sa présence, jusqu'à aujourd'hui.

Aujourd'hui, et depuis longtemps à mon avis, les populations antillaises et réunionnaises ont renoncé à l'indépendance. Les mouvements indépendantistes sont archi-minoritaires. Même s'il y a des indépendantistes qui sont  élus à la tête de régions, comme ça a été le cas en Martinique, c'était plutôt une forme de revendication radicale que de demande d'indépendance. Les populations ne veulent pas être indépendantes car elles sont intégrées à la France. La majorité des Antillais sont ici, il y a 800 000 Antillais en Ile-de-France. Le cinquième département d'Outre-mer, il est ici. Toutes les familles vont et viennent, prennent l'avion...

Même si c'est sans le dire, le renoncement, de fait, à moyen terme (parce qu'à un siècle ou deux, on ne sait pas) d'un projet indépendantiste, a remis à la surface la question de l'esclavage. «  On est Français, on va le rester encore un bout de temps, on ne demande pas autre chose mais il faut reconnaître notre spécificité et notre originalité. Pourquoi nous, noirs, Africains, on est là ? Il faut que la France reconnaisse et qu'elle intègre à son histoire la traite, l'esclavage, etc. ». Je pense que c'est un mouvement très fort de la part d'une population qui veut rester française et qui ne veut pas qu'on oublie d'où elle vient. C'est très fort, pas seulement dans les associations militantes, mais dans la jeune génération d'aujourd'hui.

Il n'y a pas encore si longtemps de ça, des gens qui ont 30 ou 40 ans aujourd'hui, leurs parents leur disaient que l'esclavage était un sujet tabou. Je pense à l'anecdote que raconte Frédéric Régent, qui avait dit à sa grand-mère qu'il avait trouvé l'ancêtre africain de la famille. Elle lui a répondu qu'il ne fallait surtout pas en parler, que c'était tabou. Aujourd'hui c'est revendiqué. Ce n'est pas pour autant que les Antillais se revendiquent africains, c'est plus compliqué que ça. Mais l'origine, cette essence est à présent reconnue: on le voit dans les musiques, la culture etc. La question tourne autour de la revendication de ses origines et on veut exiger de la France qu'elle les reconnaisse.

C'est pour ça que, le 10 mai 2001, il y a eu la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité pratiqué par les Européens. Ceux qui sont contre cette loi, je leur souhaite bon courage pour la faire abroger. Il n'y aura jamais une majorité de députés pour abroger cette loi. Abroger cette loi qui a été obtenue très difficilement serait considéré comme un véritable camouflet aux Antilles et à la Réunion, comme une agression, ce que personne ne fera. D'autant plus qu'il s'agit d'une loi essentiellement manifeste, qui ne prête pas vraiment à conséquence. On ne va indemniser personne, c'est impensable... Il est question d'une reconnaissance morale, d'une reconnaissance historique. Certains juristes vont dire : si on reconnaît qu'il y a un crime, il faut désigner le criminel, mais on ne va pas au-delà. C'est une loi déclaratoire, une proclamation, c'est extrêmement important.

Ça a changé beaucoup de choses, ne serait-ce que parce que cette loi prévoit l'enseignement de cette histoire dans les manuels scolaires et prévoit l'organisation de la recherche. Ce qui tout de même a eu des conséquences importantes depuis quelques années. A cela il faut ajouter, une journée nationale à la mémoire de l'esclavage, de la traite et des abolitions qui a lieu chaque année le 10 mai.

 

 

 

 

Chistiane Taubira

 

 



En France, la recherche sur l'esclavage a commencé dans les années 1950, non ?
 


Marcel Dorigny : Oui, grosso modo, elle a commencé dans les années 1950, même s'il y a eu des travaux un peu antérieurs, à la fin des années 30. Mais c'est surtout à partir des années 60 et 70 que le travail sur la traite s'est développé en France.

Un gros travail, qui a été publié en plusieurs étapes entre les années 1985 et 1987, a été fait sur la traite. Tout ceci pour arriver à dresser un inventaire conséquent des expéditions négrières françaises. Ce qui a permis de pouvoir mesurer le phénomène.

Cela vient aussi de l'influence des travaux des historiens américains, qui ont commencé avant. La présence noire au États-Unis est un vieux débat, lié à la question des Droits Civiques. La différence entre d'un côté la France, l'Angleterre, et de l'autre les États-Unis, c'est que pour les uns, l'esclavage est à des milliers de kilomètres, tandis que pour les autres l'esclavage est à l'intérieur. Aux États-Unis, la présence physique des Noirs est partout, surtout après l'abolition, les Noirs sont partis en masse dans les grandes villes du Nord qui avaient besoin de main d'œuvre industrielle. C'est une présence physique très forte.
 


Cela a été la même chose pour la France, lorsque les populations outre-marines ont commencé à venir massivement s'installer en métropole …
 


Marcel Dorigny : L'échelle n'est pas la même et il y a l'océan entre les deux. Les Antillais ne sont pas si nombreux que ça, même s'il y a une forte présence antillaise en Ile-de-France. Quant aux Réunionnais, ils sont moins nombreux à avoir quitté le territoire et ils sont moins concentrés, on les perçoit moins : on  les retrouve dans la région Rhône-Alpes, dans le sud-ouest aquitain, dans la région lyonnaise et dans le Limousin. Même s'il faut souligner qu'il y a des familles antillaises à Lyon, ou encore à Marseille, ou ailleurs, on les retrouve principalement en Ile-de-France, la migration antillaise y est de l'ordre de 80%.
 


Qu'est ce qui a changé avec la loi Taubira, lorsque vous parlez de l'encadrement de la recherche ?
 


Marcel Dorigny : Encadrement, ce n'est peut-être pas le mot, mais plutôt encouragement et facilitation. La recherche n'a pas attendu la loi pour exister. Cette dernière est elle-même l'aboutissement des recherches, on a beaucoup travaillé avant.

Je vais vous donner un exemple. En 1994, on a organisé un grand colloque international pour célébrer le bicentenaire de la première abolition de l'esclavage.

Il existe un annuaire des célébrations nationales, qui est publié chaque année. Cet annuaire dicte ce qui est reconnu par l'État comme étant digne d'être célébré chaque année. En 2012, ce sera le tricentenaire de la naissance de Jean Jacques Rousseau, on ne peut pas y échapper, ça va être l'année Rousseau...

Donc on avait demandé  que le 4 février 1994 soit une date solennelle du bicentenaire de la première abolition de l'esclavage. On a fait un petit texte, c'est tout. On ne demandait pas de subventions, c'était gratuit pour l'État mais il fallait que ce soit inscrit dans le registre de la République. Le ministre, à l'époque M. Toubon, nous a répondu qu'il n'en était pas question. Que la république française avait célébré en 1989 le bicentenaire de la Révolution, et de toute la Révolution en une seule fois ! Il n'y avait pas lieu de revenir sur tel ou tel aspect de l'évènement historique, donc la réponse était non. La lettre est d'ailleurs absolument stupéfiante... D'autant plus qu'il avait tort et qu'en 1992, il y a eu une trentaine de célébrations pour le bicentenaire de la Première République, qu'en 1993, on a célébré avec éclat le bicentenaire du Louvre, de Polytechnique, de l'Ecole Normale Supérieure.
 


Pourquoi un tel blocage ?
 


Marcel Dorigny : Parce qu'il n'en était pas question ! Il n'était pas question de revenir sur cette histoire de l'esclavage ... Pourtant dix ans plus tard, l'État, la République, a entériné la célébration du 10 mai comme journée nationale de la mémoire de l'esclavage. Vous voyez le chemin parcouru en 10 ans ? Entre les deux, il y a eu la loi qui a été votée, la prise de conscience, la mobilisation, les rapports, etc.

Cette année, c'est le dixième anniversaire de la loi Taubira, mais la loi n'est pas le point de départ, c'est un point d'aboutissement important de tout ce qui s'est passé.

Je vais vous donner un exemple, avez-vous entendu parler de la rue Richepanse ?

La rue est située entre le VIIIème et le IIème arrondissement à Paris. Richepanse était le général qui a commandé le corps expéditionnaire qui a rétabli l'esclavage à coup de canons en Guadeloupe : 10 000 morts. Il a une rue à son nom et son nom gravé sous la voute de l'arc de triomphe de l'Étoile. Il y a des associations, qui en 2000, 2001, ont demandé au maire de Paris (Tibéri) de changer de nom : « Pour nous Antillais, Guadeloupéens, ce nom représente le massacreur, le criminel de guerre, il faut enlever le nom ». Le maire du VIIIe ne voulait pas en entendre parler, les riverains non plus. Pas question de changer de nom. Dès que Delanoë est arrivé, il a changé le nom de la rue. Finalement, tout le monde s'est rallié, pour débaptiser la rue. Fête en grande pompe avec orchestre etc. La rue s'appelle maintenant la rue Chevalier Saint-Georges.

Pareil pour la loi Taubira : première lecture, premier vote le 18 février 1999. La loi a été présentée à l'Assemblée Nationale après être passée en commission des lois, etc. Ça a provoqué un tollé, avec tirs de barrages extrêmement violents contre cette loi. Mais il y avait une majorité de gauche pour la voter (c'était le Gouvernement Jospin) et la loi est passée. Le Sénat quant à lui a refusé de voter ... Le Sénat a discuté pendant des mois et a abouti à une transformation du texte vers un article unique disant : « toute forme d'esclavage est condamnable ». Ce qui ne voulait absolument rien dire puisque c’est déjà inscrit dans la constitution française et dans la déclaration de l'ONU de 1948. C'était l'impasse totale et ça a duré des années.

C'est seulement en mai 2001 que la loi a été votée à l'unanimité. C'est la même Assemblée Nationale, n'ayant pas eu d'élections entre 1999-2001, qui a voté la loi à l'unanimité à l'Assemblée Nationale, le 10 mai 2001. Ça ne veut pas dire que tous les sénateurs et les députés ont voté « pour » mais plutôt que personne n'a osé voter « contre » !

En trois ans, il y a eu une sensibilisation de l'opinion publique qui a fait que les députés et les sénateurs n'ont plus osé aller contre. Aujourd'hui, à part quelques voix isolées, personne n'est contre.
 

 

 

 

 



Les historiens ont joué un rôle dans le débat public. Vous dîtes que c'est la recherche qui a amené à la loi Taubira ?
 


Marcel Dorigny : Bien sûr que la recherche a apporté beaucoup... Je me souviens ce qu'on disait  il y a 25 ans, dans les années 1980.

En 1989, l'année du bicentenaire, il y avait des débats sur cette question. Mitterrand avait choisi de placer l'année du bicentenaire sous le signe des Droits de l'Homme. Il avait décidé de mettre trois révolutionnaires au Panthéon : l'abbé Grégoire, Monge et Condorcet, trois anti-esclavagistes militants. Ils ont été mis au panthéon pour plein d'autres choses, car tous les trois sont de grands scientifiques, mais ils l’ont également été pour leurs engagements anti-esclavagistes très forts.

Les journalistes n'y connaissaient rien, disaient n'importe quoi. Maintenant on a affaire à des gens qui sont informés. Les travaux ont beaucoup progressé. Il y a eu beaucoup de publications, il y a eu des films, des documentaires, des émissions de radio, de télévisions, des journaux à grand tirages ont fait des numéros spéciaux sur le sujet... Le contexte a complétement changé.
 


Le déclic serait donc le bicentenaire ?
 


Marcel Dorigny : Le premier déclic c'est incontestablement le bicentenaire, qui porte à la lumière l'incompatibilité entre les Droits de l'Homme et l'esclavage. Puis il y a eu, en 1998, le 150e anniversaire de l'abolition de 1848, dont la célébration avait été programmée par le gouvernement Juppé. Entretemps, la dissolution de l'assemblée et l'arrivée de Jospin a infléchi la célébration en lui donnant plus d'ampleur. Et c'est du 150e anniversaire qu'est sortie la loi Taubira. Les premiers débats sur la reconnaissance de la traite et de l'esclavage comme crime contre l'humanité commencent en septembre, juste après les célébrations qui ont eu lieu au printemps.



En tant qu'historien comment avez-vous aidé à la mise en place de cette pédagogie ?
 


Marcel Dorigny : On a beaucoup travaillé, beaucoup publié, des ouvrages savants comme des ouvrages de vulgarisations. On a organisé beaucoup de débats. J'ai participé à des centaines de débats de 1999 à aujourd'hui. On a projeté des films... Il s'est passé beaucoup de choses, liées parfois aux événements qui se sont déroulés à Haïti. Ça a permis de rappeler ce qu'était Haïti, l'ancienne Saint-Domingue française, la colonie à esclaves par excellence, celle d'où est venue l'insurrection qui a permis l'abolition. Beaucoup de Français ne le savaient pas. Je me rappelle qu'à l'époque, quand je disais que je partais à Haïti, des gens confondaient avec Tahiti. Maintenant, ça peut arriver, mais ça s'entend moins. Ce n'est pas clair pour tout le monde mais on a intégré qu'Haïti c'était un morceau de la France coloniale. Ce pays a 10 millions d'habitants (c'est beaucoup comparé aux 400 000 que l'on retrouve en Martinique), ils sont les descendants des esclaves français de l'époque de la Révolution... Ça rentre petit à petit dans les esprits.
 

 

 

 

 


Avez vous eu des commandes d'instances publiques comme des ministères ?
 


Marcel Dorigny : De ministères rarement, il y a eu un numéro des « Textes et documents », pour les classes, qui vient du ministère de l'éducation nationale. Il y a eu plein d'autres choses, des commandes d'éditeurs, des actes de colloques, des ouvrages plus grands publics... J'ai publié un atlas de l'esclavage dans la collection « Autrement » qui a eu une grande diffusion, les professeurs l'ont tous acheté. Il y a des cartes partout, tout est mis sur la table. Il y a 150 cartes et documents, vous avez toute l'histoire de l'esclavage et des abolitions.
 


C'est à ce moment là que l'on remet, ou que l'on met l'esclavage dans les programmes scolaires ?

 


Marcel Dorigny : C'est une des applications de la loi Taubira.
 


Cela n'y était pas avant ?
 


Marcel Dorigny : Si, mais de manière sporadique. J'ai fait partie pendant 5 ans du Comité pour la Mémoire de l'Esclavage. Vous trouverez en annexe du premier rapport que le comité a publié, une analyse des manuels scolaires, d'avant les modifications. Nous avons passé au peigne fin les manuels scolaires des trente dernières années pour montrer ce qu'il y avait, ce qu'il n'y avait pas et surtout montré comment c'était fait. On pouvait apprendre que c'est lors de la Révolution de 1848 que l'on a aboli l'esclavage. C'est intéressant pour les élèves, sauf qu'on leur apprend l'abolition de quelque chose dont on ne leur a jamais parlé.

On y trouvait aussi la fameuse « carte du commerce triangulaire » : on prend l'Europe, l'Afrique et l'Amérique, et on les relie par un simple triangle. Beaucoup de documents ne permettent pas de savoir ce que l'on transporte sur ces bateaux. Rien n'explique pourquoi on prend des Africains, pourquoi on les vend, ce qu'on fait avec... Il n'y a pas le cours qui suit sur l'esclavage.... Qu'est-ce qu'ils vont faire ces Africains aux Amériques ?

On a souligné l'incohérence, la dispersion, et on a proposé, on a préconisé... Ça a été très compliqué parce que l'inspection générale, c'est un peu lourd. Il y a un comité des programmes qui est quasiment souverain. On a insisté pour qu'il y ait des chapitres plus cohérents. Le domaine qui, dans l'enseignement secondaire, parlait le plus de l'esclavage, c'était la littérature. On donnait souvent au bac ou en première, des extraits de Zadig de Voltaire, ou d'autres textes des dix-huitième et dix-neuvième siècles, qui parlent de l'esclavage. Mais l'explication historique n'était pas dans les livres d'histoire. Les choses changent. Depuis 2002, les nouveaux programmes intègrent mieux cette histoire. Il y a maintenant des chapitres entiers sur cette question.
 




Pourquoi, selon vous, a-t-on besoin de parler de l'esclavage dans la société d'aujourd'hui ?
 


Marcel Dorigny : Selon moi, c'est un pan entier de l'histoire de l'humanité, que l'on ne peut pas effacer. D'autant plus que s'agissant de cet esclavage colonial, il y a aujourd'hui aux Antilles, en Amérique du Nord et du Sud, des dizaines de millions d'habitants qui viennent directement de cette histoire. Aux Antilles, 85% de la population est de sang mêlé, est métissée. D'où viennent-ils ? On ne peut pas parler du peuplement des Antilles sans parler de l'esclavage, ce n'est pas possible. C'est des îles où on avait éradiqué la population autochtone, comme disait Montesquieu « Après avoir dépeuplé l'Amérique, on dépeuple l'Afrique pour repeupler l'Amérique ». C'est un transfert de population massif, c'est le plus grand transfert forcé de population de l'histoire. On ne peut pas dans le monde d'aujourd'hui, où ces populations existent, si l'on prend l'exemple français, sont des citoyens, présents sur le sol métropolitain, dans les écoles, les universités, on ne peut pas ignorer leurs origines et faire comme si ils étaient né en Beauce ou en Auvergne. C'est un point de repère absolument fondamental dans la société d'aujourd'hui.
 




La recherche reste en apparence en retrait mais peut surgir dans les débats de société (notamment en 2005 avec l’affaire « Pétré-Grenouilleau » et la « pétition contre les lois mémorielles »). Pourquoi, selon vous, est-ce un sujet comme l'esclavage qui a provoqué ce bouillonnement au sein de la communauté scientifique ?

 


Marcel Dorigny : Le procès ne portait pas sur son livre, mais portait sur les déclarations qu'il a faites à la presse. Il a été maladroit, dit des choses qui se discutent, mais surtout dit « être descendant d'esclave, c'est un choix » et ça n'a pas plu du tout aux Antillais.

Il faut remettre les choses dans leur contexte. L'année 2005 a été occupée aux trois quarts par le grand débat consécutif à la loi votée à l'Assemblée Nationale et au Sénat. Cette fameuse loi d'indemnisation des rapatriés d'Afrique du Nord, qui comportait un article incitant les enseignants à transmettre à leurs élèves un regard positif sur la colonisation et sur l'œuvre positive de la colonisation. Il y a eu un grand débat, extrêmement violent pour obtenir l'abrogation de cette loi. Il faut reprendre les journaux de l'époque, les magazines qui ont fait des numéros spéciaux comme le Point, comme l'Express, les journaux télévisés, les émissions de télévision...

L'amendement qui avait abouti à cet article de loi était venu du Sénat. Les groupes de pressions, des lobbys intérieurs du système parlementaire français, des lobbys Pieds Noirs, avaient obtenu cet article par l'intermédiaire du Sénat. Le Sénat a orchestré le prix du livre d'histoire pour Pétré-Grenouilleau, le livre étant considéré comme venant à l'appui de la position défendue par le Sénat. Il s'est fait piéger, il n'a pas vu que son livre venait interférer dans le débat.

Le débat était énorme. Il y avait eu des manifestations dans les départements d'outre-mer. Sarkozy, qui, à l'époque, était ministre de l'Intérieur, a dû annuler un voyage qu'il devait effectuer en Martinique. On ne voulait pas d'un représentant d'un gouvernement qui avait voté cette loi. Césaire avait refusé de le recevoir. Il y avait eu des manifestations extrêmement violentes à Dakar et en Algérie.

C'est à la fin de l'année 2005 qu'il y a eu une proposition de loi abrogeant l'article 4. Car comme c'était un article voté, il fallait une loi pour l'abroger. Au terme d'un débat aux positions extrêmement tranchées, la majorité de l'assemblée a refusé d'abroger l'article en question.

Troisième strate du débat, c'est lorsque les banlieues ont explosé. Chirac avait bien compris qu'il fallait sortir de cette affaire. En voyant cette loi sur son bureau, avant les polémiques, il aurait dit « c'est une connerie », mais l'a signé, et se l'est surement reproché de longues heures durant. En plein pendant les émeutes, il a finalement saisi le conseil constitutionnel qui, chose rare, a déclassé l'article en 48 heures, pour que le gouvernement puisse l'abroger.

C'est en plein à ce moment-là qu'était le paroxysme de l'affaire Pétré-Grenouilleau. Avec des divisions d'une partie des historiens, avec la revue l'Histoire, qui a lancé au mois de janvier 2006 une pétition nationale pour défendre la liberté de l'histoire.

Après être passé par Sciences Po, Pétré-Grenouilleau est inspecteur général maintenant. L'affaire lui a finalement profité !

 


Comment sommes-nous passé d'un sujet tabou à un sujet sensible ?


Marcel Dorigny : Grâce aux débats, grâce à la mobilisation des premiers intéressés, c'est à dire des Antillais, mais surtout c'est parce qu'il y a une évolution dans l'opinion publique. Il n'y a plus aujourd'hui, majoritairement dans l'opinion publique, la nostalgie des colonies. Ceux qui se battent pour l'œuvre positive de la colonisation sont très isolés. Ça veut dire quoi pour les gens de moins de quarante ans, les colonies ? C'est une autre époque, non ?

 


Mais quelle est en définitive la raison de cette sensibilité ?

 


Marcel Dorigny :  Il y a une mémoire coloniale qui n'a jamais été complétement assumée, il y a une propagande coloniale qui existe toujours inconsciemment dans les têtes, il y a un sentiment raciste qui existe dans une partie de la population en France. Tout ça fait un mélange explosif qui fait qu'il faut faire encore très attention à ce qu'on dit lorsqu'on aborde la question. Pétré-Grenouilleau ne fait jamais attention et fonce bille en tête. Ceci dit, la polémique a fait vendre beaucoup de livres.

 

 

Propos recueillis par Augustin Bondoux

 


17/12/2011
MARCEL DORIGNY ESCLAVAGE LUMIERES MARTINIQUE TAUBIRA


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