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HISTOIRE ESCLAVAGE FRANCOIS DURPAIRE IDENTITE NATIONALE

François Durpaire : "L'enfant auvergnat doit savoir que son ancêtre est un nègre marron"

11/12/2011

L’histoire s’écrit … mais elle ne s’écrit pas toute seule. Derrière la brièveté de cette belle forme pronominale, « s’écrire », se cachent des auteurs : les historiens. Leurs désaccords sont longtemps restés secrets mais, depuis une dizaine d’années et notamment la loi Taubira sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ils s’étalent sur la place publique. A l’heure des débats sur les identités, nous avons interrogé l’un des historiens qui les redéfinissent, François Durpaire.   

Cet historien quadragénaire, influencé par les "Ethnic and Racial Studies" qui se développent outre-Atlantique, s'est fait connaître en 2002 par la publication de Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois qui tentait d'inciter à l'enseignement des différences. Depuis, sa pensée s'est encore enrichie et on le retrouve dans de nombreux cénacles : Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, Mouvement Pluricitoyen (où il voisine avec Lilian Thuram, Marc Cheb Sun, Pascal Blanchard, ...), jurys littéraires, ...

Pour approfondir notre réflexion sur l'écriture de l'histoire, il nous a détaillé ses idées sur l’identité plurielle, l’écriture d’un récit commun, l’immigration et la géographie élargie.

 

 

 

Qu'est-ce que la question de l'esclavage révèle sur les manuels scolaires d'histoire ?


François Durpaire : Comment réécrire le récit national commun ? La question qui se pose est de savoir ce que l'on enseigne à l'école. Est-ce qu'on forme des nationaux ? Ou est-ce que l'on forme des citoyens ? Est-ce que l'on forme de la collectivité, du groupe, c'est à dire de l'adhésion à des valeurs ? Ou est-ce que l'on forme à l'esprit critique ? C'est à dire à la capacité de se détacher de tout groupe ou de toutes valeurs. Selon moi, il faut les deux. En fonction des âges, on doit former les deux.

On doit à la fois poser des repères pour former des nationaux et dans un deuxième temps, il faut donner les moyens à chacun de nos élèves de faire preuve d'esprit critique, y compris en se détachant du groupe dont on leur a appris qu'il était le leur. C'est à dire : des nationaux français et des citoyens du monde.

Lorsque l'on fait de l'histoire de France, pour former des nationaux, on passe surtout par le récit, et quand on forme des citoyens, on passe par l'usage de travail sur des documents. Ce sont deux méthodes de travail complétement différentes.

Qu'est-ce que j'entends par récit et comment forme-t-on un passé commun ? J'ai écrit « Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois » dans mon livre de 1999. Aujourd'hui, je ne dirais pas la même chose, je dirais qu'il faut s'approprier des ancêtres communs. Je dirais « nos ancêtres ne sont pas seulement des Gaulois » !  Je pense qu'il faudrait que les Antillais et les Français d'origine africaine, apprennent que leurs ancêtres sont les Gaulois. Comme les Bretons doivent apprendre que leurs ancêtres sont des descendants d'esclaves, des nègres marrons. Il ne s'agit pas d'ancêtres biologiques, ni pour les uns ni pour les autres, il s'agit d'appropriation d'ancêtres communs.

Prenons l'exemple de la déclaration des droits de l'Homme de 1789. Cette déclaration est en fait une déclaration des droits de « l'homme blanc ». Il n'y avait aucune femme dans l'assemblée ! Olympe de Gouges fait une déclaration des droits de la femme pendant la Révolution et se fait guillotiner pendant la Terreur en revendiquant plus de droits pour les femmes. Les esclaves, les Africains déportés aux colonies, notamment à Saint Domingue, se révoltent, sortent des plantations et imposent à la Convention l'abolition de l'esclavage en 1794, ce qui donne à ces droits de l'Homme, leur caractère universel.

Nos ancêtres sont donc … Des Gaulois, qui ont dit que les hommes étaient libres et égaux en droit … Des Nègres Marrons qui, sortis des plantations, ont dit que ces droits devaient être universels … Et Olympe de Gouges, qui a dit que ces droits devaient s'appliquer aux femmes !

L'appropriation d'ancêtres communs sert à montrer comment nous sommes le produit d'une diversité d'héritages, que chaque Africain déporté aux colonies antillaises, sorti des plantations, combattant l'esclavage, a formé les libertés qui font parties des valeurs fondatrices de ce que nous sommes aujourd'hui, autant que Rousseau.

 

 

 

Olympe de Gouges

 

 


C'est pour ça que la question de l'esclavage est importante et fait bouger les choses ?


François Durpaire : Oui, mais il ne faut pas la mettre de manière juxtaposée au reste du programme et rester dans la passivité du récit. Il faut reprendre le récit pour montrer ce que le combat des esclaves représente....

Le comité pour la Mémoire et l'Histoire de l'esclavage, dont je fais partie, a élaboré une stèle, inaugurée le 10 mai dernier par Nicolas Sarkozy. Sur cette stèle on a fait écrire : « Les esclaves par leur combat, ont participé à l'élaboration des droits de l'homme ». L'esclave est déjà connu dans l'histoire universelle, c'était important pour nous de réintroduire l'esclave qui combat.

Il y eu débat, pour savoir ce qui serait écrit sur cette stèle. Certains disaient qu'il fallait mettre  « hommes et femmes combattant l'esclavage » pour leur redonner leur force d'homme et de femmes et de personnes combattants l'esclavage. Moi je pensais qu'il fallait mettre le mot « esclave ». C'était encore plus fort de dire « les esclaves ont participé à l'élaboration des droits de l'homme, en combattant l'oppression qu'ils subissaient ». Dire « descendant d'esclaves » c'est tout aussi fort, que de dire « descendant d'hommes et de femmes soumis à l'esclavage ».

Ensuite, pour que tous les Français d'aujourd'hui se sentent dans cette histoire commune, dans ce récit commun, il faut dire que ces valeurs ont été défendues au cours des deux conflits mondiaux par des gens venues de partout du fait de la colonisation. Du tirailleur africain, de l'Asiatique, qui ont défendu ces valeurs volontairement ou à leur corps défendant, pas moins, ou tout du moins, pas plus que les Bretons à leur corps défendant.

 


La plus grande frontière terrestre de la France est partagée avec le Brésil, comment se fait-il que la géographie de la France ne soit souvent qu'attachée à l'image de l'hexagone ?


François Durpaire : Premièrement, on souhaite souvent couper l'histoire de France de son histoire coloniale, parce qu'elle serait domination, et donc tabou. Mais si l'on n’enseigne pas cette relation avec l'Asie, l'Afrique et avec l'Amérique pendant quatre siècles, je pense que l'on se prive de la compréhension de ce qu'est la France aujourd'hui, de sa relation avec le monde d'aujourd'hui.

Deuxièmement, montrer comment on enseigne la géographie dans notre pays aujourd'hui, c'est montrer quelle relation on entretient avec le monde et avec nous-mêmes.

Je m'occupe de la formation des enseignants aux concours de professeurs des écoles. Tous les ans, systématiquement, les sujets sont donnés en France métropolitaine, entre parenthèses « hors dom ». « Les transports en France (métropolitaine, hors DOM) », « le tourisme en France (métropolitaine, hors DOM) », … Comme si le tourisme n'était pas important dans les DOM ! On prend cette habitude de ne considérer que la France hexagonale. 

 

 

 

La Guyane, entre Brésil et Surinam

 


Est ce que cela change ?


François Durpaire : Non, pour l'instant, ça ne change pas. On a réussi à intégrer l'esclavage mais l'Outre-Mer ne se résume pas à l'esclavage, ni à la lutte contre l'esclavage. L'histoire de l'outre-Mer est plus riche que ça !

Mais, concernant la géographie, que ce soit dans les petites classes, au collège et au lycée, plutôt que d'enlever les DOM, il faut les rajouter. Quand on fait les climats en classe de quatrième, pourquoi prendre un exemple brésilien, quand il y a la Guyane ? Pour les tropiques, pourquoi aller chercher Madagascar, quand on a la Réunion ? Prenons des exemples français. Apprenons aux jeunes hexagonaux que la France n'est pas un hexagone. D'ailleurs, au quotidien, j'apprécie les quelques personnes qui font la météo sur certaines chaines et qui montrent systématiquement les DOM, je trouve ça tout à fait logique. On rajoute la Corse, rajoutons les DOM.

 


Et d'où viendrait ce blocage ?


François Durpaire : Ce blocage... C'est toute une histoire ! Mais, pour faire simple, je dirais que, pour des raisons historiques et philosophiques très complexes, le champ d'application de l'universel en France a été limité. Dès le départ, les Droits de l'Homme ont été les droits de l'homme blanc. Mais sans le dire ! Aujourd'hui, pour dire à quelqu'un qu'on n’est pas raciste, il faut dire « tu sais, que tu sois Noir, Blanc, ou Vert, je ne vois pas ta couleur de peau ». Pourquoi a-t-on besoin de dire qu'on ne voit pas la couleur de peau ? Pourquoi pour dire que nous respectons l'autre, devons-nous feindre de ne pas voir qu'il a une différence, aussi ténue soit-elle qu'un millimètre d'épiderme ?

 


Existe-t-il des chiens de garde, défenseur d'une certaine identité liées aux « têtes blondes » ?


François Durpaire : Bien sûr ! C'est très compliqué. Je pense que l'identité liée à la couleur, au patronyme, est beaucoup plus tabou que toutes les autres identités. On voit aujourd'hui que la gauche s'ouvre aux identités plurielles, notamment de genres, mais reste très conservatrice sur les autres identités.


On peut être très ouvert sur les questions sociétales : mariage gay, homoparentalité, etc.. Et d'un autre côté, fermé sur les questions autour de l'islam, ou des minorités.


Le Woman Power, le Black Power, le Red Power ... Les mouvements multiculturels, progressistes et ouverts des années 60 en Amérique du Nord étaient solidaires de tous ces mouvements-là.

D'ailleurs, la loi sur les droits civique en 1964, aux États-Unis, est la première loi qui prévoit aussi l'égalité des hommes et des femmes. C'est par les combats des noirs américains que les questions de l'égalité homme femme se sont posées aux États-Unis. Pourquoi ? C'est parce que les Républicains ont voté la loi sur l'égalité sur les droits civique et se sont dits que si l'on ne rajoutait pas l'égalité homme femme, la loi serait inapplicable.

En France, le problème persiste autour des notions de visibilité et d'invisibilité. Lorsque l'on a un président fils de Hongrois, on ne peut pas dire qu'il y a un problème d'immigration en France. Mais aujourd'hui, on constate une instrumentalisation d'un certain type de migrants. En effet, ceux qui sont « visibles » fournissent un contingent de boucs émissaires à certains politiques. Un fils d'Italien cela ne se voit pas dans la rue, un petit fils d'Antillais se voit dans la rue, alors que son arrière grand père est déjà Français.

Il ne s'agit pas d'opposer les migrants aux autres, les Français aux autres... Mais, on ne peut pas prendre la question des minorités visibles, sur le modèle de l'intégration des Polonais ou des Italiens. Il ne s'agit pas d'intégration, il s'agit d'une exclusion qui ne s'est pas maintenue avec le temps et qui ne s'est pas prolongée sur les petits enfants.

Un français, né en France, s'il a fait toutes ses études en France et dit qu'il se sent Togolais, c'est qu'il y a un problème, que quelque part il ne se sent pas membre de la famille, ou qu'on ne lui indique pas qu'il en est membre.

On lui pose constamment la question de l'allégeance exclusive, c'est d'ailleurs d'actualité. Pourquoi des signes d'allégeance exclusive (« Et en cas de guerre vous choisirez quel pays ? »), alors qu'on est au vingt-et-unième siècle, à une ère de pluri-identité, où le risque de conflit est moindre ? En imbriquant les identités, on sait qu'on réduit les conflits. Pourquoi aller chercher un confit avec le Sénégal et demander à Rama Yade quel camp elle choisirait ? Aucun ! Je n'ai pas envie que la France se dispute !

Le problème de l'allégeance exclusive, c'est qu'on veut faire penser aux gens : « est ce que tu te sens plus Martiniquais ou Français ? ». Moi j'ai le projet que les gens se sentent à peu près bien partout, sur cette planète qui devient de plus en plus petite et qu'ils puissent vivre avec leur différentes identités.

 


Est ce qu'un jour tous les jeunes Français se reconnaitront dans leur manuel d'histoire ?


François Durpaire : Oui, bien sûr. Là, c'est une question d'optimisme personnel. Ce que je propose, c'est la réunion d'une commission nationale de réécriture des programmes d'histoire et de géographie en primaire. Elle doit regrouper des historiens, des associatifs, des parlementaires ... Mes collègues historiens vont hurler, mais je pense que l'enseignement de l'histoire n'appartient pas aux universitaires : toute la société doit débattre, discuter, se disputer, et accoucher d'un récit commun.

Non pas pour faire du bourrage de crâne mais pour poser des repères. Ces repères sont faits pour être déconstruits, on doit expliquer que les choses sont complexes. Ce que je veux dire, c'est qu'à l'école primaire, on ne doit pas dire que la Révolution c'est l'ombre et la lumière, on dit que c'est la lumière. Mais qu'au collège et au lycée, une fois les repères posés, on peut rentrer dans la complexité des choses : 1789 a un champ d'application limité concernant les Droits de l'Homme, pendant la Terreur on a massacré des tas de gens, ... A chaque âge correspond une manière de transmettre, d'un côté des repères et ensuite des outils de critiques.


Le livre d'histoire de demain sera-t-il le même en France et dans les DOM ?


François Durpaire :  A partir de 2000, il y a eu une adaptation des programmes dans les DOM. J'avais milité pour et maintenant je n'y suis plus favorable. L'adaptation doit exister mais doit être limitée. Je suis pour la refonte totale des manuels DOM et hexagone compris et qu'on ait tous les mêmes manuels. Il n'y a pas de raison que l'adaptation se fasse uniquement dans les DOM, l'hexagone doit aussi s'adapter. Au final, l'adaptation dans les DOM, c'est la préparation de quoi, de l'indépendance ? « Vous avez votre histoire et nous on a la nôtre ».

Si nous sommes deux nations – et à la limite c'est un choix politique sur lequel je ne me prononce pas –, alors on fait deux histoires. Mais si on n’a qu’une seule nation, on fait une seule histoire. Cela veut dire que l'enfant auvergnat doit apprendre que son ancêtre est un nègre marron, comme l'enfant antillais apprend  depuis des générations la différence entre l'art roman et l'art gothique, alors qu'on ne voit pas trop ce que ça peut avoir comme importance aux Antilles.

 

 

Propos recueillis par Augustin Bondoux

 

 

Et aussi sur le web :

- le site de François Durpaire


11/12/2011
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