Sur la pochette de son dernier album en date, il court à perdre haleine, la cravate au vent, comme s'il sortait d'un polar des années 50. A qui Soweto Kinch cherche-t-il à échapper ? Seul indice : une courbe pessimiste sur le mur à sa gauche. Fuit-il la crise ? Le titre apporte un autre éclairage à la scène. L'album s'intitule The new emancipation ("La nouvelle émancipation"). Une référence explicite à la fin de l'esclavage ? Soweto Kinch a visiblement un propos plus complexe que la moyenne des rappers.
Le saxophoniste et chanteur est né à Londres au moment où Sugarhill Gang s'apprêtait à obtenir, avec Rapper's Delight, à décrocher le premier tube de l'histoire du hip hop. Son père est un dramaturge originaire des Barbades, sa mère une actrice jamaïcaine. Il a vite trouvé ses marques dans ce milieu créatif et enregistre des disques depuis le début des années 2000.
Un seul titre, War in a rack, a trouvé un écho de ce côté de la Manche parce qu'il laissait la parole à Casey et Tumi. Son nouvel album n'a été importé ici que timidement. Dommage. Ce disque décalé, sur lequel brillent des musiciens comme l'intrépide batteur Justin Brown et le plus placide guitariste Femi Temowo, permet à Soweto Kinch d'affirmer plus radicalement ses idées. Musicalement, d'abord, avec le mélange de jazz, de gospel et de rap old school qui fait le charme de titres comme Trying to be a star. Politiquement, ensuite. Nous en avons parlé avec l'artiste maintenant basé à Birmingham ...
Trying to be a star de Soweto Kinch
Pourquoi parler d'une "nouvelle émancipation" ? Sommes-nous devenus des esclaves ?
Soweto Kinch : Nous devrions songer à une ré-émancipation dans de nombreux domaines. D'abord, même s'il y a un président noir aux Etats-Unis, certaines visions des questions raciales sont restées les mêmes qu'au temps de l'esclavage. Une vie africaine vaut toujours moins qu'une vie européenne. Sans parler de la tournure malhonnête qu'ont pris les procès d'Amanda Knox (NDLR : une jeune Américaine, à peau blanche, accusée du meurtre de sa colocataire à Pérouse en Italie. Elle a été acquittée mais Rudy Guédé, un Italo-Ivoirien a priori présent au moment des faits, a été condamné à seize ans de prison) et de Troy Davis (NDLR : condamné à mort, à peau noire, exécuté en septembre 2011 malgré une importante mobilisation populaire).
Ensuite, nous sommes bien loin d'une liberté économique. Nous vivons sous la tyrannie du secteur bancaire, qui a détourné nos gouvernements et détroussé nos services publics. Dans le monde entier, des gens partagent le sentiment que le système ne marche pas.
Enfin, en tant qu'artistes, nous devrions nous rendre compte à quel point la célébrité est un piège et commencer à récupérer notre musique et les messages qu'elle véhicule. Ce disque est mon premier disque autoproduit et je découvre qu'il est possible de trouver un public là où les grands médias ou les grandes maisons de disques ne le cherchent pas.
Avec des titres d'instrumentaux comme "An ancient Worksong" ("Une ancienne chanson de travail") ou "A people with no past" ("Un peuple sans passé"), vous semblez évoquer l'histoire de vos ancêtres et l'épisode tragique de l'esclavage. Cette histoire est encore pour vous une plaie ouverte ?
Soweto Kinch : Oui, ces instrumentaux sont inspirés de mon histoire. Mais, si ce passé reste une "plaie ouverte", c'est que beaucoup de gens refusent de reconnaître combien l'ensemble de l'humanité a été affecté par ces injustices. Je voulais avant tout dessiner des liens entre cette histoire et l'état actuel du capitalisme et de l'industrie musicale. Cela ne concerne pas que les noirs ...
Vous mêlez rap et jazz sur ce disque. Ces deux genres se complètent ?
Soweto Kinch : Pour moi, mêler hip hop et jazz est moins un choix qu'une façon de montrer les diverses traditions musicales qui ont compté dans ma vie. Je l'ai fait sur tous mes albums. Profondément, je sens que hip hop et jazz font partie de l'homme que je suis.
L'une de vos chansons, “Paris Heights”, une satire à propos de la dette, est particulièrement piquante. Pourquoi avoir choisi de parler d'un sujet aussi grave de façon comique ?
Soweto Kinch : Je crois que l'humour est une arme puissante pour qui veut obliger les gens à réfléchir aux réalités du moment. Le type qui tape du poing sur la table va être écarté mais celui qui fera rire sera écouté. Il me semblait également important de comprendre comment des "parasites" peuvent être tolérés au sein de l'humanité, comment des humains peuvent se conduire de façon aussi inhumaine.
En quoi, "The new emancipation" diffère-t-il de vos albums précédents ?
Soweto Kinch : Le thème de l'album est un bon exemple. Pour le reste, en termes d'enregistrement et d'influences musicales, il ne se démarque pas des autres de façon radicale. Je construis peu à peu un langage musical qui me permet de m'exprimer complètement et cet album est une étape sur ce chemin.
Vous vous situez entre rap et jazz. De ces deux scènes, laquelle est la plus ouverte à vos idées ?
Soweto Kinch : Je ne dirais pas que je me situe entre ces deux formes d'art. Simplement, je pratique les deux. Et je trouve d'intéressants parallèles entre ces deux "sous-cultures". Notamment, l'attitude du public. Des gens se déplacent pour pouvoir juger de l'intensité que nous dégageons sur scène. Mais les critiques les plus acides viennent de ceux qui sont assis loin de là, devant un forum de Youtube ou au sein de la rédaction d'un magazine de jazz. La distance change tout. Il faut venir nous voir.
Can't hold me now de Soweto Kinch, sur la scène de Banlieues Bleues
Propos recueillis par Darius Dixon, présentés et traduits par François Mauger