L’épithète "le plus grand" fleurit autour de lui : son complice Kayhan Kahlor est "le plus grand" joueur de vièle kamanchê vivant, son ami Hossein Alizadeh est "le plus grand" joueur de târ et de setâr d’Iran … Qui se ressemble s’assemble. Rien en musique n’étant strictement mathématique, on n’en déduira pas pour autant que Madjid Khaladj, qui sert de trait d’union entre ces virtuoses, est "le plus grand" percussionniste du répertoire persan. Mais incontestablement "l’un des plus grands". Cela s’entend, autant sur ses nombreux enregistrements (il a fondé son propre label : Bâ Music) que sur scène. Les Français ont la chance de pouvoir l’applaudir plusieurs fois par an, chaque fois en compagnie de quelques autres "grands", voire "très grands" ou "très très grands", musiciens iraniens. Nous avons profité de l’un de ces concerts pour le rencontrer …
Le 20 novembre, vous donnerez un concert en compagnie de Kayhan Kalhor, l'un des maîtres iraniens de la vièle kamânche. Quel répertoire allez-vous aborder ?
Madjid Khaladj : Je suis très heureux de retrouver Kayhan Kalhor pour cette nouvelle aventure. Notre rencontre est toujours une belle occasion pour explorer l'univers de l'improvisation. On y consacrera la première partie du concert. Pour la deuxième partie, deux jeunes prodiges de la nouvelle génération de musique persane, Hossein Alishapour au chant et Ali Bahrami au santour, vont nous joindre autour d'un répertoire exclusivement classique.
A écouter plus qu'à regarder : le duo Kayhan Kalhor Madjid Khaladj
La musique savante persane semble accorder un rôle important au rythme, ce que ne fait absolument pas la musique classique européenne. Comment expliquer cette importance des percussions ?
Madjid Khaladj :Les rythmes de la musique persane sont en relation étroite avec notre riche héritage poétique. Nous avons un système appelé "atanin" qui nous permet de retrouver le rythme musical d'un poème et ceci par la séparation des syllabes. Nous sommes constamment en rapport, non seulement avec la métrique mais aussi avec le sens de la poésie choisie. Le spectre quotidien des divers sentiments qui nous traversent nous conduit à ouvrir un recueil de poèmes et de choisir un poème en rapport avec le sentiment particulier du moment. Ainsi, les rythmes et tout ce qui en découle en terme de développement et de création musicale restent vivant.
Vous jouez du tombak. Vous êtes même venu à Paris pour enseigner l'art de jouer de ce tambour en forme de gobelet. Pourquoi le préférer à d'autres percussions de la région, comme le daf, le tambour sur cadre ?
Madjid Khaladj :Le tombak est in instrument très intéressant. Il est tenu dans les bras, donc très proche du corps, et son jeu sollicite l'utilisation délicate des pulpes des doigts, générant ainsi une multitudes de timbres. Sa technique de jeu est extrêmement élaborée et il est parmi les seuls instruments de percussions du monde qui pousse l'interprète à établir une relation "introvertie" avec lui-même. J'enseigne cet instrument depuis maintenant plus de 20 ans et je peux constater qu'il a joué un rôle très important dans la vie de nombreux musiciens qui ont eu l'occasion de le découvrir à un moment de leur parcours.
Vous collaborez également régulièrement avec Hossein Alizâdeh, un virtuose internationalement reconnu du târ et du setâr. Vous faîtes même partie de l'un de ses projets les plus ambitieux, l'Hamavayan Ensemble ...
Madjid Khaladj :Cet ensemble à été crée par Hossein Alizadeh pour laisser une large place au chant. "Hamavayan" signifie "communion vocale". Après la révolution, la voix des femmes étant réprimée, leurs solos en public interdits, il a fallu chercher une autre issue en les intégrant dans une sorte de chorale, afin de préserver leur présence. Avec cet ensemble, nous avons réussi à contourner l'interdit et à faire entendre la voix de femmes, y compris en solo. Sans doute un exploit énorme dans ce contexte !
Hossein Alizadeh etMadjid Khaladj
Il vous est arrivé de jouer avec Ry Cooder et Lisa Gerrard sur une bande-originale de film. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?
Madjid Khaladj :Toutes mes collaborations en ce qui concerne la musique de film sont le fruit de rencontres tout à fait musicales et humaines. Ry Cooder m'a sollicité car il m'a vu jouer en concert à Los Angles et Lisa Gerrard avait tout simplement acheté un de mes enregistrement en solos à Sidney. J'étais vraiment ravi. L'art, ce qui les avait touchés en terme de création et de musique, a été au centre de ces rencontres. Je garde particulièrement un souvenir magnifique du travail avec Lisa Gerrard pour le film Insider (Révelation) de Michael Mann avec Al Pacino et Russel Crowe, que j'aurais l'occasion, dans un autre contexte, de vous raconter.
Vous jouerez dans une salle peu connu du public, le Théâtre Adyar. Est-ce un point de rendez-vous de la diaspora iranienne ? Et y a-t-il à Paris une vie culturelle iranienne qui reste insoupçonnée du reste de la population ?
Madjid Khaladj :Il ya certe une vie culturelle iranienne à Paris qui reste, comme vous l'évoquez, un peu insoupçonnée mais cela ne concerne pas notre public cosmopolite et agréablement parisien. Nous avons eu, Kayhan Kalhor et moi-même, pendant des années l'opportunité de nous produire à Paris, notamment au Théâtre de la Ville et à la Maison de la Radio, et nous avons un public fidèle qui nous suit. Le choix actuel de jouer à la Salle Adyar découle avant tout d'un souci artistique. Nous avons un très bon sentiment quand on joue dans cette salle Art Déco intimiste et magnifique, qui se prête bien à notre musique, une "musique de chambre" en quelques sorte.
Vous vivez en France depuis de très nombreuses années. Est-ce un choix politique ou artistique ?
Madjid Khaladj :Mon choix a été purement artistique car je suis surtout venu à Paris pour enseigner le tombak au Centre d'Etudes de Musiques Orientales, à l'Institut de Musicologie de Paris-Sorbonne, crée par le grand Yehudi Menuhin. Cela dit, aujourd'hui en tant qu'Iranien, le simple fait de mener une activité artistique est en soit un acte politique! En avril dernier, nous avons eu, en duo avec Hossein Alizadeh, une tournée de 14 concerts en Iran. Nous étions devant un public jeune, enthousiaste, vibrant de joie et assoiffé de démocratie. Nous sommes convaincu que l'activité culturelle reste, plus que jamais, une nécessité contre toute sorte d'obscurantisme à travers le monde et en particulier dans notre pays.
Propos recueillis par François Mauger
Sur scène :
le dimanche 20 novembre à 19h30 au Théâtre Adyar (4, square Rapp / 75007 Paris)