Charles Pasi : "Je ne me suis jamais considéré comme un bluesman"
09/11/2011
Charles Pasi possède la technique des plus grands harmonicistes de la musique populaire noire américaine d’avant-guerre. Un jeu décomplexé, aux multiples influences, qui voyage aujourd’hui vers de nouveaux horizons et de multiples styles. Du haut de ses 25 ans, à défaut d’expérience et d’humilité, le jeune artiste ne manque pas d’assurance. Nous l’avons rencontré, avant qu’il ne prenne ses aises sur la scène du festival Blues-sur-Seine.
Bonjour Charles, comment avez-vous découvert la musique ?
Charles Pasi : J’ai découvert la musique quand j’étais gamin. Comme tout le monde, j’avais beaucoup de disques à la maison et je les écoutais. Plus concrètement, c’est à l’âge de 17 ans, un peu par hasard, que je me suis acheté un harmonica. Cela m’a tout de suite plu. Naturellement, pour m’accompagner, je me suis m’y à chanter, en apprenant plein de chansons, plein de textes. Par la suite, je me suis inscris au conservatoire, puis dans des écoles de jazz. Là-bas, je me suis mis à jouer de la guitare. Mais j’ai toujours composé mes propres mélodies. C’est vrai que, comme tout le monde, j’ai fait de reprises dans les bars, de la baloche, mais ce n’était pas mon truc. Alors, j’ai décidé d’autoproduire, en 2006, mon tout premier album, penché vers le blues. A la suite duquel on a gagné des tremplins ainsi que des prix aux Etats-Unis… En fait, on vient tout juste de s’arrêter de tourner.
Live de Charles Pasi, "The Private's Last Nigh"
Votre maitrise de l’harmonica est époustouflante. Généralement, à 17 ans, on a plus l’habitude de demander à jouer de la guitare que de cet instrument un peu spécial. Comment vous est venue l’idée d’en jouer ?
Charles Pasi : J’ai acheté un harmonica, alors que j’étais tout jeune. Un jour, je me baladais dans la rue avec 100 francs en poche et je suis tombé sur une boutique d’instruments. En rentrant, j’ai demandé ce que je pouvais avoir avec cette somme et on m’en a donné un. En fait, j’écoutais Bob Dylan, qui faisait des mélodies très simplistes à l’harmonica et cela m’attirait. Je n’aurais jamais imaginé que l’on puisse faire autant de chose avec ! Par la suite, j’ai pris des cours avec un professeur et j’ai tout de suite accroché. Mais que cela soit clair, je n’ai jamais fait de la musique pour époustoufler les filles...
Je crois savoir que vous avez beaucoup voyagé aux Etats-Unis, à la rencontre de musiciens. Pouvez-vous un peu me raconter cette période ?
Charles Pasi : Depuis que je suis tout petit, je passe quasiment tous mes étés là-bas. Ce n’est que bien plus tard que j’ai eu envie d’y retourner pour y jouer de la musique. Je suis souvent allé à Chicago, pour aller dans les clubs de soul, de blues, ou encore de jazz pour jouer avec les musiciens. J’avais 21 ans, avec seulement deux ou trois ans d’harmonica derrière moi. Je voulais me confronter à leur talent et à leur technique. Le plus souvent, on allait dans des bars pour les écouter. Finalement, on se retrouvait sur scène avec eux. Le circuit est un peu fermé à Chicago mais, à force de voir nos têtes, ils nous appelaient pour faire des séances improvisées avec eux ! Alors que l’on aurait pu seulement me répondre que je n’étais qu’un petit « frenchy » qui essayait de faire de la musique noire américaine… Mais ce n’était pas le cas.
Du coup, vous avez écumé les jam sessions. Est-ce que l’on apprend beaucoup, surtout quand on joue du blues ?
Charles Pasi : Absolument, même si je ne me suis jamais considéré comme un bluesman ! Je ne suis pas du tout un puriste venant du Mississipi. Je suis seulement un « musicien improvisé » au sens large. C’est super important de savoir jouer avec les autres. Ma musique s’inspire de tout ce qui m’entoure et les jam sessions sont très importantes pour moi. Car il y a ce coté instantané terriblement excitant ! Parfois il s’y passe des choses superbes. Pour moi, c’est la seule véritable école. Je ne me serais pas vu faire autre chose. Après, c’est sûr, j’ai beaucoup joué dans des bars, où il faut faire le jukebox toute la soirée pour des gens ivres. C’est une bonne école aussi mais, pour avoir une base solide, pour ne pas avoir peur si tu pars en Afrique pour jouer, les jam sessions sont vraiment importantes pour un musicien, quel qu’il soit !
Live de Charles Pasi, "Dream a little dream of me"
Vous dites que vous ne venez pas de l’univers du blues. Pourtant votre premier album est clairement inspiré par la note bleutée. Contrairement à « Uncaged », votre dernier opus. Pourquoi avoir voulu vous détacher de cet univers ?
Charles Pasi : C’est vrai que les compositions de mon premier album étaient plus bluesy que celles d’Uncaged. Mais c’est parce que je les avais composées à la fin de mon adolescence. J’étais au milieu de mon apprentissage, qui commençait par le blues. C’est seulement plus tard que j’ai pu passer à quelque chose d’autre… Uncaged, j’ai tout simplement voulu montrer mes diverses influences. J’écoute aussi bien du NTM que du Raggasonic ou du Rage Against du Machine. En fait, sur ce dernier album je me suis un peu plus lâché sur les mélodies. Il est représentatif de ce que j’aime et de ce que j’ai pu entendre depuis ma naissance.
Peut-on dire que vous avez muri ?
Charles Pasi : J’ai muri dans le sens où j’accepte les musiques qui me composent. J’ai compris que je n’étais pas plus un rockeur, qu’un bluesman ou qu’un jazzman. En fait, on pourrait dire que je suis tout cela à la fois…
D’où le titre « Uncaged » ?
Charles Pasi : Tout à fait ! Quand je vois des artistes qui ont vraiment du potentiel, à un moment donné, quand j’écoute leur musique, je vois la direction marketing. Désormais, on fait en sorte d’attribuer des étiquettes à des artistes. Avec un look vestimentaire qui doit forcément suivre. Cela m’agace ! J’ai donc appelé cet album ainsi, pour brouiller les pistes ! Je voulais qu’on se creuse un peu la tête quand on l’écoute. Après, c’est vrai, vous avez raison, on sent du blues, et plein d’autres choses, mais je n’ai pas voulu faciliter la tache à mon public. Et éviter de me faire enfermer à mon tour dans une case.
Cela sera pareil pour le futur disque ?
Charles Pasi : Je ne sais pas ! Je vais continuer à composer selon mes humeurs. C’est sûr que les arrangements vont certainement évoluer. Peut-être qu’il sera un peu plus lyrique, avec un peu plus de cordes. Une chose est certaine, c’est que je ne vais pas faire le caméléon…
Vous participez au festival Blues sur Seine, aux cotés des grands noms de la musique blues. Quels sont ceux que vous avez prévu d’aller voir en concert ?
Charles Pasi : Ce festival n’est malheureusement pas sur un site unique. Donc cela va être difficile de voir d’autre concert. Du coup, je ne m’attends pas non plus à croiser beaucoup d’artistes. Hormis Jimi Burns, dont je fais la première partie et que j’ai d’ailleurs croisé à Chicago.
Selon vous, qu’est-ce que cela signifie jouer du blues à l’heure actuelle ?
Charles Pasi : Cela veut rien dire être un bluesman ! Je pense qu’il faut faire assez attention avec cette étiquette. Car beaucoup de gens, en France, l’ont revendiquée et c’est d’une tristesse une fois que l’on tend l’oreille vers leur musique. Par exemple, quand j’écoute Edith Piaf ou Jacques Brel, j’entends le blues ! Pour résumer ça, j’aime bien la phrase de Duke Ellington qui dit : « Il n'existe que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. » (Rire). Pour moi cela se résume à cela.
Clip 'Better with Butter' de Charles Pasi
D’ailleurs, le clip "Better with butter" a été réalisé par l’acteur français Louis Garrel. Comment l’avez-vous rencontré ?
Charles Pasi : Tout simplement parce que l’on était dans la même classe au collège. On est devenu très ami et on ne s’est jamais perdu de vu. On s’est passionné tous les deux dans notre branche. Un jour, Louis m’avait dit que cela le ferait rire de réaliser un clip. Mais c’était il y a très longtemps. Puis, un jour, je me suis pointé et je lui ai ressorti cette idée folle. Il a accepté mais on a fait cela de manière informelle. Pour un premier clip, je ne voulais pas jouer l’acteur, avoir des rôles à faire. Et cela donne quelque chose de très spontané qui, je trouve, me correspond.
Comment avez-vous fait la rencontre du légendaire saxophoniste, Archie Shepp, qui joue sur deux titres de « Uncaged » ?
Charles Pasi : En fait, j’adorais sa musique depuis longtemps. Pendant l’enregistrement de l’album, j’en avais un peu marre de ce que je faisais, donc j’écoutais beaucoup de musiques. C’est sur le morceau Yasmina, A Black Woman d’Arshie Shepp que j’ai eu une révélation. Sur un de mes morceaux, j’avais de la place pour enregistrer un solo mais je ne voulais pas que cela sonne « guitar hero ». J’ai appris qu’Arshie Shepp habitait à Paris et je l’ai donc appelé. Je me suis présenté à son manager et je lui ai proposé l’idée qu’il intervienne sur mon album. Il m’a dit qu’il était très occupé mais que je pouvais tout de même envoyer une maquette. Je lui ai donc fait parvenir 4 titres sortis du studio. Son manager m’a rappelé et m’a dit qu’il était partant pour deux d’entre eux, dont celui que je voulais. Je n’ai pas voulu y croire jusqu’au moment où je l’ai entendu enregistrer. C’était trop beau pour être vrai…
Quels sont vos futurs projets ?
Charles Pasi : J’ai déjà une grosse tournée qui m’attend jusqu’à fin août 2012, avec de nombreux concerts. J’ai appris que Uncaged allait sortir en Allemagne en février, donc je risque d’y voguer également. Sinon, je continue toujours à écrire, pour préparer un futur album.