Fin septembre, les musiciens d'Antiquarks nous ont raconté en quatre épisodes, écrits avec un très léger différé, leur périple au Turkménistan, un pays isolé d'Asie centrale, où ils sont allés donner des formations et des concerts. Ils nous convient maintenant à un retour au Turkménistan, sous la forme d'un beau film réalisé par Antoine Meyer pour Kamea Meah. L'occasion, pour nous, de leur poser quelques questions, à propos du dialogue musical mais aussi sur la situation politique de ce pays, dirigé par le genre de "Président" qui est élu avec 89% des voix et qui se plaît à voir grandir un ubuesque culte autour de sa petite personne ...
Les aventures d'Antiquarks au Turkménistan
Vous étiez-vous préparés à ce voyage en étudiant la musique turkmène ? Ou êtes-vous partis en disant que votre maîtrise musicale permettrait de toute façon un dialogue ?
Richard Monségu : J’ai appréhendé ce voyage comme un enquêteur qui se prépare à vivre une « observation participante », comme on dit dans le jargon ethnographique. Au mois de juillet, j’ai rassemblé pour Seb et Guillaume quelques informations compilées, des liens vidéos de musique, des notes sur les interventions pédagogiques et le concert dans un petit dossier que j’ai nommé « le Turlu Turkménistan et le Dutar magique ». Un titre très prometteur !
J’ai rencontré l’esthétique culturelle et musicale turco-mongole fin 80, début 90, une période que je consacrais à la découverte et l’enregistrement de musiques du monde traditionnelles classiques et populaires sur Radio France. J’ai enregistré des émissions sur les musiques d’Azerbaïdjan (en face du Turkménistan, sur l’autre rive de la mer Caspienne), d’Ouzbékistan, d’Iran, d’Afghanistan et du Turkestan chinois. J’ai aussi joué avec des Afghans et des Perses ici, en France, pour des fêtes.
Concernant la capacité technique du dialogue musical, je la pratique concrètement depuis 1991, lors de ma première enquête en sociologie sur les joueurs de musiques populaires du Maghreb à Lyon. Préparation et dialogue me font penser à induction et déduction. Les deux cumulés décuplent la bonne réussite de la rencontre, quelle que soit sa forme.
Sébastien Tron : Il y a eu des échanges réguliers avec notre correspondante au Centre Culturel Français d’Achgabat qui nous a contacté en janvier 2011 par mail, ainsi qu’avec son assistante qui a travaillé par le passé au conservatoire national. Ensuite, je me suis documenté sur le pays, essentiellement sur internet. J’ai trouvé quelques reportages dont un d’Arto Halonen sur les relations du pays avec les puissantes entreprises internationales. J’ai aussi saisi l’opportunité de partir à Istanbul en août, pendant le ramadan, et de me rapprocher doucement de la culture d’Asie Centrale. En visionnant plus tard des vidéos de joueurs de dutar, j’ai été frappé par les similitudes entre certaines techniques du saz turc et du dutar turkmène, et la façon dont ils accompagnent des histoires chantées.
Les propositions d’orientation pour les ateliers du petit dossier de Richard furent une bonne grille de lecture pour créer des passerelles entre notre pratique musicale commune et la musique turkmène. Il a aussi trouvé une notice de CD (par Pierre Bois, Maison des Cultures du Monde) sur le chant de femmes bakhshis au Turkménistan, avec une description de quelques techniques vocales et instrumentales, ainsi que sur la forme musicale de l’immense répertoire des bakhshis. Mais c’est vraiment sur place que j’ai ressenti la musique et que j’ai pu faire le lien avec ces documents.
Richard et moi travaillons ensemble depuis 1998. Par la variété des projets que nous menons, nous sommes habitués à intervenir à deux dans des contextes culturels variés et des positions différentes (animateur, accompagnateur, enseignant, observateur…). La préparation est donc une étape préalable, mais une fois sur place il faut surtout être vif, s’adapter et trouver des propositions dans l’instant. C’est la première fois que nous partons aussi loin avec Guillaume, et que nous encadrons un master class à trois. Nous sommes très complémentaires. En général (sauf coup de fatigue !), un simple regard nous suffit pour se comprendre sur la manière d’enchaîner et de se relayer !
Guillaume Lavergne : Le rôle que j'ai endossé lors des séances de master-class était de faire passer les idées musicales de Richard et Sébastien auprès des guitaristes, qu'ils puissent les jouer. Je rappelle à ce propos que je ne suis pas guitariste. Mais bizarrement ça a bien fonctionné.
Richard Monségu : Ouaih, et moi je ne suis pas batteur…
Sébastien Tron : C’était aussi une première de communiquer via un traducteur. Mais c’est plus devenu un jeu qu’un poids, et en plus les 3 traducteurs étaient adorables, curieux et intéressants ! L’humour, les sourires, les attentions, les gestes et la musique se sont souvent passés de traductions !
Et enfin, dernière étape de préparation : l’adaptation de notre répertoire pour le concert. Pour anticiper la contrainte de la salle de concert que l’on savait très résonnante, nous avons monté de nouveaux morceaux, moins « up » et plus acoustiques, pour permettre au public de rentrer en douceur dans nos compositions tout en découvrant les spécificités de nos instruments.
Guillaume Lavergne : J'allais au Turkménistan sans connaître la musique qui se fait là-bas. Je ne prétends pas avoir une maîtrise instrumentale telle qu'elle me permettrait de me sortir d'une rencontre au pied levé avec des virtuoses.
Le cadre musical de la rencontre était assuré par Richard et Seb (nous avons joué leurs compositions); on ne prenait donc pas le risque de silences gênants. J'ai un peu l'habitude de faire de la musique en partant de rien, ça m'a permis de m'adapter aux sonorités des musiciens turkmènes.
Finalement, quelle base de création commune avez-vous trouvé avec les musiciens turkmènes ?
Sébastien Tron : Un rapport commun à la narration musicale. La musique à bourdon et le rythme comme points de départ, la mélodie comme fil conducteur, l’importance du son de groupe comme mise au service de la musique. Aucun problème de rythme !
Ensuite, par des espaces de liberté dans la musique : l’interprétation d’une mélodie, la façon de l’ornementer et de se la réapproprier tout en échangeant dessus, l’improvisation bien sûr ; des propositions d’arrangement bilatérales au conservatoire ; sans oublier les « erreurs » qui sonnent et qui sont réutilisées.
Tout le monde était motivé, et il y avait dans chaque atelier au moins une ou deux personnes qui étaient particulièrement excitées par l’improvisation.
Guillaume Lavergne : On est parti de l'intervalle le plus fréquemment utilisé par le dutar (une quarte Mi-La), on a transposé les morceaux de Richard et Seb et on s’est adapté au mode qu'utilise les musiciens turkmènes. Puis essayer de confronter les sonorités du piano acoustique et de la vielle au dutar et au gidjak.
Richard Monségu : Le dernier jour de notre rencontre, nous avons proposé une « pièce » composée de 3 parties sur le même mode avec des changements de tempo, de rythmes, de mélodies, des improvisations sur des variations. Des départs au geste aussi. La mémorisation des tempi et des mélodies était impeccable.
Quels souvenirs ramenez-vous du Turkménistan ?
Guillaume Lavergne : L'image d'un chat qui louche comme un dingue et celle de Richard filant silencieusement dans son fauteuil roulant dans les rues d'Achgabat. Entre autres.
Sébastien Tron : Euh… Une chemise, un marcel, une Takhia et une sacrée infection intestinale !
Plus sérieusement, un excellent souvenir de la soirée de clôture avec les jeunes musiciens au Centre Cuturel Français, où l’émotion était omniprésente. Certains tentaient de partir le plus tard possible, parfois en lâchant quelques chaudes larmes… Mais surtout, un moment de pur plaisir musical pour moi lors de la dernière séance au conservatoire, avec un joueur de gidjak (le violon traditionnel turkmène) : nous nous poursuivions musicalement, nos sons se mélangeaient et se cherchaient, du genre « Ha ouaih, tu fais ça comme ça toi ! Montre encore ! » « Trop bon ton plat, je peux en reprendre ? T’as mis quoi dedans ? ». Les notes et les inflexions filaient devant nous et on se souriait. Trop court.
Richard Monségu : Les visages, les démarches, les magnifiques robes turkmènes, Seb parlant le russe, la patience de Guillaume, les langues russes et turkmènes (de nouveaux phonèmes pour le gluon !), toute l’équipe du CCF, l’architecture colossale entre Rome antique flamboyant et Disney Land marbré, mes frissons lors du concert au Conservatoire et les applaudissements chaleureux du public, les séances photos, la gentillesse.
Dans certains coins de vos photos, on entrevoit le cadre doré du portrait présidentiel. Il est impossible de lui échapper ?
Sébastien Tron : Il est effectivement très présent, à des dimensions allant de la miniature au redoutablement imposant. Cependant, j’ai plus ressenti la présence de S. Niyazov (l’ancien président, décédé en 2006), que de son successeur Berdymouhamedov. D’ailleurs, les guides, documents et sources d’information que j’ai lus avant notre voyage ne sont pas trop à jour et parlent peu de ce qui a réellement changé pour le peuple Turkmène depuis 2006. Les médias occidentaux ont tendance à rendre exotique les extravagances du président, c’est vendeur !
Richard Monségu : Tout à fait d’accord. Bien sûr qu’on peut échapper au portrait présidentiel. Présent, certes, mais pas tant que ça. La prégnance du pouvoir est suggérée par l’architecture de la capitale.
Est-ce que le régime politique en place a bridé, d'une façon ou d'une autre, vos relations avec les musiciens que vous rencontriez ?
Sébastien Tron : Non, pas dans la musique. Pour un des ateliers, une chanteuse a improvisé des paroles de chanson à notre demande : « Mon Turkménistan, longue vie à toi ». Rien d’anormal.
Nous avons eu le privilège de relations directes, personnelles et franches avec les musiciens, notamment avec ceux du C.C.F. Eux-mêmes ne se connaissaient pas entre eux avant les ateliers et je crois que de belles amitiés sont nées !
Quant au conservatoire, il a d’abord fallu observer, sonder pour pouvoir être autorisé à entrer dans une entité « groupe » fière et soudée. Cela nous a permis d’accéder aux individus et à la relation interpersonnelle. Bon, nous aussi nous sommes fiers de ce que nous représentons ! Nous savions pourquoi nous étions là ensemble, alors que c’était beaucoup moins clair pour eux ! Mais, une fois dans la musique, nous nous sommes livré les uns aux autres avec beaucoup de respect et de courtoisie.
Ce que Richard, notre manageuse Sarah Battegay et moi cherchons à transmettre via Antiquarks et Coin Coin Productions est une proposition d’espaces de liberté stimulants dans une création personnelle, que tu sois musicien, stagiaire, chargé de communication ou administrateur, tout en privilégiant l’échange et le rapport à l’humain.
Est-ce que certains ne peuvent pas vous accuser d'avoir contribué par votre voyage à légitimer un régime illégitime ?
Richard Monségu : Comme le voyage en janvier 1957 de Simone Signoret et Yves Montant en U.R.S.S. !?
Je rappelle simplement que nous avons été invités par l’Institut français, et non par les opposants au régime. Nous ne saurions donc représenter une quelconque force politique. En revanche, en tant qu’artistes, nous sommes porteurs de toutes les forces sans compromis de nos choix éthiques et esthétiques. Croyez-moi, c’est bien suffisant. Pour vous en rendre compte, je vous renvoie au magnifique site « Cosmographes » d’Antiquarks.
Sébastien Tron : Tout le monde n’a pas le même rôle dans un contexte comme celui-ci. Pour certains, il s’agit d’informer, pour d’autres d’être diplomates ou encore de profiter de la situation et d’obtenir des marchés financiers. Pour nous, il s’agit d’apporter simplement, par la pratique et les discussions, quelques outils pour la création musicale individuelle et collective, de provoquer une curiosité qui se prolongera peut-être une fois que nous ne serons plus là. Par exemple, un des musiciens du C.C.F. s’est inscrit aux cours de français après notre rencontre. Il veut désormais « jouer de l’Interterrestre ». C’est plutôt bon signe ! Par contre, le plus délicat est de ne pas anéantir de futures initiatives sur place et ne pas mettre en danger les individus qui tentent des choses.
Guillaume Lavergne : Euh, ça voudrait dire que rien qu'en prenant le train je pourrais contribuer facilement à faire tomber l'ultralibéralisme ambiant ? Je n'ai pas ce pouvoir malheureusement…
Vous seriez prêts à repartir demain, même pour des pays encore plus isolés, comme la Birmanie ou la Corée du Nord ?
Richard Monségu : Vu ce qu’on vient de dire, c’est oui !
Sébastien Tron : ça dépend pourquoi faire et pour qui ! Nous étions loin d’être livrés à nous mêmes pour ce voyage car pour entrer au Turkménistan, il faut y être invité. Nous étions donc encadrés, accueillis et attendus : on ne peut pas dire que ce sont des conditions de voyage difficiles ! Par contre, il y avait beaucoup d’inconnu sur le programme et la façon de le réaliser. On nous avait prévenu que : « s’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème… », et cela signifie qu’il faut être prêt à s’adapter, à tout moment, pour faire en sorte que les objectifs du voyage soient atteints d’une façon ou d’une autre.
Nous travaillons actuellement avec S. Castelain qui démarche avec ferveur le réseau culturel français à l’étranger mais spécifiquement dans des pays en grande difficulté en Amérique Latine, Afrique, Asie et Europe de l’Est. Tout un programme, sur lequel nous nous retrouvons bien !