Mathieu K. Abonnenc: "Les Antilles françaises restent des colonies"
08/11/2011
Penseur martiniquais encore méconnu de l'Histoire en France, Frantz Fanon n'en demeure pas moins une figure essentielle du courant de pensée tiers-mondiste et de la lutte anti-coloniale. Après avoir été mis à l'honneur au Festival Vibrations Caraïbes cet automne, et tandis que l'on s'apprête à célébrer le cinquantenaire de sa disparition, la Ferme du Buisson accueille l'exposition de Mathieu K.Abonnenc, Orphelins de Fanon. Un projet qui questionne la pensée de Fanon à travers le temps et lie les problématiques du passé avec celles du présent. Rencontre avec Mathieu K. Abonnenc, son créateur.
L'ensemble de votre travail est lié à l'histoire coloniale. D'où vient cette « obsession » pour cette période?
Mathieu K. Abonnenc : Obsession oui, car pour moi, ce sont des questions biographiques. Ma mère est guyannaise, j'ai grandi en Guyanne, et donc j'ai peut-être été plus exposé à ce que fabrique une société coloniale. D'ailleurs, je considère que ce qu'il se passe aux Antilles aujourd'hui c'est vraiment un héritage de la colonisation française, de sa départementalisation. Il y a encore des restes très forts de ce qui a été mis en place au début du XXème siècle. Pour moi, c'est un moyen d'interroger une partie de mon éducation créole et de voir comment faire en 2011 pour travailler avec cela. L'histoire coloniale française commence, depuis les cinq dernières années, à être vraiment travaillée profondemment. Mais c'est tout de même assez récent.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Frantz Fanon?
Mathieu K. Abonnenc : Pour moi, Fanon est absolument multiple. Ce qui m'a intéressé plus particulièrement c'est le fait qu'il soit afro-caribéen, et donc qu'il fasse ce lien avec l'Afrique, dans le sens du militantisme. Fanon est une figure très connue. Par exemple, j'étais en Guyanne cet été pour mes recherches, je me suis rendu compte qu'il y a beaucoup d'intellectuels guyannais qui sont allés en Afrique lusophone pour se joindre aux luttes de décolonisation. Et c'est ce lien entre l'Afrique et la Caraïbe qui m'intéresse. L'exposition « Orphelins de Fanon », traitera moins de Fanon que des gens qui ne l'ont pas connu. Je pense à des gens comme Walter Rodney ou Maurice Bishop, qui sont à la fin du panafricanisme. Ils mènent une révolution dans les années 80 au moment où le panafricanisme a été tué par les puissances occidentales.
Exposition Orphelins de Fanon
C'est donc l'héritage de la pensée de Fanon que vous avez recherché?
Mathieu K. Abonnenc : Je dirais plutôt les pensées de Fanon, parce qu'il y a beaucoup de choses problèmatiques chez Fanon. Par exemple, son homophobie, pour le dire vite, ou sa façon de ne pas intégrer, autrement que par le biais de la femme voilée, les femmes dans le processus révolutionnaire. Il y a plein de choses qui peuvent être questionnées dans le texte fanonien. En tous cas, c'est un moyen pour moi de réenclencher d'autres choses.
Ce n'est pas du tout une exposition hagiographique sur Frantz Fanon. Fanon est là, mais en creux. La partie où l'on va réellement discuter de Frantz Fanon, ce sera autour de tables rondes qui vont se dérouler à la mi-janvier 2012. L' exposition, elle, organise des oeuvres qui ont plus ou moins à voir avec Fanon, mais surtout beaucoup à voir avec l'histoire coloniale. Cela reste malgré tout une exposition d'art.
Sur quels supports ou matériaux avez-vous choisi de travailler pour cette exposition?
Mathieu K. Abonnenc : Il va y avoir plusieurs oeuvres qui vont se déployer dans l'exposition. Vous retrouverez, entre autres, le diaporama du projet avec la réalisatrice Sarah Maldoror, toute une série de dessins, de la vidéo ... Par exemple, avec un architecte, on a travaillé sur les textes de Fanon pour fabriquer une architecture comme exercice de la domination coloniale, très présent dans le premier chapitre des Damnés de la Terre. Fanon y décrit ce qu'est la ville du colon et ce qu'est celle du colonisé, donc ça nous paraissait pas mal de travailler là-dessus. Cela me paraissait d'ailleurs assez proche de la façon, par exemple, d'organiser Paris et la banlieue parisienne. En gros, des choses que l'on peut vivre au présent. Ce que je me suis posé comme question, c'est aussi de voir à quel moment la race et la classe se superposent, comment on défait ce noeud là. On a un peu vite mis de côté la question de la classe, alors qu'elle me semble revenir de plus en plus en ce moment.
Frantz Fanon, RFO, mars 2004
Considérez-vous que vous faites oeuvre d'historien ?
Mathieu K. Abonnenc : L'historien arrive toujours avec une thèse qu'il va exposer dans son explication, moi je fais sans, donc je travaille plus librement. Par contre, il est vrai que je manipule les mêmes objets, où je recherche dans les mêmes lieux (archives, dates...).
J'ai été diplomé à la fin des années 2000, j'ai commencé à travailler et, à ce moment là, il n'y avait pas encore tout ce questionnement sur la mémoire coloniale, c'était encore marginal en France. Alors qu'en Angleterre, à la fin des années 70 et au début des années 80, il y avait déjà un travail fait à ce propos. En France, même aujourd'hui, la guerre d'Algérie reste un réel problème et, malgré tout, je dis que les Antilles françaises restent des colonies. Après, comment remet-on cela en jeu? Comment ne pas rester sur des crispations? J'interroge notre rapport à Fanon. Je me demande pourquoi en France, sa pensée est aussi méconnue. Je pense sincèrement que cela est lié à l'histoire coloniale française.