Francis Falceto : "Il n’existe pas de mouvement punk en Ethiopie !"
30/10/2011
Le producteur français Francis Falceto est ce que l’on peut appeler un homme occupé. Comme un orpailleur, il parcourt le sol éthiopien, depuis des années, à la recherche des pépites musicales occultées par la junte militaire, le Derg, qui a renversé Hailè Sellassié en 1974. Avec ces nombreuses pérégrinations, il est devenu l’auteur de la mythique collection des Ethiopiques et, plus récemment, de sa petite sœur EthioSonic. Une collection qui retrace l’âge d’or de la musique éthiopienne, mais aussi de sa diaspora dans le monde entier. Aujourd’hui, le travail de Francis Falceto inspire les artistes, en créant une réelle fascination pour ce peuple et sa culture.
Pour récompenser l’ensemble de son oeuvre, le Womex lui décerne aujourd’hui un prix d’Excellence, lors la cérémonie de clôture de la World Music Expo. Nous l’avons interviewé, à quelques heures de son départ pour un colloque international sur les musiques africaines à Bamako. Juste avant qu’il ne se rende à Copenhague. Mais quand il s’agit de parler de ce qu’il aime, Francis Falceto regarde rarement sa montre... Rencontre.
Le jury du Womex va vous remettre le « Professional Excellence Award » qui récompense l’ensemble de votre œuvre ! Que représente ce prix pour vous ?
Francis Falceto : Vous savez en réalité, il représente peu de chose à mes yeux. C’est, comment dire, comme si ma « religion » m’interdisait de l'accepter. Je suis un vieil anarchiste, je ne comprends pas trop ce genre de prix. Sauf qu’il vient de gens que j’estime beaucoup, mais je ne le prends pas vraiment pour moi. Cette reconnaissance, je la dédie à l’ensemble des musiques éthiopiennes. Il y a trois quatre ans j’avais reçu un délicieux Award de la BBC. Comme je l’avais annoncé publiquement, j’ai l'ai ramené en Ethiopie, où je l’ai offert au premier producteur historique de disques éthiopiens, Amha Eshèté. Celui-ci, je vais le donner à la famille de Nersès Nalbandian, arrangeur et compositeur d’origine arménienne et naturalisé éthiopien. Voilà pourquoi je l’accepte et voilà ce qui m’intéresse dans ce Professional Excellence Award ! A par cela, mon ego reste complètement de marbre.
Tout de même, vous posez-vous la question de savoir si oui ou non ce prix est légitime ?
Francis Falceto : Je ne me pose même pas la question. Bien que cela signifie quelque chose pour moi. Je ne sais pas en tous les cas s’il légitime mon travail. Je ne crois pas. Pas plus que les articles de presse en vérité. Votre travail n’est légitimé que longtemps après votre mort. Si, bien évidemment, tout ce que vous avez accompli tient encore le coup…
Alèmayèhu Eshèté lors de la tournée "Ethiopiques / EthioSonics"
Comment avez-vous réussi remettre au goût du jour cette musique en dehors de ses frontières ?
Francis Falceto : C’était dès le départ le but premier ! En fait, tout a commencé quand un copain a rapporté d’Ethiopie des EP et des LP de Mahmoud Ahmed. Il nous les a fait écouter, en avril 1984 à Poitiers, et je suis littéralement tombé à la renverse. Tout de suite, j’ai fait plein de cassettes que j’ai envoyé à des amis, pour la plupart journalistes et critiques musicaux. Ils n’en revenaient pas ! Tous se demandaient d’où cela pouvait bien venir. Moi je me doutais que c’était une très belle musique mais je n’avais aucune idée si elle pouvait être connue, ou pas. Après m’être documenté pendant un an, je suis part à Addis Abeba pour ramener cet artiste. En arrivant, je suis tombé sur une dictature militaro-stalinienne. Je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait être. Mais l’idée de départ a toujours été de partager ces découvertes… Car, au-delà d’écrire des articles, rien ne vaut la musique en tant que telle. Mais, encore une fois, avec le contexte politique de l’époque, il était quasiment impossible de faire quoi que ce soit avec les autorités du pays. En plus, le principal producteur, Amha Eshèté, avec qui je voulais signer une licence, était en exil au Etats-Unis. C’était vraiment horrible et j’ai dû attendre son retour pour pouvoir continuer la traque de ces masters.
Peut-on parler de véritable rapports amicaux, comme vous le laissez sous-entendre, avec les personnes, notamment les musiciens, que vous avez rencontrés durant vos nombreux périples en Ethiopie ?
Francis Falceto : Absolument ! Enfin, cela n’a pas toujours été l’amour symbiotique entre eux et moi. Imaginez un étranger, qui plus est blanc, qui arrive pour signer des licences avec des producteurs et des artistes. Beaucoup ont pu penser que je n’étais là-bas que pour m’en mettre plein les poches ! Quelquefois, les gens ont tendance à croire que la musique éthiopienne a envahi le monde et qu’il s’en vend des millions d’exemplaires. Mais d’une manière générale j’ai plutôt d’excellents rapports avec les musiciens. A titre d’exemple, je travaille avec Mahmoud Ahmed depuis 25 ans. Je veux dire, personne, même en Ethiopie, ne peut revendiquer une telle longévité.
Justement, quand l’on pense à l’afrobeat, par exemple, beaucoup de labels étrangers mettent sur le marché de nombreuses compilations. Certains parlent alors de pillage néo-colonialiste. Pensez-vous que cela est également vrai pour l’Ethiopie ? Qu’en est-il des droits d’auteur ?
Francis Falceto : C’est absolument vrai ! Il existe, assez fréquemment, du pillage néo-colonialiste. Il y a des gens qui ne prennent pas beaucoup de gants dans les rééditions qu’ils font, à commencer par les natifs en personne. En ce qui me concerne, cela fait un quart de siècle que je vais dans ce pays. Je pense que l’on m’aurait pendu haut et court si j’avais procédé de la sorte. Mon principal souci a toujours été d’agir en conformité avec les lois internationales sur le copyright. Alors qu’en Ethiopie il n’existe aucunes protection sérieuse ! Il a donc fallu inscrire autant qu’il était possible les artistes à la SACEM. Je n’ai jamais plaisanté sur ce chapitre et j’imagine que c’est une des raisons pour lesquelles on honore mon travail aujourd’hui au Womex…
Abbay Mado de Mahmoud Ahmed, extrait des Ethiopiques 7
Effectivement, et, sans cela, le réalisateur Jim Jarmush n’aurait jamais collaboré avec vous ...
Francis Falceto : Écoutez je ne peux pas dire que c’est un grand ami, car c’est moi qui l’avait contacté à l’époque. Je lui ai même indiqué où il pouvait retrouver d’autres morceaux de Mulatu Astatke en dehors des Ethiopiques. C’est moi qui ai prévenu Mulatu qu’ils allaient bientôt se rencontrer, contrairement à ce qui a été dit dans les interviews. Mais évidemment, quelqu’un comme Jim Jarmush, ou le système de production américain, ne plaisante pas avec ces choses là : tout doit être dûment crédité. On ne peut pas s’amuser à publier des choses sans en avoir le droit. Donc oui, ça doit être l’une des raisons.
Les sixties marquèrent un nouveau courant musical dans les rues d’Addis Abeba : celui d’un souffle terriblement funky, au swing bariolé. Aujourd’hui, on voyage dans plein de phases mélodiques, du jazz au rock, en passant par la dance. Comment se porte cette nouvelle génération d’artistes ?
Francis Falceto : Ce n’est vraiment pas terrible ! Ce qu’il faut comprendre c’est que la musique que je réédite dans mon projet des Ethiopiques a été produite sous l’Empire d’Hailé Sélassié. Quand il a été renversé, cela été dix huit ans de glaciation. Non seulement pour la musique mais pour l’ensemble de la société. Pendant toutes ces années, un couvre feu a été installé, sans possibilité de faire des concerts, d’être créatif, de développer des nouvelles musiques ou encore de nouveaux arrangements. La création musicale a brutalement été arrêtée en 1974. Il n’y avait pratiquement que trois groupes qui accompagnaient des dizaines de chanteurs. Depuis la fin de ce régime, en 1991, les éthiopiens se sont mis avaler toutes sortes d’airs et de mélodies dans la plus grande des anarchies. Certains voulaient faire du sous Michael Jackson ou du sous Madonna, et pour l’instant j’ai l’impression qu'une génération entière, depuis vingt ans, a été quasiment auto-sacrifiée. Ajoutez à cela des conditions d’existence pour la scène musicale encore très difficile. Pour faire court : il n’existe pas de mouvement punk en Ethiopie ! Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de talents…
Peut-on dire que, de nos jours, la musique éthiopienne a dépassés ses frontières ?
Francis Falceto : Oui. C’est un phénomène extrêmement inattendu, que je n’aurais jamais imaginé même dans mes rêves les plus fous. Ce sont tous ces groupes qui dans le monde se sont inspirés des Ethiopiques pour jouer de la musique éthiopienne à leur manière. Des musiciens comme cela vous en avez au Japon, aux Etats-Unis, en Australie, au Canada ou encore en France ! C’est une véritable diaspora qui me dépasse totalement.
Mais c’est grâce à vous ça, Francis …
Francis Falceto : Je le sens bien, mais je ne l’ai pas ni anticipé, ni même produit ! Même si je pense que mon travail a permis de faire découvrir la musique éthiopienne, notamment en Europe. Mais soyons honnête, cela ne veut pas dire que tout ce qui s’est fait et qui se fait actuellement dans ce pays soit génialissime.
D’ailleurs, je viens de sortir il y a quelques jours, chez Buda Musique, une double compilation intitulée EthioSonic. Après toutes ces années passées dans ce pays, j’ai décidé de créer un nouveau projet qui veut rendre hommage à la musique éthiopienne d’aujourd’hui. Quelle soit native du pays, ou bien issue de la diaspora. C’est le fruit de nombreuses années de voyages et de découvertes, concentrées sur un même support. Sachez que toutes ces influences mondiales ont des conséquences directes en Ethiopie. Je considère qu’EthioSonic donne une idée assez claire de l’état de l’influence des musiques éthiopienne de par le monde. Et je m’en réjouis !
Guragigna de Dub Colossus, extrait la compilation EthioSonic - Noise & Chill Out
Avez-vous d’ores et déjà prévu votre prochain retour en « terre sainte » ?
Francis Falceto : Non, pas encore. D’habitude j’y suis tout le temps au mois de septembre, pour le nouvel an éthiopien, mais cette année cela n’a pas pu se faire ! C’est une période de fête, où il y a beaucoup de musiques, beaucoup de danses. Mais je pense y retourner bientôt… en 2012 c’est certain.
Et quels sont vos futurs projets ?
Francis Falceto : Je travaille sur plusieurs Ethiopiques. En parallèle, je travaille sur une nouvelle compilation EthioSonic, sur ce que l’on a fait en Australie avec Daniel Téchané. Je sortirai également un Ethiopique sur le plus grand chanteur oromo du pays, Ali Birra. Puis j’espère que j’aurai le temps de compiler les musiques de l’une de plus belle voix de tous les temps de la musique moderne éthiopienne, Muluken Melesse. Comme vous le voyez, j’ai du pain sur la planche pour 2012.