Soudain, un musicien s'empare d'un pot à lait. Dans le cadre de la très protocolaire soirée d'ouverture, parmi tous les instruments sophistiqués présents sur scène (violons, cimbaloms, tamburas, ...), l'objet dénote. Sans se démonter, l'instrumentiste commence à en jouer, faisant courir ses doigts sur les anses, sur l'embouchure, ... Puis la voix d’Ági Szalóki s’élève. Dédaignant la vingtaine de musiciens en costume sombre qui l’entourent, la jeune chanteuse a choisi cet accompagnement des plus frustres pour se présenter au public du Womex, qui la découvre, étonné. Mieux : les percussions cessent vite et elle évolue a capella. Elle est assise mais elle danse. Ses doigts claquent, ses bras battent la mesure, qui accélère sans cesse. Bientôt, des danseurs et les percussions la rejoignent, sous les applaudissements.
Avec la grâce fragile d’un oiseau en exil, Ági Szalóki a démontré à Copenhague qu’elle était aujourd’hui l’une des plus grandes vocalistes de Hongrie. Nous avons cherché à en savoir plus …
Mici de Szalóki Ági
Vous semblez connaître sur le bout des doigts le répertoire traditionnel hongrois. Où l’avez-vous appris ?
Ági Szalóki : J’ai surtout appris en écoutant de la musique. Mes premiers professeurs ont été mes parents et les disques qu’ils passaient à la maison : un peu de tout, de la musique traditionnelle, effectivement, mais aussi de la musique classique ou du jazz-rock. A quatre ans, je suis tombée sous le charme de la chanteuse Marta Sebestyén. Elle est pleinement maîtresse de son art, d’une grande musicalité, d’une grande créativité et, techniquement, elle incarne la perfection. Au travers de ses disques, elle a été mon professeur virtuel. Chanson par chanson, son par son, j’ai appris son répertoire. J’étais (et je le suis toujours) obsédée.Aujourd’hui, j’essaie d’apprendre le flamenco de la même façon, en écoutant les disques d’Estrella Morente.
A douze ans, je suis entrée dans une école de chant traditionnel. J’y ai découvert d’autres enregistrements. Ils me semblaient dissonants mais j’ai appris à respecter et à comprendre différentes formes hongroises. J’ai ainsi écouté les maîtres de Marta. Des villageois, pour la plupart de Transylvanie, des Hongrois et des Tziganes aussi. Ils n’avaient pas de visage, je ne connaissais que leur voix. J’ignorais s’ils étaient vivants ou morts. Je n’ai rencontré de véritables musicians traditionnels qu’assez tard. J’avais 18 ans lorsque je suis allée pour la première fois au camp qu’organisait l’ethno-musicologue Zoltán Kallós à Válaszút (un village dont le nom signifie « carrefour »). C’est là que j’ai compris que ces voix appartenaient à des hommes et des femmes qui avaient entre 60 et 70 ans. Des chanteurs et musiciens, comme ceux du Buena Vista Social Club. Ils avaient laissé leur ferme ou leur commerce pour venir nous enseigner leur musique. J’aime ces gens, j’aime leur compagnie. L’année dernière, je suis allé dans un village baptisé Magyarszovát. Nous y avons filmé pendant plus de 40 heures. Nous avons également enregistré Márton Maneszes, de qui Marta a appris la célèbre chanson Szerelem, szerelem.
Vous interprétez ce répertoire de façon très personnelle, en prenant de grandes libertés. Comment vos enregistrements sont-ils accueillis en Hongrie ?
Ági Szalóki : Ca dépend. Parfois, ma musique trouve sa place dans le monde. La musique peut relier des communautés. Je crois en ce pouvoir. Une travailleuse tzigane m’a entendu chanter à la Radio Nationale de Hongrie. Je chantais une complainte tzigane. Son fils m’a écrit pour me demander de chanter aux soixante ans de sa mère. Je l’ai fait. C’était très émouvant pour moi. L’année suivante, elle m’a appelé (dans mon répertoire téléphonique, elle était nommée “Elisabeth Anniversaire”) et m’a invité à dîner un soir où je jouais dans sa ville. J’ai dû refuser cette proposition curieuse mais sympathique. Je lui ai répondu qu’avant le concert, je n’avais de temps que pour les balances et un peu de maquillage, puis, qu’après les dédicaces, j’irais retrouver ma tante dans un village voisin, à Bagola. « Qui est votre tante ? » m’a-t-elle demandé. Je lui ai dit son nom. Grand silence. Elle la connaissait … Ce qui veut dire, d’une certaine façon, que les communautés sont liées, nous sommes tous cousins.
En Hongrie, la musique classique, traditionnelle, contemporaine ou le jazz ne sont soutenus que par l’Etat. Ce sont les politiques culturelles et les budgets affectés à l’un ou l’autre qui disent leur importance. Le genre de musique que je fais passe pour du luxe. Je ne comprends pas pourquoi. La plupart des gens en Hongrie ne connaissent que les interprètes qui passent à la télévision. Tout doit être immédiat. Si vous n’êtes pas dans les médias, vous n’existez pas. C’est partout pareil.
Mais, moi, je vis de l’autre côté, où j’ai rencontré des artistes brillants, très intelligents, très remuants. Je parle tout le temps avec eux. Ils pensent la même chose que moi de notre environnement, de nos enfants, de notre passé, de notre présent, de notre avenir. Nous aimons la liberté et n’avons pas peur des solutions alternatives, sur des sujets comme la maternité, l’éducation des enfants. Nous nous opposons à toute discrimination. J’ai donc une grande famille, grace à la musique ! Je donne beaucoup de concerts, reçois quelques prix, vends une quantité raisonnable de disques, … C’est le versant matériel du succès. Mais c’est surtout l’accueil chaleureux du public qui me rend heureuse.
Pour l’instant, les opinions des professionnels sont plus ambivalentes. Certains critiques n’aiment pas le jazz. Je n’y peux rien. Moi, je n’ai pas peur des frontières. Je ne pense pas que le jazz et les musiques traditionnelles soient étrangers l’un à l’autre. J’ai passé beaucoup de temps avec des jazzmen et, à leurs côtés, j’ai compris comment improviser dans le cadre des musiques traditionnelles. Je les remercie de cette révélation. Grâce à eux, je peux maintenant écrire mes propres mélodies …
Te merel e luma de Szalóki Ági
A propos de jazz, qui sont vos modèles ? Des chanteuses, comme Billie Holiday ?
Ági Szalóki : Je préfère écouter des instrumentistes, comme Herbie Hancock, Brad Mehldau, John McLaughlin, Keith Jarrett, et, naturellement, des monstres sacrés comme Oscar Peterson, Duke Ellington ou Monk. J’ai beaucoup écouté Cassandra Wilson, Carmen McRae, Diana Krall. Et, bien sûr, si la perfection existe, c’est chez Ella. J’aime aussi les albums de Bobby McFerrin, surtout Bang! Zoom, ainsi que ceux de Richard Bona. En fait, mes gouts sont des plus divers. Ils vont du groupe suédois Mats Morgan Band au groupe de jazz metal hongrois European Mantra. Peut-être n’ai-je pas réellement d’idôle … Mais je peux énumérer cinq musiciens que j’admire : Sting, Peter Gabriel, Björk, Sinead O’Connor et Mihály Dresch. Les quatre premiers s’inspirent indifféremment des musiques traditionnelles, du jazz et de la pop. Le cinquième est un jazzman hongrois qui approche le répertoire traditionnel avec une grande humilité mais aussi une grande connaissance. Depuis Béla Bartók, personne n’avait uni la musique traditionnelle et la musique contemporaine avec une telle authenticité. Son impact de deux côtés est incontestable.
Hier soir, vous étiez l’invitée d’une soirée spéciale du Womex, baptisée « Hungarian Heartbeats ». Parmi tous les musiciens de ce plateau, duquel vous sentez-vous la plus proche ?
Ági Szalóki :Mihály Dresch et sa musique me sont les plus proches. Je l’ai écouté jouer dans un club de jazz chaque vendredi pendant deux ans. Il a été le premier musicien de jazz hongrois dont j’ai entendu le nom (j’avais douze ans). Mais je me sens également proche de mon ami et collègue le percussionniste András Dés, avec qui je joue depuis huit ans.
Mihály Dresch, son quartet et Lajkó Félix
Quels sont vos projets du moment ?
Ági Szalóki : J’ai un tout nouveau répertoire de musique de Transylvanie. Je suis accompagnée de mes musiciens favoris. Il y a trois violons, un alto et une contrebasse. Ce spectacle m’enchante.
Je joue aussi souvent pour les enfants. Après un troisième disque pour enfants, j’aimerais écrire une pièce pour eux.
Fin décembre, je donnerai un récital au Palais des Arts. J’y chanterai les poètes hongrois du vingtième siècle et d’aujourd’hui, sur des arrangements de Dániel Szabó.
Mon duo avec le batteur et compositeur Gergo Borlai est également un rêve qui se réalise. Ce projet, baptisé Kishúg, me permet de me renouveler. Grâce à cette combinaison de melodies traditionnelles et de rythmes contemporains venus du monde entier, je commence un nouveau chapitre de ma vie : je me suis mise à la danse, à la méditation, au yoga, et à la pálinka (NDLR : l’eau-de-vie hongroise), mais à doses homéopathiques …