Claude Sicre: "Avec le cinéma, les musiques des peuples sont remises dans leur contexte"
25/10/2011
Un festival de musique mais au regard du cinéma. Telle est l'initiative lancée par le collectif toulousain Escambiar, dans le cadre du Festival Peuples et Musiques au Cinéma. Au programme, des projections, des conférences, ainsi que quelques concerts. Afin d'en savoir un peu plus sur cette manifestation innovante, Mondomix s'est entretenu avec le directeur artistique du festival, Claude Sicre...
Vous êtes musicien, pourquoi avoir choisi le cinéma comme support pour faire connaître ces différents peuples et musiques du monde, et pas tout simplement en organisant des concerts?
Claude Sicre: L'intérêt, c'est d'avoir les musiques des peuples, mais contextualisées et, pour ça, il n'y a que le cinéma. On fait confiance aux ethnomusicologues, aux anthropologues, aux documentaristes, aux journalistes qui ramènent des films de ces peuples avec lesquels ils ont vécu pendant quelques temps. Par ce biais, on peut les voir s'exprimer musicalement d'une façon qu'on ne peut pas voir en concert. Un concert, ce sont des artistes qui s'expriment mais pas dans les circonstances de leur vie quotidienne. Après, on montre également des films de musiciens,d'artistes.
Trailer du film Dance with the Wodaabes de Sandrine Loncke
Vous insistez sur la distinction à faire entre « musiques des peuples du monde » et « musiques du monde ». Pourquoi?
Claude Sicre: Les musiques du monde, c'est surtout des musiques d'artistes, issues de certaines parties du monde. A partir de la musique de leurs peuples, ces artistes travaillent et rayonnent à partir de cette matière. Bien que ça nous intéresse, on essaye de montrer ce qu'il y a derrière. Quand un artiste a une matière qu'il formule chez lui, avant de la donner, de la transformer, elle est quelque chose. Et c'est ce côté là qu'il nous importe de montrer. Par exemple, un rite de mariage chez les Papous, on ne peut pas le reproduire en concert. Ca, c'est vraiment la musique des peuples du monde parce qu'il s'agit d'une communauté fermée dans laquelle les rites de musique sont circonstanciés, contextués. La musique a des raisons fonctionnelles d'exister, ce n'est pas forcement une démarche esthétique.
Quels pays ou peuples mettez-vous particulièrement en avant cette année au festival?
Claude Sicre: On a décidé depuis le début de ne pas faire de thématique. C'est-à-dire de ne pas privilégier des peuples mais au contraire de donner l'envie. Par exemple, dans nos séances de 1h30, il peut y avoir plusieurs films, de l'Asie à l'Amérique du Sud, en passant par le Groenland ou la Bretagne. L'idée étant de mélanger pour ne pas que les gens intéressés par un thème se focalisent dessus et que les autres ne viennent pas. Donc, on mélange.
Bande-annonce du film Les deux chevaux de Gengis Khan de Byambasuren Davaa
Alors, il y a quand même des choses qui reviennent souvent, par exemple les musiques des peuples dont les ressortissants habitent en France, par rapport à l'immigration. Cette année, comme on a un groupe de Bâuls du Bengale, il y a deux films et un concert sur les Bâuls, donc on peut dire qu'il y a une toute petite thématique. Il y a aussi un film sur Nougaro et les musiques du monde, que j'ai conçu moi-même avec la collaboration et les archives de l'INA. Il y a aussi les 30 ans du Festival Jean Rouch cette année, donc on parle des films qui ont reçu le prix Bartok et de Jean Rouch lui même.
Extrait du film documentaire Sigui synthèse (1967-1973) de Jean Rouch
Vous revendiquez le côté éthique, civique et pédagogique de cet événement. Concrètement, comment cela s'exprime?
Claude Sicre: Le côté pédagogique, je pense qu'il est valable pour tous les festivals. L' éducatif aussi, ne serait-ce que par la curiosité qui est attirée. Il y a deux choses: premièrement, des relations avec les personnes, mais aussi avec les universités. On essaye de tirer un peu les gens vers une réflexion active et profonde sur les musiques et les peuples, ça c'est la version pédagogique. Cette reflexion est valable pour les écoles, pour l'université mais aussi pour le grand public.
Nous nous sommes une petite associations qui travaillons sur un quartier. Là, c'est un peu élargi puisque c'est dans le centre ville pour le festival. Les rapports d'éthique sont extrêmement important. Par exemple, la diffusion et la non concurrence entre professionnels et amateurs, les modes de paiement des gens etc... Il y a toute une réflexion d'ensemble également sur le rôle du musicien dans la ville, dans le quartier. On veut montrer comment la musique se présente dans certains pays, comment elle est rétribuée, commandée par tel ou tel maître, comment elle est reçue par les gens, comment il y a à tour de rôle des femmes, des hommes des enfants ... Je pense que cela fait beaucoup réfléchir les gens de chez nous, sur la manière de faire et de recevoir la musique. Pas simplement en tant que produit, mais comme relations entre les gens dans un endroit précis.
Extrait du film Kuduro : Fogo no Museke de Jorge António
Vous avez fait du contre-pouvoir l'un de vos maître-mots. Le festival « Peuples et Musiques au Cinéma » s'inscrit-il dans la continuité de cette démarche?
Claude Sicre: Il y a une logique des musiques, on fait découvrir quelque chose qui est mal connu, mais c'est avant tout une proposition. C'est un contre-pouvoir, oui. Mais, là, on est réconcilié avec tout le monde: avec Rio Loco, avec le Conservatoire Occitan, avec le Conservatoire National de Région, le CNRS, avec les associations de bases musicales... Donc en fait, là, il y a un gros consensus. Il va falloir que quelqu'un arrive pour nous foutre des coups, sinon on va s'endormir dans l'institutionnalisation.
Votre ville, Toulouse est forte de sa culture occitane. Vous-même êtes membre d'un groupe de folklore occitan, Fabulous Trobadors. Pensez-vous qu'une forte identité locale ou régionale est un moteur de dynamisme culturel?
Claude Sicre: Partout dans le monde on peut travailler localement, l'identité se crée parce qu'on travaille ensemble. Pour moi, l'identité n'est pas déterminée. Après, il y a des identités linguistico-culturelles, comme l'occitan par exemple. Elle nous intéresse parce qu'il y a des gens qui veulent travailler à partir de ça et faire des choses, mais ce n'est pas une étiquette à contempler. Sinon, cela n'a aucun intérêt. D'ailleurs, on le montre bien dans les films qu'on passe. Par exemple, on va passer un film sur le blues, un film américain, que j'ai fait traduire en occitan. Cela décale complétement la langue de son vécu habituel, ça fait réfléchir à un autre monde et à autre chose. On est pas dans le narcissisme régionaliste.
Des projets en cours de votre côté?
Claude Sicre: J'ai des projets, un disque à sortir pour l'année prochaine. Sinon je m'occupe des Bombes 2 Bal. Et après on a un livre qui sort chez Bayard fin octobre, ce sera un livre de contines.
Présentation des Bombes 2 Bal
Que vous inspirent les « Indignés » des 4 coins du monde, qui défilent pour protester contre les ravages du système financier ?
Claude Sicre: Le mouvement des « indignés », c'est l'impuissance complète. Ca veut dire « je m'indigne », c'est performatif en linguistique. Vraiment, je regarde le petit bouquin d' Hessel, c'est d'une stupidité monumentale. Il n'y a pas à attendre un autre monde ni à s'indigner, il y a à faire des choses concrètes, précises, compliquées et tous les jours! C'est cela qui fera avancer les choses. Parce qu'il y en a déjà d'autres mondes qui existent, il faut les faire vivre, les reconstruire, les guérir, dans des actions profondes. C'est dans des luttes concrètes qu'on change les choses. Moi je m'occupe de contre-pouvoir culturel, de contre-pouvoir civiques et syndicaux et des comités de quartier. Ce sont ces choses là qui sont intéressantes à développer. Indignés c'est un sentiment, mais on ne demande pas des sentiments, mais des actions.