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Jacky Dahomay : « La pensée des Lumières conduit à l’abolition de l’esclavage »

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ESCLAVAGE EDOUARD GLISSANT JACKY DAHOMAY PHILOSOPHIE LUMIERES

Jacky Dahomay : « La pensée des Lumières conduit à l’abolition de l’esclavage »

04/12/2011

La retraite, oui; le silence, non ! Jacky Dahomay a, cet automne, interrompu ses cours de philosophie au Lycée de Baimbridge, en Guadeloupe; il n'a pas pour autant cessé de penser. Un temps membre du Haut Conseil à l'Intégration, il en avait démissionné avec fracas pour ne pas avoir à rencontrer Brice Hortefeux, alors à la tête « de cet affreux ministère de l’intégration, de l’identité nationale et de l’immigration », entraînant son ami et collègue Edouard Glissant avec lui. C'est en homme libre, en simple citoyen éclairé, que Jacky Dahomay entend continuer d'apporter ses lumières à son époque.

Pour Mondomix, il a explicité quelques concepts nécessaires à la compréhension de la lutte contre l’esclavage, quelle soit révolue ou contemporaine …

 

 

 

Jacky Dahomay

 

 


En quoi les philosophes de Lumières ont-ils contribué à l'émancipation des esclaves ?


Jacky Dahomay : Ce qu’il faut dire, c’est que toute grande transformation sociale et politique, dans l’histoire, a des causes multiples. Ce serait absurde de chercher une cause unique. Je pense, par exemple, à la Révolution française, qui met fin à l’ancien régime. Elle résulte autant d’une évolution économique et sociale que d’une véritable révolution idéologique et philosophique. Cette révolution idéologique et philosophique, nous allons l’appeler, en gros, la révolution des droits de l’homme. Ce sont les Lumières qui l’ont portée en France. La philosophie des Lumières, c’est d’abord et avant tout une critique radicale des inégalités, telles que celles de l’ancien régime, comme la distinction hiérarchique des ordres.

Les Lumières ont pensé une égalité universelle entre les hommes, non hiérachique, non dictée par la tradition. En somme, une égalité naturelle fondée sur la liberté comme capacité d’autonomie propre à chaque homme. A partir de là, ce qui est important à saisir, c’est que le fondement de l’autorité politique n’est plus transcendant (j’entends par transcendant : Dieu et la tradition). L’autorité politique repose sur l’homme lui-même. Mais, pour cela, il faut penser l’homme de façon différente. L’homme devient le véritable sujet. De ce fait, l’homme devient un citoyen et le statut politique de ce citoyen est à la base du contrat social. Le citoyen ne peut assumer sa nouvelle légitimité politique que dans l’exercice effectif de la raison. La liberté est liée à la raison. C’est parce que le citoyen est libre qu’il faut que la raison s’exerce, aussi bien dans l’espace public que dans l’éducation. Donc, il est clair, selon moi, que cette nouvelle vision de l’homme et de la liberté ne pouvait conduire qu’à l’abolition de l’esclavage. Et, il me semble que, sur cette question, Rousseau est relativement clair.

 


Si l'esclavage perdure (et il perdure aujourd'hui : certaines femmes sont vendues pour alimenter les réseaux de prostitution), peut-on dire que les philosophes des Lumières ont échoué ... ou que leur héritage a été dévoyé ?


Jacky Dahomay : Le problème qui se pose, c’est qu’on confond les philosophes des Lumières les uns avec les autres. Laissez-moi vous expliquer ça très rapidement …


D’abord, il faut savoir que l’esclavage est aboli pour la première fois en 1794 par la convention montagnarde. Or, c’est une époque encore pré-capitaliste. La révolution industrielle n’a pas eu lieu, comme ce sera le cas au cours du dix-neuvième siècle. Donc, la première abolition est très nettement influencée par la philosophie des Lumières, d’un côté, et par les droits des esclaves, de l’autre. La deuxième abolition de 1848 est influencée, bien sûr, par les nouvelles conceptions politiques, mais aussi par l’évolution économique et sociale. Il faut bien distinguer ces deux abolitions. La première est beaucoup plus le fruit des Lumières.


Pour comprendre le débat actuel, il faut distinguer les Lumières françaises d’un côté et les lumières écossaises de l’autre. Pour Adam Smith, qui était également critique de l’ancien régime, le fondement de la société, s’il n’est plus transcendant, repose sur une rationalité économique, sur une logique de la société civile comme société des besoins. Cela conduit à la « main invisible ». Autrement dit, si on laisse faire la société civile, elle va s’auto-réguler. Alors que, chez Kant et Rousseau, la disparition du transcendant amène à chercher en l’homme un fondement solide qui n’est pas la logique empirique économique. Ce fondement n’est pas empirique, il est transcendantal, c’est-à-dire qu’il repose sur la raison et la liberté. C’est ça qui me paraît fondamental à distinguer. Adam Smith d’un côté, Kant et Rousseau de l’autre.

On peut dire que, de nos jours, c’est plutôt la thèse libérale d’Adam Smith qui triomphe, parce qu’on a eu, notamment en France dans les années 70, une crise de la philosophie transcendantale. Le philosophe culturaliste (Levi Strauss, …) ou les philosophes influencés par Nietzsche (Foucault, Deleuze, Derrida, …) ont joué un grand rôle dans une nouvelle conception du sujet. Entre la raison et la liberté, c’est la liberté, le désir qui est mis en avant. Cela conduit à une certaine forme de libertarisme, celui du libéral-libertaire contemporain.

 


L’esclavage contemporain – et notamment la traite des femmes – est donc un prolongement du libéralisme ?


Jacky Dahomay : Oui. Certains vont dire que ces femmes sont libres de se vendre. C’est une nouvelle conception de la liberté, une liberté qui est coupée de la raison. La raison était alliée à la liberté dans la philosophie des Lumières. Notamment parce que la raison, chez Kant et Rousseau, est surtout une raison morale et juridique. Or, maintenant, on a l’impression que la liberté se coupe de la raison. La liberté est livrée à elle-même, sans limite. C’est ce qui fait que vous allez trouver des gens qui, au nom de la liberté, justifient qu’ils puissent avoir des rapports avec des prostituées, même si elles sont mineures.

La liberté devient la liberté de tout faire. C’est lié à l’évolution de l’individualisme. Le premier individualisme, à l’époque des Lumières, c’est l’individu reconnu dans ses droits. C’est inséparable d’une raison morale. Alors que, maintenant, l’individualisme a évolué. On ne pense plus l’égalité comme à l’époque des Lumières. On pense l’égalité au sens où chacun doit se réaliser soi même, où chacun a le droit de faire valoir sa particularité. Cette modification de l’individualisme, qui entraîne une modification de l’égalité, entraîne aussi une modification fondamentale de la morale publique. C’est dans ce sens, je pense, qu’il faut comprendre la situation que nous vivons actuellement.

 


Cela a peu de rapport avec ce qui précède mais peut-on rire de l’esclavage ?


Jacky Dahomay : Tout dépend de la nature de ce rire. J’en parlais tout à l’heure avec un confrère qui vient de m’appeler. Il me disait qu’il a peur d’intervenir aux Antilles parce qu’aux Antilles, il y a quand même chez les descendants d’esclaves une dimension émotionnelle très forte. Nous vivons l’esclavage encore comme une souffrance. Il me semble que, pour sortir de cette souffrance, de cette forme de ressassement du passé qui n’est pas libérateur, il faut produire un rapport à l’histoire, d’abord un rapport plus ou moins scientifique, produit par les historiens, mais peut-être aussi un rapport culturel. Par la culture, on peut arriver à rire un peu. Le rire permet une distanciation par rapport au passé. Cela peut être intéressant …
 

 

Propos recueillis par François Mauger


04/12/2011
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