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Modalité, mode d'emploi

15/11/2011

Le cerveau humain est limité. Bien souvent, il bute sur des paradoxes qu'il parvient difficilement à dépasser. La modalité en est un. Depuis plus de quatre siècles, l'oreille occidentale s'est habituée à la gamme qui se joue sur le clavier du piano. Si un son surgit, par exemple, entre un mi et un fa, c'est qu'il est faux. La modalité consiste au contraire à percevoir des notes entre les notes, notamment des quarts de ton et des demi-tons. Dès lors, comment juger de ce qui est juste ? Ou de ce qui est faux ? Ces notions sont-elles encore pertinentes ? "La modalité, un pont entre Orient et Occident", un colloque organisé par Erik Marchand devrait nous éclairer. En attendant, le chanteur breton nous a fourni un début d'explication ...

 

 

Erik Marchand, de quoi parlez-vous, quand vous parlez de modalité ?


Erik Marchand : Je promets que, à la suite du colloque, on va s'asseoir avec Amine Beyhom, mon collègue chercheur libanais, et on va essayer d'en donner une définition la plus simple possible. Jusqu'à présent, je ne peux donner que des définitions en creux. En miroir de la musique savante occidentale ou des musiques qui en sont issues, on peut dire que la musique modale est une musique dans laquelle le sentiment musical est construit dans l'horizontalité, dans la linéarité. Le sentiment musical naît de la succession de degrés, d'intervalles. Si on devait le mettre en miroir avec la musique harmonique, la musique savante occidentale et ses dérivés, dans ces musiques là, c'est la superposition des notes qui va donner le sentiment musical, la succession d'accords. Donc, la musique modale est une musique qui se construit dans la linéarité d'un discours mélodique. C'est la mélodie qui est la base. L'improvisation et la composition se font à partir d'une ligne mélodique, d'un chemin musical qui est porté par cette ligne mélodique. D'ailleurs, le mot "Drom", qui est le nom de notre association veut dire "chemin" en langue romani et, en musique populaire grecque, le mode musical se dit "Dromos". C'est le chemin que choisit le musicien pour construire sa ligne mélodique et pour improviser. Même s'il y a parfois de la musique modale polyphonique, ça restera toujours la ligne mélodique qui va dominer la polyphonie et non pas la polyphonie qui va infléchir la ligne mélodique.

 

 

 

Erotokritos de Ross Daly, l'un des invités du colloque

 


La musique modale a-t-elle failli disparaître en France ? Quelle est son histoire ?
 


Erik Marchand : Non, la musique modale n'a pas failli disparaître en France. Par contre, les spécificités liées à la musique modale ont bien failli disparaître, oui. Parce que vous vous rendez bien compte que, lorsque le monde occidental a construit l'harmonie, ses créateurs, les musiciens, les compositeurs, les luthiers, se sont dotés d'instruments efficaces pour pouvoir arriver à jouer cette musique. Le piano est l'aboutissement de tout un travail effectué sur les claviers, qui a permis la structuration géniale de l'harmonie. Et puis, comme on aime bien jeter les bébés avec l'eau du bain, il s'est avéré qu'en musique populaire, pour des effets de séduction ou de mode, on a très rapidement utilisé les effets et les outils de la musique savante occidentale. Même pour jouer des musiques populaires qui étaient majoritairement modales.

Par exemple, si vous écoutez de vieux enregistrements de cabrette et d'accordéon, vous entendez qu'ils ne jouent pas de la même façon. A l'accordéon, pour retranscrire cette idée de flou, il y avait un très grand battement entre les deux hanches. Comme ça, c'est un peu chelou, la note n'est pas franche du collier. Ce qui permet, soit de jouer avec un instrument qui n'a pas non plus des degrés francs du collier, soit de rester dans une ambiguïté. Même chose avec la musique roumaine ou serbe : il y a un jeu d'ornement avec des trilles sur des demi-tons à l'accordéon, qui sont là aussi pour noyer le poisson, pour faire en sorte que, même si on n'a que des demi-tons, on puisse noircir un peu les choses, on aille chercher un truc flou qui permet d'imaginer que la note se situe entre les deux.


Ce qui a failli être perdu, effectivement, c'est l'utilisation de degrés qui ne sont pas les douze demi-tons de la gamme occidentale. Heureusement, par exemple en Bretagne, il y a des techniques de chant purement a capella, comme le kan ha diskan, qui font que les choses perdurent sans se poser de questions. Comme les écoles de musique ne sont pas liées à un travail avec des instruments, les jeunes chanteurs de kan ha diskan, quand ils apprennent à chanter, ils apprennent le timbre de la voix, la rythmique, le texte, la ligne mélodique, la gamme, ... Tout ça, ça vient ensemble. Et quand ils se lancent, ils chantent des notes qui sont injouables sur un piano mais ils n'y ont pas réfléchi. Heureusement. Donc, par cette transmission empirique, sans analyse, sans recours à un instrument, ni à un solfège, on est arrivé à conserver très facilement des formes locales qui s'éloignent beaucoup de ces douze demi-tons. Donc, non, on n'a pas failli perdre la musique modale en Europe de l'ouest, ni en France.


Par contre, on a failli perdre des éléments liés à ça. D'ailleurs, il y a eu, dans les années 70 et 80, des musiciens et des luthiers qui ont travaillé volontairement à tempérer également les vieux instruments, les cornemuses, ... Ca a été un choix artistique avoué et totalement respectable. Pour pouvoir jouer avec d'autres instruments, on a intérêt à s’accorder. Ca a été le cas des bombardes et des cornemuses pour les bagadous, par exemple, on a intérêt à repercer les instruments pour avoir un tempérament égal. Et, ça, c'est très intéressant. Ce qui serait dommage, c'est de ne pas prendre en compte aussi l'autre réalité.


Les différentes méthodes doivent coexister. Je n'en mets pas une au dessus de l'autre. Sauf qu'aujourd'hui, moi, j'ai décidé de travailler plus sur l'étude de la micro-tonalité parce que c'est le parent pauvre, tout de même, dans les études qui ont été faites en Europe de l'ouest.
 


Pour vous, la modalité est aussi une sorte de langage commun, de pont vers l'orient ...
 


Erik Marchand : Ce n'est pas un langage commun. C'est plutôt comme une famille de langues. Prenons par exemple, le portugais, l'espagnol, le français, le gallo, l'italien, ... Nos langues sont structurées grosso modo de la même manière. Il y a certaines langues que vous allez comprendre assez facilement selon vos origines géographiques, d'autres qui vont vous paraître plus difficile. De la même façon, la musique modale bretonne appartient, en gros, à la même manière de penser la musique que le monde méditerranéen, que le Machrek, que le Maghreb, que la Turquie, ... On a des différences de vocabulaire et de syntaxe mais, sans trop d'efforts, on peut arriver à se comprendre. Ce n'est pas comme le hongrois et le français. Ca, ce serait la différence entre l'harmonie et la modalité : les deux langues ne sont vraiment pas construites de la même manière. 
 

 

 

 

Bingöl (Ermenice), un air arménien interprété par Kardes Türküler, dont deux membres seront présents au colloque 

 

 



Vous pouvez nous présenter les autres intervenants du colloque ?
 


Erik Marchand : Parmi nos invités, il y a d'abord Amine Beyhom, qui est un ethnomusicologue d'origine libanaise, qui a fait ses études à la Sorbonne et qui est l'un des premiers, à ma connaissance, à avoir étudié de manière approfondie la modalité en Basse-Bretagne. Il continue à le faire d'ailleurs et je pense qu'on va travailler ensemble là-dessus. Il va introduire le colloque avec moi.

Bernard Lortat-Jacob, qui va faire la deuxième partie d'introduction, de façon plus philosophique, n'est pas du tout un spécialiste de la modalité mais il a travaillé sur des formes musicales qui l'utilisent : il a travaillé sur la polyphonie albanaise, sur la polyphonie sarde (qui est très différente) et sur les ballades roumaines. Il a une vision des différentes identités, de l'accumulation de choix musicaux que permettent les micro-cultures à travers le monde, ... Il sait comment cette multiplicité enrichit l'être humain. Il apportera une vision intéressante, parce que légèrement décalée, une ouverture par rapport au sujet ...


Ensuite, pour chaque table ronde, il y aura un modérateur, dont certains sont des journalistes que vous connaissez. Etienne Bours, par exemple, sera le modérateur d'une table ronde, Françoise Degeorges d'une autre, ...

Parmi les intervenants, il y aura François Picard, qui est ethnomusicologue et professeur à la Sorbonne et a travaillé majoritairement sur les musiques chinoises mais qui a aussi une vision assez pointue sur ce qu'est l'interprétation de la musique bretonne ... Giovanna Marini, chanteuse italienne  qui a découvert les spécificités de la musique populaire à une époque où ce n'était pas aussi facile que ça ... Thomas Loopuyt, le fils de Marc Loopuyt, qui joue du oud et qui est enseignant dans la région de Nice. Lui a une pratique familiale de la musique orientale et, en même temps, est dans le milieu de la musique européenne ... Nando Acquaviva, le chanteur et l'un des créateurs de la Casa Musicale de Pigna, en Corse. Il est l'une des personnes qui a été le plus loin dans l'étude modale de la polyphonie corse. Je l'ai rencontré il y a quelques années. On a passé un diplôme de musique traditionnelle ensemble et il est très intéressant. Il a élaboré une méthode de transmission, avec des micro-intervalles, pour la polyphonie corse ...

Inutile de vous présenter Titi Robin ou Ibrahim Maalouf ... Par contre, Gaby Kerdoncuff est un joueur de bombarde breton et Yeldat Yildirim est le chanteur des Kardes Türküler, qui est un ensemble d'Istanbul de musique qui prend en compte les spécificités de chaque interprète et de chaque culture, dans un pays où, parfois, on aurait tendance à trop vouloir avoir une unité nationale. Ce sont des gens très intéressants qui travaillent sur des détails d'interprétation liés à l’oralité, qui les réécrivent dans une musique d'orchestre, avec un grand ensemble ... Tolgahan Çoğulu, qui est aussi membre des Kardes Türküler et qui est à l'origine de la création d'une guitare avec des frets amovibles et déplaçables corde par corde. Cette guitare a dix cordes, non doublées. C'est un instrument extrêmement intéressant et c'est quelqu'un qui joue autant de la musique populaire turque que de la musique contemporaine ou de la musique ancienne occidentale ... Ross Daly, créateur du Labyrinthe, en Crète, et musicien de renommée internationale ... Evelyne Girardon, chanteuse, joueuse de vielle, qui appartient au mouvement des Lyonnais qui, avec Blanchard, travaillaient sur le tempérament égal des instruments et qui, aujourd'hui, se posent énormément de questions sur la modalité ... Enfin, Fawaz Baker, qui est directeur du conservatoire d'Alep, chanteur, joueur de oud, joueur de basse fretless et architecte. Donc, une personne avec une culture assez large, très ouverte ... Jean-Michel Lucas, président d'Uzeste musical, qui est aussi chercheur à l'université de Rennes ... Laurent Aubert, qui a écrit « La musique de l'autre », qui est le directeur des ateliers d'ethnomucilogie de Genève ... Et enfin Bertrand Dupont, le gérant d'Innacor et président de Bretagne World Sounds.         
 

 

 

Propos recueillis par François Mauger

 

 

Colloque "La modalité, un pont entre Orient et Occident" : jeudi 17 et vendredi 18 novembre, de 10h à 17h, au Quartz (60, rue du Château / Brest)

 

 

Et aussi sur le web :

- le site de l'association Drom


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