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Erik Marchand : "En musique, on peut éviter les préservatifs"

25/10/2011

Il est vrai que titrer une interview d'Erik Marchand "En musique, on peut éviter les préservatifs" peut paraître d'un goût douteux. Pour certains, cela s'apparentera à du raccolage de bas étage. Après tout, le grand chanteur breton n'a prononcé cette phrase qu'en riant !


Mais cette expression est indéniablement révélatrice. Interviewer Erik Marchand pour la première fois, c'est aller de surprise en surprise. Cet homme qui a passé des années à parcourir la Bretagne pour écouter ses aînés chanter et s'imprégner de leur art du chant refuse, par exemple, d'employer le mot "tradition". Pire, celui que les amateurs tiennent pour un gardien du temple de la culture bretonne vante l'oubli ou, en tout cas, la mémoire courte.

Assurément, Erik Marchand mérite d'être écouté ...

 

 

Quel regard portez-vous sur la création musicale en Bretagne aujourd’hui ?


Erik Marchand : C’est toujours très intéressant. Ca bouillonne, rien n’est sclérosé. Chaque fois, je suis étonné des choix que font les jeunes musiciens, notamment leurs choix de travail. C’est toujours très lié à la réalité du moment, à la réalité sociale. Chaque fois, ils apportent des réponses vraiment intéressantes. Aujourd’hui, par exemple, par rapport à l’époque à laquelle j’ai commencé à faire de la musique, il y a beaucoup plus de musiciens qui sont très très forts sur leur instrument, qui sont des instrumentistes extrêmement compétents, très pluriculturels au départ, avec notamment une connaissance très profonde de la musique locale. Ca donne des ouvertures qu’on n’avait peut-être pas il y a 40 ou 30 ans

 

 

 

Vidéo : le collectif Kreiz Breizh Akademi 3, un groupe de jeunes musiciens bretons, en répétition à Guingamp

 


Y a-t-il une philosophie commune à tous vos projets, qu’ils se fassent au sein du label Innacor ou de la Kreiz Breizh Akademi ?


Erik Marchand : Oui, pour moi, c’est très net. Je veux faire et contribuer à faire une musique populaire locale qui peut devenir la base du travail d’autres artistes et musiciens. C’est leur culture mère, leur culture nourricière. Après, chaque individu se construisant à sa façon, chacun s’invente à partir de cette culture locale, populaire, du début. Ca, oui, c’est ce qu’on met en avant.


Moi, je souligne le côté modal des choses parce que c’est l’une de mes passions. Ce n’est pas une nécessité : on a aussi depuis très longtemps, dans la musique populaire bretonne, des relations avec la musique harmonique. C’est comme le français : on dit que la Bretagne est un pays bilingue, il y a le gallo à l’est et le breton à l’ouest, mais il y a aussi le français partout. Et, le français, on le vit au quotidien. La preuve : cette interview se fait en français et ça ne pose de problème à personne. L’harmonie, c’est comme le français : c’est quelque chose de génial, qui est bien implanté chez nous. Même si ce n’était pas implanté il y a 500 ans, aujourd’hui, c’est complètement digéré et c’est très bien.

 


Vous avez fait beaucoup de collectage par le passé. Y a-t-il encore matière à le faire aujourd’hui ?


Erik Marchand : Il y a matière à le faire aujourd’hui. Je n’en fais plus en Bretagne mais j’en fais ailleurs. J’en ai fait beaucoup en Roumanie, en Serbie, …


Est-ce que la préservation et l’utilisation de la tradition, du patrimoine sont importants pour vous ?


Erik Marchand : Je n’utilise pas le mot « tradition », je l’ai banni de mon vocabulaire. Je parle de cultures. Une culture populaire locale est forcément basée sur la mémoire humaine et donc sur des formes qui peuvent être collectées si on en a envie, qui peuvent être juste digérées si on n’a pas envie de les conserver sur bande. Lorsque j’ai fait du collectage, je n’en ai pas fait en tant que chercheur, je l’ai fait pour apprendre des choses de la part de détenteurs d’une culture populaire. C’est l’acquisition d’un répertoire, la discussion sur la manière de chanter ce répertoire, l’acquisition d’une esthétique musicale, incluant la modalité, les timbres de voix, … Tout ça, c’est que je recherchais en allant chez des musiciens plus anciens que moi. Par chance, on avait des enregistreurs, on pouvait s’échanger des enregistrements entre jeunes musiciens. C’est comme ça que d’ailleurs s’est créée l’association Dastum.

 

Par moments, je me pose la question : si on n’avait pas eu ces enregistreurs, est-ce que ça n’aurait pas été plus intéressant ? Certaines choses auraient été plus intéressantes, d’autres moins. On aurait certainement perdu des choses. On n’aurait pas la possibilité aujourd’hui de se référer à des interprétations plus anciennes. Par contre, si on se réfère trop à ces interprétations, ça devient comme une partition, si on y retourne trop souvent. Moi, personnellement, lorsque je reprends pour mon travail un enregistrement que j’ai réalisé il y a, disons, cinq ans, lorsque je réécoute un thème, ensuite, je m’oblige à ne pas le réécouter pendant un bon moment, de manière à vraiment me le réapproprier. Dix ans après, je le réécoute et je vois ce que j’en ai fait. Dans ce que j’en ai fait, il y a parfois des choses intéressantes et parfois des choses simplificatrices, qui sont moins intéressantes que l’original. Je reconstruis les choses à partir de là. Mais je tiens à ce fonctionnement parce que, sinon, j’ai peur de me fixer sur une interprétation de tel grand interprète, de garder ça comme une partition, de ne plus me réapproprier les choses.


Le temps de la mémoire en Roumanie, par exemple, est de l’ordre de quatre ou cinq ans. Il y a des enregistrements, certes, mêmes des enregistrements édités dans le commerce, vendus en cassette ou en CDs sur les marchés. Mais, extrêmement rapidement, la jeune fille de la maison va prendre une cassette déjà enregistrée pour enregistrer un truc à la radio qui est plus moderne. Finalement, on a perdu la cassette, on ne sait plus où elle est. Il m’arrive de réécouter avec mes collègues de Caransebes des enregistrements anciens, par exemple des années 80, et ils s’exclament « Ah, on jouait comme ça à cette époque-là ? Ben, dis donc, ça a vachement changé ». Dans la dynamique de la recréation musicale, ils ont oublié certaines spécificités formelles et ils en ont amené d’autres. La couleur de la musique change et, à mon avis, c’est très bien. Il faut éviter de trop s’attacher aux enregistrements

 


Vous n’aimez pas le mot « tradition ». Mais le mot « transmission » ou « préservation » ?


Erik Marchand : Ce n’est pas que j’aime pas le mot « tradition ». Je ne l’utilise plus parce qu’il me semble trop fourre-tout. On parle de tradition quand on ne veut pas parler de cultures populaires. Pour certains, il y a une culture, qui est la culture savante, et la tradition, on la laisse aux braves paysans. Le mot « transmission », c’est la base du travail de Drom. Je ne parle pas d’une transmission d’initiation mais d’une transmission à un public qui a déjà un passé de musicien. On travaille sur des spécificités d’interprétation, on va chercher des éléments pour structurer de l’improvisation, … Le mot « préservation », je suis obligé de l’utiliser dans certains autres cas, à cause du Sida, mais, en musique, je pense qu’on peut éviter les préservatifs.


C'est stupide de parler de « préservation ». Par contre, plutôt que de préservation, je parlerais de respect des formes qui ont préexisté et de s'appuyer sur ces formes pour construire une actualité. Il ne s'agit pas de « préservation » mais si, par exemple, je n'avais pas fait confiance à ce que chantaient mes maîtres lorsque j'ai appris à chanter, si j'avais décidé, par exemple, dans les échelles, dans les gammes, de chanter avec la gamme du piano, je n'aurais pas pu par la suite travailler avec des musiciens orientaux. Or, comme je leur ai fait confiance, ça m'a donné une oreille qui m'a permis par la suite de travailler sur une création avec des musiciens qui avaient un autre vocabulaire musical. Si j'étais aussi passé par l'entonnoir un peu restrictif de la musique de variété qu'on pouvait entendre à la radio à l'époque, si je ne m'étais pas dit « Ne réfléchis pas, prends les choses comme elles arrivent », je n'aurais pas réussi à faire le travail que j'ai fait par la suite. Donc, il ne s'agit pas de préservation mais il ne s'agit pas non plus de ne pas faire attention à ce qui a pu se passer avant nous.
 

 

 

 
Erik Marchand, filmé par Mondomix

 

 


La diversité culturelle, pour vous, c’est un enjeu important ?


Erik Marchand : C’est une réalité. L’universel, c’est la diversité. C’est aussi bête que ça. J’entendais Ibrahim Maalouf qui parlait de l’un de ses élèves qui n’avait pas été reçu dans une école nationale de musique parce qu’à la trompette, l’un des membres du jury a dit qu’il n’avait pas « un son universel ». Qu’est-ce que c’est qu’un son de trompette universel ? Qu’est-ce que c’est que cette universalité liée à une classe sociale, à une vision extrêmement étriquée de la réalité culturelle, limitée et dans l’espace et dans le temps ? Il faut quand même avoir un peu d’humilité par rapport à la créativité humaine … La diversité culturelle, ce n’est pas un but, c’est une réalité. Seuls les imbéciles ne s’en rendent pas compte

 


Comment vous situez-vous par rapport aux enjeux électoraux de 2012 ?


Erik Marchand : Je me situe facilement parce que je suis membre du Parti Communiste Français. Bien évidemment, par rapport aux enjeux artistiques et aux formes musicales qui nous intéressent, les partis de gauche paraissent plus sensibles. A l'intérieur de chaque parti, on a bien sûr des couleuvres à avaler. Je n'irai pas plus loin ... De toutes manières, là non plus, il n'y a pas photo : un Etat qui prendrait en compte ce que j'aime ne peut pas devenir ce qu'il est en train de devenir.
 

 

 

Propos recueillis par François Mauger

 

 

Et aussi sur le web :

- le site de l'association Dastum


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