Jamais l’Espagne n’avait été aussi présente sur nos écrans. Ni aussi brillante. Bien sûr, le cinéma espagnol, qui est né un an à peine après le premier film des frères Lumière, a connu au tout début des années 30 un premier Age d’or, précisément au moment où le génial Luis Bunuel signa le moyen métrage libertaire et visionnaire qui porte ce nom. Mais il a été plus qu’éphémère. Plusieurs décennies de dictature ont suivi, écrasant toute créativité.
Le décès de Franco a affranchi les artistes. Mais, inspirée par la frénésie des punks, la movida qui accompagne la transition démocratique est plus musicale et théâtrale que cinématographique. Une figure incontournable en émergera pourtant, celle de Pedro Almodóvar, qui multiplie alors les provocations dans un style follement baroque.
C’est encore ce virtuose qui, au beau milieu de l’été, a fait sonner le réveil du cinéma espagnol. Avec La piel que habito, il fait oublier quelques films maniérés et hasardeux et revient au niveau de ses mélodrames flamboyants du tournant du siècle.
Bande-annonce de La piel que habito
Mais le maître n’est plus seul. Une nouvelle génération de cinéastes lui dispute le public espagnol et, aujourd’hui, mondial. Entre temps, des années 80 à aujourd’hui, le nombre de films produits en Espagne chaque année a en effet quadruplé, passant de 50 à 201.
La quantité n’interdit pas la qualité. De l’autre côté des Pyrénées, elle semble même la nourrir. Ainsi, Pan negra ("Pain noir" en français), qui a suivi de peu La piel que habito sur les écrans français, n’a pas à rougir de la comparaison. Cet âpre film catalan d’Agusti Villaronga, consacré à la perte de l’innocence, a d’ailleurs été récompensé par neuf Goyas, l’équivalent local des Oscars ou des César.
Bande-annonce de Pain noir
AvecBlackthorn, Mateo Gil a peu après repoussé les limites financières que s’impose le cinéma espagnol. Il est allé tourner ce western crépusculaire en Bolivie avec une star américaine, le toujours séduisant Sam Shepard. Le résultat est si réussi que, paradoxalement, il ne sert pas l’image du cinéma ibérique, peu de spectateurs se doutant de la provenance du film.
Bande-annonce de Blackthorn
La semaine prochaine, le pays de Cervantès se présentera sous un jour un peu plus rieur, grâce à La mosquitera d’Agusti Vila, tragi-comédie familiale à l’humour désespéré, récompensée au Festival Méditerranéen de Montpellier.
Bande-annonce de La mosquitera
Enfin, sauf surprise, c’est au vétéran Carlos Saura qu’il appartiendra de conclure l’année avec un retour à la musique qui lui avait inspiré un premier film en 1995. Après un film consacré au tango, puis un autre consacré au fado, Flamenco flamenco réunit devant la caméra quelques uns des meilleurs représentants du genre : Israel Galván, Estrella Morente,Miguel Poveda,Montse Cortés, Rocío Molina…
Bande-annonce de Flamenco flamenco
Lorsque Léo Ferré a conçu une chanson à propos de l’Age d’or, il a eu la bonne idée de l’écrire au futur (« Et tous les discours / Finiront par "je t'aime" / Vienne, vienne alors / Vienne l'âge d'or »). Le meilleur semble en effet encore à venir. Pour les prochains mois, sont annoncés le phénomène hispano-argentin Un cuento chino de Sebastián Borenzstein, qui a déjà attiré des centaines de milliers de spectateurs dans les salles obscures, et La buena nueva d’Helena Taberna (photo d'illustration de cet article), film historique sur les états d’âme d’un curé au cours de la guerre civile. Au même moment, Fernando León De Aranao, que certains présentent comme le « Ken Loach ibérique », peindra avec délicatesse les touchantes relations d’une immigrée péruvienne et d’un vieil Espagnol dans Amador. Aucun âge d’or n’est éternel, c’est même ce qui en fait le prix. Mais celui-ci promet d’être durable …