La conque est peut-être tout ce qu'il reste des premiers habitants des Caraïbes. Rapidement décimés par les maladies qu'avaient apportées les Européens, puis par les mauvais traitements subis, ces peuples, comme les Taïnos et les Kalinas, n'ont guère laissé de trace. Pourtant, pour le Portoricain William Cepeda, ces coquillages consituent sa "racine taïno". Il nous a expliqué que nombre de ses concitoyens, surtout dans sa région natale de Loiza, l'un des sanctuaires des musiques traditionnelles sur l'île, conservent des conques chez eux.
Le guadeloupéen Franck Nicolas est lui aussi un poète des coquillages. Entretien avec un musicien qui réinvente le gwoka en lui instillant la suavité du jazz ...
Vous êtes l'inventeur du Jazz-Ka, subtil mélange "100% jazz, 100% gwo ka". En tant que jazzman, diriez-vous que le gwo ka est en quelque sorte le blues de la Guadeloupe?
Frank Nicolas: Oui, il est même plus que le blues, il est l’âme de la Guadeloupe, il est son cœur, qui bat tous les jours dans tous les évènements de la société: mariage, enterrement, fêtes, revendications syndicales…etc
Quel rôle musical et symbolique jouent les tambours dans la musique gwo ka ?
Frank Nicolas: Dans la musique gwo ka, il y a le tambour boula, qui exécute un rythme régulier (en langage moderne, on dira que c’est celui qui groove) et puis il y a le tambour markeur , qui exécute des solos, son rôle est d’accompagner et de souligner les pas du danseur ( ancienne tradition africaine ). Le tambour est l’emblème de l’émancipation , car au temps de l’abolition les esclaves jouaient toute la nuit avant de se révolter au petit matin… Les rythmes ont tous une signification, comme le Léwoz qui semble ètre un rythme guerrier ou le mendé qui symbolise la liberté. Il faut savoir que le mot « ka » vient du mot quart, qui était le plus petit bidon de salaison… Les esclaves en ont fait un tambour avec la peau de chiens… Ce sont ces même chiens qu’on envoyait après les negs mawons ( les esclaves en fuite ).
Zalizé de Franck Nicolas & Manioc Poésie
Vous avez enregistré un album à New-York ("Jazz ka philosophy", en 2002), la Grosse Pomme vous paraissait-elle un passage obligé pour la musique que vous représentez?
Frank Nicolas: Pour moi c’était tout un symbole d’amener le « ka » dans le pays du jazz (les USA), c’était comme réunir 2 frères qui ont été jadis séparés sur le bateau qui les emmenait sur les terres du nouveau monde … Ce fut une démarche philosophique et une véritable expérience artistique, car je ne savais pas si la fusion de ces deux musiques allait aboutir… Et puis on a eu de la chance. Pour le plus grand plaisir de nos oreilles, le jour de l’enregistrement à New York, nous avons assisté à la naissance d’une nouvelle musique …L’alchimie avait pris, ce fut une vive émotion, peut être semblable à celle des chercheurs d’or quand ils trouvent une grosse pépite ou le filon. Mais je précise que le jazz ka n’est autre que l’évolution logique du gwo Ka moderne, dont les deux maîtres sont Gérard Lockel et Kafé Edouard Ignol (mon mentor).
Vous vous produisez prochainement dans le cadre du festival Vibrations Caraïbes, qui se définit comme "trans-océanique". Ce terme semble vous convenir à merveille. Le fait d'y participer revêt-il une saveur particulière pour vous?
Frank Nicolas: Oui, c’est l’occasion de faire connaître mon travail artistique avec le jazz ka, et puis aussi de représenter les couleurs de la Guadeloupe avec les konks à Lamby de St Félix Gosier. Je pense que ça sera intéressant de comparer les différents sons et les recherches artistiques qui sont faites par les Portoricains ou les Martiniquais dans le domaine de la conque marine… Je pense qu’on a tous une philosophie différente, et ce festival va permettre de nous rencontrer et d’échanger, ça c’est génial !!!
William Cepeda jouant de ses conques
Justement, l'emblème du festival cette année est la conque à Lambi, cela vous définit là encore. Comment êtes-vous venu à la pratique de cet instrument peu commun?
Frank Nicolas: Pour ma part, avoir été amené à vouloir faire des expériences avec les coquillages de Guadeloupe, fait partie d’un processus de réalisation artistique personnel. Suite à mon premier enregistrement à New York en 1999, j’avais laissé traîner mes oreilles dans les clubs de jazz et j’ai définitivement compris que le jazz était la musique des Américains, il fallait donc que je trouve ma voie, se fut celle du jazz ka. Dans ma quête de mes propres racines, après avoir fait mes expériences avec le tambour ka, j’ai été naturellement conduit vers la conque de Guadeloupe (ancêtre de la trompette). Le fait de souffler dans la carcasse d’un animal défunt et d’en tirer des sons aquatiques originaux et uniques me donne l’impression de pouvoir communiquer avec mes ancêtres esclaves et avec les premiers habitants de Karukéra ( la Guadeloupe ) : les Arawaks et les Caraïbes … Je suis convaincu que la conque peut offrir d’autres horizons musicaux encore inexplorés. Après l’album Kokiyaj, qui vient de sortir j’enregistre le mois prochain , un nouvel opus en trio avec Michel Alibo à la basse et Sonny Troupé au ka et la batterie. Je vais explorer d’autres façons d’utiliser les coquillages, notament avec des effets style distortion, whawha…etc. La conque, instrument « bio », peut ètre également éléctrique…