Aïcha Redouane: "Les diasporas sont de véritables canaux culturels"
04/10/2011
Aïcha Redouane, la diva franco-marocaine, est maître dans l'art du Maqâm arabe. Accompagnée par le percussionniste et ethnomusicologue Habib Yammine, elle revisite les répertoires savants du XIXe et XXe siècles, dans le but de perpétuer et de diffuser cette culture, tout en lui donnant une dimension nouvelle. Elle interviendra, elle aussi, jeudi, lors de la journée d'échange organisée par Zone Franche, Mondomix et la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration autour d'une table ronde consacrée aux « identités, diasporas et multiculturalisme ». Nous nous sommes entretenus avec la diva andalouse...
Vous avez monté avec l'ensemble Al Adwâr, un projet sur le thème de la Nahda ( rennaissance culturelle arabe du XIXème), qui rassemble des musiciens Libanais, Tunisiens, Marocains, Egyptiens ou encore Palestiniens. Aujourd'hui, comment cet héritage culturel commun parvient-il à s'exprimer au delà des particularismes nationaux ?
Aïcha Redouane: L’ensemble Al-Adwâr existe depuis 1991, mais pour répondre à cette question il faut remonter bien avant cette date, car j’ai rencontré Habib Yammine en 1985 et nous avons commencé à réfléchir sur le langage musical arabe et ses fondements poétique, rythmique et mélodique. L’écoute des enregistrements des 78 tours de la musique de la Nahda a accaparé tout notre temps car ce style musical délaissé vers les années vingt du 20ème siècle nous avait bouleversés par sa sublime beauté et son authenticité plongeant ses racines dans la grande tradition du Maqâm arabe. Pour comprendre le fonctionnement de cette stylistique musicale, nous nous étions retirés de la scène pendant plusieurs années afin d’analyser ce langage musical et de nous en imprégner complètement. Ce n’est pas un style national car il a été élaboré au courant du 19ème par des maîtres de l’art du Maqâm issus de différents pays du Proche-Orient.
Aïcha Redouane et l'ensemble Al-Adwâr interprètent un chant classsique du Proche-Orient
En 1991, après avoir assidûment travaillé le répertoire musical de la Nahda, nous avons décidé de créer l’ensemble Al-Adwâr pour accueillir et former des musiciens d’aujourd’hui et faire connaitre cet art au-delà de ses frontières spatio-temporelles. Vivant à Paris, il nous a été difficile au départ de rencontrer des musiciens qui partageraient la même passion que nous, mais la chance nous a souri en mettant sur notre chemin des musiciens venant de pays arabes divers sans que cela soit une condition de notre part. Ce style musical classique est avant tout une synthèse de plusieurs traditions musicales régionales, populaires, religieuses et savantes ; il transcende les styles régionaux ou nationaux du Proche-Orient et cela permet à un musicien venant d’un pays arabe, à la fois de se retrouver et de se former à cette école. Les particularismes nationaux ne posent aucun problème pour jouer ce style et le perpétuer. Aujourd’hui totalement consacrés à cet héritage culturel, Habib Yammine et moi-même sommes conscients de l’importance de cet art maqâmien et nous oeuvrons pour le transmettre.
Les musiques du monde constituent-elles des remparts contre la perte d'identité générée par la mondialisation?
Aïcha Redouane: Pour ma part, je suis convaincue que les musiques du monde et les “frottements” provoqués en nous par la mondialisation participent ensemble à nous renvoyer vers un questionnement sur notre véritable identité en nous interpelant les uns les autres sur ce sujet passionnant. Depuis très longtemps, mon expérience de l’immigration m’a permis de connaître intimement plusieurs cultures, et cela est une grâce, car elle m’a libérer d’un grand nombre d’idées reçues me poussant vers une quête de vérité sur mon identité profonde. Cette expérience me repose toujours, comme un leitmotiv inévitable, la question essentielle qui persiste au fond de chaque être humain “Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ?”. Il y a un travail à faire, celui de retrouver les repères des vraies valeurs pour évoluer vers l’équilibre, l’harmonie. Dans ce questionnement, les solutions apparaissent progressivement.
En tant que passeurs d'identité, quel rôle jouent, selon vous, les diasporas dans le dynamisme culturel d'un pays ou d'une région ?
Aïcha Redouane: Je considère les diasporas comme des véritables “canaux” de communication de la culture dans un double sens, c’est à-dire à la fois vis-à-vis du pays d’accueil et du pays d’origine. Cela a aussi permis de valoriser certains artistes dans leur pays d’origine. Les diasporas jouent un rôle important car elles valorisent la culture du pays d’origine dans le pays d’accueil et vice-versa. Et, dans notre cas, considérant nos origines libanaise et marocaine, Habib Yammine et moi-même avons introduit d’abord en France, le goût de la musique de la Nahda et de l’Art du Maqâm, et puis non seulement dans nos pays d’origines mais aussi dans les autres pays du monde arabe et dans les pays occidentaux également.
Titre extrait de l'album Nahda du Proche Orient
Le terme de « musiques du monde » vous convient-il?
Aïcha Redouane: À la première lecture, je trouve cette expression très poétique et ,d’après le sens de ces mots, ils concernent en réalité toutes les musiques pratiquées sur notre planète, puisque le mot “monde” désigne “le monde où nous vivons tous”. Mais, on en a fait une case dans “un tableau de classification” qui sous-entend que d’un côté il y a les musiques classique, jazz, variétés européennes et américaines etc., et de l’autre, toutes les autres expressions musicales du monde. Je crois qu’à l’origine, cette expression vient d’une classification destinée à la vente d’albums dans les bacs des magasins. Mais ensuite c’est devenu un critère lourd et chargé de toutes sortes de projections. Et en même temps, il ne donne pas vraiment la possibilité aux spécialistes de ces musiques de sortir de cette case. Mais je préfère rester sur une interprétation poétique et sage des “musiques du monde”.