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Entretien avec un activiste des politiques culturelles

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EDOUARD GLISSANT POLITIQUE CULTURELLE ETATS GENERAUX DES MUSIQUES DU MONDE

Entretien avec un activiste des politiques culturelles

03/10/2011

Comment promouvoir la diversité des cultures? Quels outils doivent être mis en place sur le territoire? Pour y répondre, nous avons interrogé Jean-Michel Lucas, spécialiste des politiques culturelles. Maître de conférence en sciences économiques et auteur de plusieurs ouvrages collectifs, notamment Cosmopolitiques, N° 16 : Une exception si française (2007), ou encore Pour une autre économie de l'art et de la culture ( 2008), il débattra ce jeudi, à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration dans le cadre des Etats généraux des Musiques du monde 2009-2013...

 

 


Pensez-vous que les politiques existantes assurent une promotion efficace et suffisante en terme de diversité musicale?

 

 

Jean-Michel Lucas: Je n'imagine même pas que l'on puisse répondre positivement à cette question ! Surtout si, derrière "promotion" et "diversité musical ", vous pensez à des produits marchands vendus à des consommateurs sur notre planète mondialisée. Quand  on se rappelle que la dernière tournée de U2 a fait 520 millions d'euros de recettes et que le Ministère de la culture français soutient les lieux de "musiques actuelles" à hauteur de 2,5 millions (200 fois moins), il n'est guère imaginable de penser que les  politiquespubliques puissent jouer dans la même cour que le marché libre en terme de "promotion" de "marchandises" de musique, c'est à dire en terme de "marketing" pour extraire du profit des ventes de musiciens.

 

 

Y a-t-il des alternatives aux outils traditionnels ou institutionnels de promotion d'une culture musicale?

 

 

Jean-Michel Lucas: L'alternative existe sur le papier dans la mesure où la "diversité" des musiques, ce n'est pas la "variété" des marchandises musicales, c'est d'abord la diversité des identités musicales et donc la capabilité des "personnes" (et des groupes auxquelles elles adhèrent) d'enrichir, avec leur sons,  notre univers sensible collectif, tout territoire confondu !  C'est au moins l'avantage de la mondialisation de rendre plus aisée la reconnaissance de toutes les musiques des uns par tous les autres. La question publique est alors de garantir que cette mise au monde des musiques ne soit pas massacrée par la seule logique marchande concurrentielle. C'est une logique sans pitié, au sens où même les musiciens les plus généreux et les plus solidaires doivent subir une seule et unique régle : sans profit, pas de survie ! Je  veux dire par là que j'applaudis si les musiques du japon, du Mali ou de Basse Bretagne deviennent des marchandises qui rapportent mais à condition que les acteurs de ces musiques puissent attester qu'ils se reconnaissent pleinement dans la marchandisation de leur univers sensible. Si cette condition n'est pas remplie, ces musiciens devraient disposer d'instances publiques ( locales comme internationales)  pour dire combien leur approche musicale n'est pas respectée dans sa passion. Question première de dignité qui devrait l'emporter sur l'exigence de rentabilité.

 

 

 

 

 

Jean-Michel Lucas aux Etats Généraux de la Culture à Quimper en novembre 2008

 

 

 

Ce ne sont pas là des propos romantiques ou utopiques dans la mesure où ils correspondent aux engagements français dans les conventions Unesco sur la diversité culturelle ! Tout est écrit et signé ! Mais aujourd'hui, la France s'en fiche pas mal puisque le gouvernement a doté le fonds international pour la diversité culturelle d'une somme réduite à 150 000 euros, dérisoire au regard des enjeux culturels mondiaux ;  surtout si l'on se rappelle que cette somme représente pour le budget de l'Etat à peine trois heures d'ouverture de la Bibliothèque Nationale de France ! De la même façon, quand l'Etat intervient, via le CNV,  pour taxer de 3,5 % les spectateurs des concerts de variété, de jazz et de chansons (mais oublie de taxer l'opéra et le symphonique classique !), il devrait considérer que cette intervention fiscale, qui pénalise le marché concurrentiel, est justifiée par l'enjeu de soutenir les passionnés des musiques que le marché ne reconnaît pas. En faisant une bonne lecture des accords Unesco, on devrait dire que notre  humanité planétaire est composée, aussi, de ces cultures musicales et, si elles se vendent mal, elles devraient récolter le fruit de la taxe sur les concerts qui se vendent bien ! Question de solidarité, question de volonté politique de respecter notre signature en faveur de la diversité culturelle, condition, je le rappelle, de l'unité du genre humain ! Je veux bien que l'on contredise cet argument mais alors il faut dénoncer la signature française des accords de l'Unesco en particulier la Déclaration de 2001 et la convention de 2003 sur le PCI. Mais aucun ministre de la culture n'osera le faire ! Par conséquent, la cohérence de notre engagement international suppose de changer les règles pour que les recettes fiscales permettent de financer les processus (marchands ou pas) qui garantissent la reconnaissance des personnes et de leurs musiques ainsi que les interactions avec les autres musiques. Question politique donnant priorité aux droits culturels sur les chiffres d'affaire.

 

 

 

 Pensez vous que la réforme des collectivités, mise en oeuvre par le gouvernement français, va dans ce sens?

 

Jean-Michel Lucas: La réponse est négative et terrible car la république française, et pas seulement la droite, a pensé la décentralisation sans imaginer l'enjeu culturel pour le territoire : puisque chacun est libre d'avoir sa propre culture et que ces libertés culturelles sont hétérogènes, comment faire identification collective au territoire ? L'enjeu politique premier est bien de réussir le vivre ensemble dans la confrontation de ces libertés culturelles différenciées !  A l'heure de la mondialisation, des technologies numériques et des parcours diversifiés des personnes, l'absence de prise en compte de ces enjeux de confrontations des identités culturelles est peu responsable. Seule est revenue à la surface, dans le texte législatif, la question de l'offre de marchandises de loisir pour ceux qui sortent le soir (la "culture" comme service marchand, plus ou moins subventionné,  telle qu'évoquée par les quotidiens régionaux et nationaux à la rubrique : "que faire ce soir" !!).

 

 


La professionnalisation du secteur culturel est-elle un frein à - je vous cite - « la confrontation des cultures »?

 

Jean-Michel Lucas: La professionalisation est un processus parfait pour parvenir à une maîtrise  toujours meilleure des codes et des techniques artistiques. Mais le terme change subrepticement de sens : dans la musique, "professionnaliser un musicien" veut dire le doter de compétences suffisantes pour fabriquer des produits musicaux vendables ! Et quand je dis "vendre", je veux surtout dire capacité à passer des contrats pour survivre tant bien que mal de sa compétence musicale. On ne peut pas reprocher aux musiciens de se polariser sur cette question de la contrepartie marchande de leurs savoir faire. C'est la question "Sacem", qui conditionne leur survie. Mais il y a pour l'autorité publique -  et notre vie collective - une autre question cruciale : que fait-on ensemble de toutes ces libertés de musicaliser le passé, le présent,  le futur ? On ne fait de musique que si elle peut se vendre à des consommateurs ?

 

 

Notre signature des accords Unesco, que j'évoquais précédemment, nous donne une autre réponse. Je la reformule : pour que les confrontations des musiques fassent "richesses culturelles", il faut que les autorités publiques encouragent les musiciens à devenir des "ressources" réelles pour d'autres personnes ayant d'autres musiques en tête. Pas seulement vendre ses produits musicaux mais retrouver la voie de la "militance de sens" pour le partage de ses passions. Le jazz, le rap, le rock mais aussi le baroque ont connu ces temps de la militance où la relation de personnes à personnes de cultures  différentes l'emportait sur le produit marchand qui n'était qu'un outil de l'appropriation des passions. Les professionnels ont un rôle essentiel à jouer dans cette gouvernance des interactions musicales à condition qu'ils se pensent comme des contributeurs au développement des droits culturels des personnes. Pour être plus pratique, si le CNV affirmait cet enjeu des interactions des passions, ce serait déjà une bonne chose pour éviter le monopole qu'il donne aujourd'hui à la professionnalisation comme capacité à se vendre sur des marchés musicaux, sous peine de mort artistique. Question d'éthique !!

 


 

Avez vous le sentiment qu'une prise de conscience a eu lieu concernant la promotion des expressions culturelles tant au niveau local, national qu'international?

 

Jean-Michel Lucas: Prise de conscience, pas trop, puisque la république se pense toujours une et indivisible. Pour beaucoup d'élus de tout bord, la culture reste un "secteur" particulier composé "d'entreprises" vendeuses de rayonnement grâce à "nos" champions culturels de "notre" territoire national. Mais cette position  n'est plus tenable et d'ailleurs un autre avenir se dessine où la qualité "humaniste" du  sens et des actions prend le dessus. C'est le cas par exemple de l'engagement  de la Région Bretagne sur le programme Unesco du PCI, lancée à l'instigation de Jean Michel Le Boulanger.  Le chemin s'ouvre ainsi vers la reconnaissance des droits culturels des personnes.

 

 

 

 Le terme de « musiques du monde » vous convient-il?

 

Jean-Michel Lucas: L'avantage de tous les termes utilisés par ceux qui parlent de culture, c'est qu'ils sont d'usage libre et qu'ils ne mordent pas ! On peut leur faire dire ce que l'on veut et chacun y va de sa propre conviction en estimant que sa vérité doit s'imposer aux autres. Le résultat catastrophique de ces mascarades sémantiques  est que chacun négocie à sa sauce avec ses propres définitions de l'art, de la culture, des musiques ! Pour ma part je reste fidèle à la logique universelle des droits  culturels et, pour moi, le grand bonheur des musiques du monde est qu'elles participent de "l'archipélisation" du monde, pour dépasser l'approche "continentale" qui nous ferait croire qu'il y a des musiques d'Occident et des musiques d'Orient, des musiques du Sud et des musiques du Nord ! Archipel et surtout ressources infinies pour la  "créolisation" du monde, pour être fidèle à Edouard Glissant ! La "relation", d'abord.

 

 

 

 
 
Edouard Glissant sur la scène du Festival "La Voix Est Libre"

 

 

 

 

Propos recueillis par Louise Vignaud


03/10/2011
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