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ACTUALITEIRAN CINEMA CENSURE UNE SEPARATIONNader T. Homayoun : "Les cinéastes iraniens craignent énormément les films musées"22/09/2011
Cinq cinéastes iraniens viennent d'être emprisonnés. Au même moment, on apprend la nomination d' Une séparation aux Oscars. Nous avons interrogé Nader Takmil Homayoun, un réalisateur iranien alternant documentaire et fiction. Après des films comme C'est pour bientôt (2000), ou L'Iran, une révolution cinématographique (2006), il est réapparu l'an dernier dans les salles obscures avec son premier long-métrage de fiction, Téhéran. Egalement ami du réalisateur d' Une séparation, Asghar Farhadi, il nous donne son point de vue sur les forces et les limites de ce cinéma en pleine expansion.
En tant que cinéaste, critique et traducteur, vous jouez un rôle de passeur entre l'Iran et la France. Peut-on vous présenter comme l'un des meilleurs médiateurs entre ces deux pays?
Nader Takmil Homayoun : J'essaye de faire de mon mieux, j'ai été un des premiers étudiants en cinéma venu faire mes études à Paris et il est évident que le cinéma iranien a eu ce tremplin international en France, j'ai rencontré beaucoup de cinéastes et j'essaye d'être un peu polyvalent, mais je ne suis pas le seul.
Votre long métrage Téhéran, qui est encore sur quelques écrans en France pose la question de la difficulté pour la société iranienne de réaliser ses aspirations. Est-ce qu'on peut vraiment parler d'une société de laissés pour compte?
Nader Takmil Homayoun : Oui, c'est un peu la toile sous-jacente du film. Téhéran est mon premier long-métrage de fiction. Le cinéma a pendant longtemps été le vecteur, le miroir d'une société. Il permettait de montrer comment allait la société iranienne. C'est à partir de là que j'ai eu envie de faire un polar, un film de genre, et d'essayer de faire une synthèse d'une époque. Ce que j'ai ressenti quand j'allais en Iran, parce que je vis en France, c'est l'impression que les gens prennent tout sur eux-mêmes. Ils subissent tout, acceptent tout. Tout commence à être vraiment naturel pour eux, banal.
J'ai eu envie de raconter une histoire un peu extraordinaire pour montrer une banalité de la société iranienne et, effectivement, au travers de mes personnages, on voit des choses dont on est à mille lieux de penser qu'elles existent en Iran ou dans des sociétés en voie de développement. L'exemple du trafic de bébé, c'est quelque chose que les Iraniens connaissent depuis très très longtemps et, pour eux, c'est comme si c'était quelque chose qui existait depuis toujours et qui ne pourrait pas être autrement. Mettre ça dans le film et le montrer, c'est faire du cinéma le microscope de cette société là. Avec l'emprise des problèmes économiques, politiques, sociaux, en fait, les Iraniens ont l'impression que ça ne peut pas être autrement.
Bande-annonce de Téhéran
C'est une forme de fatalisme ?
Nader Takmil Homayoun : Oui, on sent la chape de plomb du fatalisme qui existe au dessus de la tête des Iraniens. C'est quelque chose qui va leur paraître tout à fait naturel, qui est entré dans la culture iranienne. Or, voilà, quand vous dites que ce n'est pas comme ça et que ça doit être différent, vous passez un peu pour un idéaliste, un naïf même.
Un extrait de Téhéran
Vous êtes proche d'Asghar Farhadi. La nouvelle de la nomination d'Une séparation aux Oscars vous a réjoui?
Nader Takmil Homayoun : Absolument, j'ai connu Asghar quand il est arrivé en France pour la Fête du Feu. Je l'ai appelé. J'ai suivi son parcours. Je l'ai accompagné et nous sommes devenus amis, professionnellement et humainement. Evidemment, je suis de très près la nomination d'Une séparation, qui ne fut pas une affaire facile. Cette nomination, en Iran, crée plus d'ennuis que de joie et de réjouissances. On est dans une société qui est très rapidement suspicieuse, où on dit: « Ah, pourquoi ce film a autant de succès? Probablement qu'il dit du mal de la société iranienne, autrement les Occidentaux ne s'intéresseraient pas à ça ».On est dans des sociétés fermées, sclérosées, en tout cas politiquement, où tout peu paraître suspect. Le moindre succès est déjà suspect.
Alors que ce n'est pas un film subversif, mais plutôt un film universel ...
Nader Takmil Homayoun : Quand vous dîtes "une histoire universelle", pour eux, ça veut dire une histoire qui se passe partout, donc une banalité et on ne montre pas de banalité dans le cinéma iranien, on montre des choses intéressantes très caractéristiques d'une société iranienne. Ce succès a rendu un peu le film suspect. Asghar s'est mis beaucoup de gens à dos. Donc, c'était pas évident du tout que que ce film soit nommé aux Oscars. Il y a eu pas mal de tractations. L'État a essayé en fait d'avancer deux ou trois autres films pour que ce film ne représente pas l'Iran. Au final, voilà, il y a eu pression au sein de la société civile iranienne, au sein du syndicat des cinéastes, des réalisateurs et des scénaristes, pour que ce seul film soit présenté, qu'il puisse gagner. C'était le seul film qui méritait amplement de représenter l'Iran aux Oscars.Et, finalement, voilà, la bataille a eu lieu et c'est Une séparation qui en est sorti vainqueur.
Paradoxalement, alors que les conditions de tournage et de diffusion semblent de plus en plus difficiles, 2011 aura été une grande année pour le cinéma iranien, avec votre Téhéran, bien sur, mais aussi Une séparation, Au revoir de Mohammad Rasoulof, The hunter de Rafi Pitts, Women without men de Shirin Neshat, Mainline de Rakhshan Bani-Etemad,... Comment expliquez-vous cette vitalité du cinéma iranien?
Nader Takmil Homayoun : Je pense que, depuis une quinzaine d'années, il y a eu beaucoup de films iraniens qui sont sortis, qui ont gagné des prix dans des festivals mais qui n'ont pas rencontré de succès public. Aujourd'hui, les cinéastes iraniens craignent énormément les films musées, qui n'arrivent pas à pénétrer le cœur du spectateur lambda, ni le foyer des gens, mais uniquement les écrans des festivals. Ca, ça a commencé à germer dans la tête des cinéastes qui se sont dit « Voilà, il faut que le cinéaste arrive à raconter une histoire, à raconter une société, et que les deux soient compatibles. Et ce n'est pas parce qu'on a un succès critique qu'on ne peut pas avoir de succès public. »
La synthèse, en fait, de toutes ces angoisses-là se reflète dans le scénario d'Une séparation. C'est un film qui arrive admirablement bien à ménager le public et le critique. Et ça, c'est la première fois qu'on le voit dans un film iranien, de façon aussi admirable. Sinon, ça devient très manichéen : soit on a un film qui est extrêmement artistique, soit extrêmement commercial et populaire. Arriver à faire la synthèse des deux n'est pas une chose aisée et je pense que Farhadi réussit à faire ça et c'est en ça que c'est intéressant, qu'il touche tous les genres de public. Ce film est autant aimé des gens qui vont souvent au cinéma que de ceux qui y vont très rarement.C'est un film fédérateur.
Nous avons appris l'arrestation le week end dernier de cinq cinéastes iraniens (Mojtaba Mirtahmasb, Nasser Saffarian, Hadi Afarideh, Shahnam Bazdar et Mehrdad Zahedian), accusés d'espionnage pour le compte de la BBC. Souhaitez-vous commenter cette nouvelle censure?
Nader Takmil Homayoun : La seule chose que je puisse commenter, c'est que depuis deux mois et demi il y a encore une espèce de focalisation sur les gens du métier du cinéma et du documentaire, sur les gens de l'image. Donc, voyez vous , le succès d'un film comme Une Séparation, la sortie d'un film comme Au revoir, ou, prochainement, d'un film comme Ceci n'est pas un film accentue la paranoïa de l'État. Ils se focalisent sur les gens du métier. C'est un message à la fois pour les Iraniens mais aussi pour le monde occidental. Ces cinq-là, nous savons très bien que ce ne sont pas des espions de l'Angleterre, qu'ils n'ont rien fait de mal, à part peut-être aider à la fabrication d'un film. C'est tout. Donc, il ne faut pas en rester aux apparences du message qui est donné à la France, aux États Unis, à l'Angleterre, … Mais cela, ce ne sont pas les Iraniens qui doivent en payer le prix.
Bande annonce d'un documentaire de Nasser Safarian à propos de la poétesse Forough Farrokhzad
Pensez vous que les mobilisations internationales, telles que celle qui a eu lieu pour Jafar Panahi, sont utiles?
Nader Takmil Homayoun : Bien sur! Ça donne du baume au cœur. Mais, aujourd'hui, ces cinq nouveaux, on ne les connait pas. Ca va être un combat long, difficile, comme pour Jafar, pour qu'ils sortent de prison. C'est extrêmement utile, important, vital! Bien évidemment, s'il n'y avait pas eu toute cette mobilisation autour de Jafar Panahi et de Mohammad Rasoulof, on ne sait absolument pas quel aurait été leur sort aujourd'hui.
Vous aviez parlé de retourner en Iran pour tourner une comédie sentimentale sur le thème du music-hall, ce projet est-il toujours d'actualité?
Nader Takmil Homayoun : Oui il est toujours d'actualité. Mais, depuis cette arrestation, on sent vraiment que le ton a durci entre l'Iran et l'Occident. Donc, on a un peu mis ce projet en stand-by, en attendant de voir ce qu'il va se passer dans quelques mois. Mais il existe toujours, ce projet. Si je ne peux pas tourner ce film en Iran j'ai d'autres projets à réaliser en France ...
Propos recueillis par Louise Vignaud et François Mauger 22/09/2011 IRAN CINEMA CENSURE UNE SEPARATION
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