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Photoquai : L’Irak de Jamal Penjweny

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Photoquai : L’Irak de Jamal Penjweny

19/09/2011

Cette année encore, l’exposition Photoquai s’installe au Quai Branly et dans ses environs. Jusqu’au 11 novembre prochain, une quarantaine d’artistes du monde entier y présenteront leurs photographies. Une installation colossale qui réunit au total plus de 400 œuvres.

Jamal Penjweny est né au Kurdistan irakien, cette région située dans le Nord de l’Irak. Nous lui avons posé des questions concernant son travail : des portraits d’Irakiens qui cachent leur visage derrière celui de Saddam Hussein...

 

 



Bonjour Jamal, pouvez-vous m’expliquer les raisons qui vous ont poussé du coté de l’univers de la photo … ?



Jamal Penjweny : Je suis originaire du Kurdistan, une région située dans le nord de l'Irak. Pour moi, l'Irak n'est pas seulement le nom d'un pays. Ma vie et mes œuvres sont ancrées dans les montagnes du Kurdistan, dans la vie quotidienne des agriculteurs et des bergers, à la frontière entre l'Irak et l'Iran. Les conflits irakiens ont marqué toutes les étapes de ma vie. Tout comme les autres personnes de mon âge, je peux dire que je suis un enfant de la guerre : nous sommes nés au début de la guerre du Golfe et nous sommes devenus adolescents après l'invasion du Koweït. Nous étions des adultes quand ont retenti les tirs de la guerre civile kurde et nous nous sommes mariés lors de l'invasion américaine de 2003. Mais l’Irak a été aussi une école pour moi. J’aurai toujours le sentiment d'être un réfugié ayant assisté à la guerre, aux déplacements et à l'instabilité. Dans les personnages que je photographie dans les rues de Fallouja, Ammara et Bagdad, je peux voir ces mêmes souvenirs. A la fin de la journée, je redeviens l'un d'entre eux.

 

J'ai été sculpteur, peintre et inventeur. Quand j'étais enfant, je faisais des sculptures à partir de pierres que je trouvais dans les rivières et les peignais dans le but de les vendre. J'ai aussi construit une voiture pour les enfants à partir des restes d'armes à feu que je trouvais dans les champs autour de Penjwen, mon village natal. Ensuite, j'ai commencé à prendre des photos de mes peintures et des mes différentes inventions. C'est ainsi que j'ai développé, par pur accident, une certaine vision artistique. La sculpture et la peinture m'ont amené à la photographie. Et la photographie me conduit vers le cinéma. La plupart de mes photos ne sont pas spontanées. Tout, dans « Saddam is Here», est construit. J'ai choisi mes modèles, le décor, la combinaison de couleurs, en gardant l'image de Saddam comme la seule constante omniprésente. Je n'ai jamais étudié l'anthropologie, la sociologie ou encore l'esthétique. Mais peut-être ces dimensions font-elles partie de mes images, même si je n’y pense pas au départ. Né au sein d’une famille nombreuse, j'ai très tôt appris la façon dont les gens interagissent les uns avec les autres. Pour survivre dans mon village, j'ai appris à discerner les différents traits de comportement des habitants. Les hauteurs du Kurdistan, ses fleurs et son ciel ont formé mon regard à la beauté des contrastes et des couleurs … Beaucoup de mes sujets étincellent des souvenirs de mon enfance, presque naturellement. Ma recherche artistique commence à partir de ma propre histoire, de mes peurs et transcrivent les émotions et les angoisses des personnes photographiées.

 

 



 

 

 

 


Votre travail s’inscrit dans une démarche artistique très spéciale. Par le biais de vos clichés vous souhaitez montrer au monde entier que malgré sa mort, Saddam Hussein est toujours présent en Iraq. Ou du moins son souvenir ineffaçable … Pourquoi avoir choisit ce point de vue ?

 



Jamal Penjweny  : Depuis 2003, je travaille pour de nombreux médias locaux et internationaux. Mais je découvre qu'il y a une véritable différence entre le photojournalisme et la photographie. Quand j'étais à Bagdad, mes photos voulaient montrer des fragments de la réalité que je voyais sur le terrain. Seulement, voilà, plus les jours passaient, plus je ressentais le besoin de baser mon travail sur un concept. Il fallait que je rassemble ces fragments de réalité sous ce concept et que je développe une série de photographie.
C’est comme cela qu’a commencé "Saddam is Here". J'ai essayé d'explorer les liens que conservaient les Irakiens avec l’image de Saddam Hussein, après la chute du régime. J'ai demandé à de nombreuses personnes de couvrir leur visage avec la photo de Saddam Hussein, qui était communément répandue dans les villes avant 2003. Saddam est mort mais il a fait partie de notre quotidien pendant près de 35 ans.  Pour beaucoup, il incarne encore la peur, le charisme, la force et la puissance. Saddam est toujours présent parce que les Irakiens portent encore en eux les traces du régime, dans leur façon de penser et d'interagir, qu’ils soient médecins, propriétaires de coffee-shop ou soldats.

 



Qui sont ces hommes et ces femmes qui cachent leur propre visage par le portrait du dictateur ? Sont-ils des adorateurs ou est-ce tout le contraire ?



Par exemple, le nom "Saddam" et son image sont des sujets tabous en Irak pour tous ceux qui s'opposaient à lui dans le passé. J’ai fait ce reportage photographique pour montrer que de nombreux Irakiens sont encore séduits par sa personnalité charismatique. Mais les photographies détiennent aussi un message politique caché : Saddam est ici parce que beaucoup d'autres l'ont remplacé. Beaucoup de dirigeants de partis politiques, et parmi eux nombreux sont ceux qui s'opposaient à lui dans le passé, reproduisent le despotisme et le contrôle qui étaient autrefois attribués au régime précédent.

 

 

 

 

 

 

 

 


Votre travail en tant que photographe est-il reconnu en Irak ? Est-ce que la photo, arrive y à prendre sa place, grâce par exemple aux différentes galeries ou aux expositions ?

 


Vous savez, la guerre a fortement affecté le développement de la photographie en Irak. Depuis 2003, des murs de béton ou des frontières invisibles faites de sectarisme et de discrimination ethnique ont considérablement réduit la mobilité des photographes dans Bagdad et finalement dans tout le pays.  Par ailleurs, j’ai beaucoup de mal à exposer mes œuvres dans les galeries irakiennes, surtout si elles ont un sujet politique, comme c’était le cas avec celles de Saddam. Mais, en dépit des défis pour les photographes, les Irakiens restent fascinés par le pouvoir des images. Nombreux sont les hommes, les femmes ou les enfants qui ont accepté de participer à mes projets parce qu’ils s’enthousiasmaient à l’idée que mes images allaient faire connaître leur quotidien à travers le monde.

 


Les médias ont la fâcheuse tendance à présenter l'Irak comme un pays tragique. Mais une image puissante n'est pas nécessairement tragique. La guerre est toujours au centre des préoccupations mais la vie des Irakiens est souvent laissée pour compte. Avec mon appareil photo (un réflex numérique de marque Nikon), j'ai essayé de mettre en lumière la vie de ces Irakiens ordinaires et d'explorer comment des décennies de guerre et d’autoritarisme ont bouleversé leur quotidien, leurs relations, leurs émotions et leurs craintes.
 

 

 


Propos recueillis par Julien Bouisset


19/09/2011
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