Il est assez facile de rééditer de vieux disques. Dès qu'il entrent dans le "domaine public", n'importe qui peut les ressortir. Mais, parmi les sociétés qui pratiquent ce genre d'opérations, Frémeaux & Associés le fait avec un sens du détail et un acharnement qui forcent le respect. Pas étonnant que les distinctions, du prix Charles Cros au Diapason d'or, pleuvent sur cette petite société : chacune de leur compilation, généralement présentée dans un épais boîtier plastique, est accompagnée d'un livret tout aussi volumineux. Et, à chaque fois, c'est l'un des meilleurs spécialistes de la musique concernée qui le signe.
Ces dernières semaines, on a ainsi vu arriver des compilations caraïbéennes signées de Bruno Blum, notamment une chaleureuse sélection intitulée Trinidad - Calypso, 1939 - 1959. On connaissait de cet auteur ses biographies érudites des grands du reggae ou son essai iconoclaste Le Rap est né en Jamaïque. Il nous a également ouvert les portes de son jardin secret caraïbéen …
On vous connaissait comme expert du reggae. On retrouve aujourd'hui votre nom associé à des compilations de mento jamaïcain, de goombay bahaméen et de calypso trinidadien. Que s'est-il passé ? Vous avez eu l'impression que tout avait déjà été dit à propos du reggae ?
Bruno Blum : Non, pas du tout. Mais je m’intéresse à l’héritage des Caraïbes d’une manière générale, pour ne pas dire à l’héritage afro-américain. Les Caraïbes constituent une région qui a immensément influencé les musiques du monde entier. Le reggae, notamment, mais ce qu’il s’est passé avant le reggae est très intéressant aussi. Et la Jamaïque n’est pas la seule île des Caraïbes. Trinidad, qui est à côté du Venezuela, à l’extrême sud des Caraïbes, est l’île d’où est partie la mode du calypso, qui a bouleversé la pop musique mondiale dans les années 50, avec Harry Belafonte. Trinidad est essentielle. C’est l’une des grandes îles, avec la Jamaïque et Cuba, d’où des vagues de musique sont parties et ont déferlé sur les Etats-Unis, puis sur le monde. Il me semblait intéressant de faire une anthologie, parce que celles qui existent ne sont pas terribles. Là, sur ce double album très documenté, il y a les meilleurs artistes. Il y a des milliards d’anthologie nord-américaines, des milliards d’anthologie européennes mais, pour Trinidad, il y avait un véritable manque.
(Vidéo : Drink-a-rum de Lord Kitchener)
Les points communs entre les titres jamaïcains, bahaméens et trinidadiens que vous avez compilés sautent aux oreilles. Comment peuvent sauter aux oreilles les points communs entre musiques haïtiennes, guadeloupéennes et martiniquaises. Ou entre les musiques de Cuba et de Puerto Rico. Les échanges culturels, dans les Caraïbes, se font en fonction des langues ?
Bruno Blum : Je crois qu’il faut se souvenir qu’à la fin des années cinquante, les Caraïbes ont essayé de former un Etat, qui devait s’appeler la Fédération des Indes Occidentales, Federation of the West Indies. Ca a foiré parce qu’il y a eu des dissensions, des tensions entre les îles. Mais il faut penser les Caraïbes comme un pays. Il y a une vraie unité. Par ailleurs, les Caraïbes ont également un héritage colonial. Les langues européennes jouent donc un rôle important, qu’il s’agisse de l’anglais, du français, de l’espagnol, du néerlandais. Trinidad et la Jamaïque sont les deux grandes îles anglophones. Elles sont très proches, leurs habitants partagent beaucoup de chose, notamment un répertoire musical ancien. Mais on pourrait parler aussi des Bahamas, voire des Bermudes (je vais sortir bientôt une anthologie des Bermudes). D’une manière générale, la langue anglaise a beaucoup imprégné les Caraïbes et c’est passionnant de voir à quel point, malgré cette influence originelle, ces pays sont différents …
Dans le très réussi "No more rocking & rolling", Mighty Sparrow définit le calypso comme du « rhythm and rhyme » (littéralement : « rythme et rimes »). Dans le calypso, ce sont les paroles qui comptent le plus ?
Bruno Blum : La raison pour laquelle Mighty Sparrow parle de « rhythm and rhyme », c’est d’abord parce que, dans les années 50, on appelait toutes les musiques noires « rhythm music ». Les musiques noires étaient quasiment indistinctes à cette époque là. On ne parlait pas – ou peu – de rock’n’roll, de blues, de jazz, de swing, … On parlait de « rhythm music », pour ne pas dire de « musique de nègre ». Lui, parle de « rhythm and rhyme ». C’est bien sûr une façon de jouer avec les mots « rhythm’n’blues ». Mais, c’est vrai que la spécificité du calypso, c’est que les paroles ont une grande importance. C’est un héritage de la chanson anglaise, où il y a une qualité littéraire, qu’on retrouve chez Lord Kitchener ou Mighty Sparrow. Leurs chansons sont très drôles. C’est très fin. Il y a d’incessants jeux de mot. A cet égard, on pourrait comparer le calypso avec la chanson française, qui est axée sur les paroles.
(Vidéo : Rum and Coca Cola de Lord Invader)
On découvre également sur cette compilation une autre facette du très décrié Louis Farrakhan, le dirigeant de la Nation of Islam à qui certains reprochent d'avoir encouragé les assassins de Malcolm X : il a commencé en chantant des calypsos, comme ce "Female boxer" que vous avez retenu. Comment est-il passé de l'univers populaire et grivois du calypso au militantisme radical ?
Bruno Blum :Louis Farrakhan se faisait appeler « The Charmer » avant de commencer sa carrière politique et de devenir le leader de Nation of Islam. C’est lui qui a succédé à Elijah Muhammad, qui était un fondamentaliste assez violent. Farrakhan est lui aussi fondamentaliste et il a été mis à l’écart pour ses prises de position antisémites. A l’origine, il n’était pas trinidadien. Je crois que ses parents étaient originaires des Iles Vierges, à côté de Porto Rico. Il vivait dans une communauté de Caraïbéens aux Etats-Unis. Je crois que c’était à Boston. Dans le contexte de la ségrégation raciale, qui était également à l’œuvre dans le nord, même si c’était de façon plus voilée, il s’est aperçu que, dans le calypso, il y avait une vraie dimension littéraire, une ironie et une arrogance qui étaient autrement impossibles aux Etats-Unis. Il faut se souvenir que l’un des héritages de l’esclavage est l’habitude des Afro-Américains de parler une langue d’initiés. Nous, on a le louchebem pour les bandits. Eux, ils avaient une manière de s’exprimer par métaphore. Ils ne disaient pas les choses directement parce qu’ils pouvaient avoir des ennuis. Ils utilisaient des métaphores comme « rock and roll », qui voulait dire « baiser ». Pour Louis Farrakhan, c’était très important que les Afro-Américains puissent dire des choses, puissent critiquer la société. En chantant des calypsos, c’était possible, ça passait. Il avait pas mal de talent, d’ailleurs. C’était un bon musicien, il jouait du violon. Un jour, il a décidé de suivre le mouvement Nation of Islam et Elijah Muhammad lui a dit que ce n’était pas possible de faire de la musique pop et d’être l’idole des jeunes femmes s’il voulait être pris au sérieux. Il a abandonné sa carrière de musicien après quelques disques et il est devenu Louis Farrakhan.
(vidéo : Ugly Woman de The Charmer, plus connu sous le nom de Louis Farrakhan)
Finalement, de tous les chanteurs de l'âge d'or du calypso, ces années 40 et 50 que vous avez amoureusement compilées, qui est votre favori ?
Bruno Blum : Le calypso moderne a un grand leader qui est éclatant, qui brille : c’est Lord Kitchener. Il a eu une grande influence en Jamaïque. Il y a passé pas mal de temps d’ailleurs. Il a inspiré le renouveau du calypso moderne, notamment Mighty Sparrow, son suiveur. Lord Kitchener était un grand mélodiste et un grand parolier. Ses compositions ont été adoptées par les groupes instrumentaux de steel drums. Ses arrangements étaient particulièrement balaises parce qu’il enregistrait en Angleterre. Il n’est revenu à Trinidad qu’après l’indépendance et il y a obtenu un succès plus grand encore. Enfin, c’était un beau mec, qui s’habillait très bien, qui avait un charme incroyable. Ca s’entend tout de suite dans les disques. Il a une voix très particulière. Bref, il avait tout : les compositions, le charme, l’humour (c’est très important), les meilleurs musiciens, …
Très érudit et d'une grande précision, le livret de vos compilations fait généralement près de 30 pages. C'est pour vous important que se transmette l'histoire de ces titres enregistrés il y a plus de 50 ans ?
Bruno Blum : Il me semble en tout cas que le calypso a une grande importance historique. Ca s’entend tout de suite sur ce disque : il n’y a pas beaucoup de pays qui pourraient rivaliser avec cette petite île. En plus, le calypso a été enregistré avant le jazz, avant le blues. C’est la plus ancienne musique afro-américaine gravée. Pourtant, elle est mal documentée. Donc, je me suis pris la tête à documenter ça de manière sérieuse. Il y a sûrement une ou deux erreurs mais j’espère que ça deviendra un disque de référence. En France, il n’y a pas de publication sérieuse sur la musique trinidadienne, ou presque pas. Ca me semble incroyable …
De quel côté vous verra-t-on ressurgir dans les prochains mois ? Du côté de la Jamaïque ? Ou de l'Erythrée, où vous aviez produit l'album des Asmara All Stars ?
Bruno Blum : L’album de l’ Asmara All Stars continue son chemin. Il est « album de l’année » dans Songlines, qui est le meilleur canard world music en Angleterre. J’en suis ravi. Je suis en train de travailler avec le Yaoundé All Stars en ce moment. Pour ce disque, je joue avec une quinzaine d’artistes du pays. Je prépare également la sortie de mon prochain album, qui va être un album de reggae, avec mon gros tube du moment puisque, sur Youtube, trois amateurs ont réalisé des vidéos différentes pour ma chanson parodique Viens fumer un petit joint à la maison. Pour ce qui est de la collection Caraïbes, que je dirige chez Frémeaux et Associés, il y a cette compilation de Trinidad et une autre compilation de calypso, avec une sélection complètement différente puisqu’elle est internationale, avec Harry Belafonte, Robert Mitchum et même Henri Salvador. Salvador a enregistré un superbe calypso où il chante « Je peux pas travailler / J’ai toujours mal aux doigts de pied ». Le prochain volume sera consacré à la Jamaïque mais je ne vous en parle pas maintenant. Patience, patience …