Emeutes à Londres : le point de vue d'United Vibrations
22/08/2011
Samedi 6 août, la protestation contre le meutre de Mark Duggan, un jeune abattu par la police à Tottenham, a déclenché une vague d'émeutes urbaines à Londres et dans d'autres grandes villes britanniques. Les pillages se sont multipliés, ont pris une ampleur inouïe et ont continué pendant 5 jours. Des commerces et des résidences ont été complètement détruits par le feu. Cinq personnes sont mortes et plus de 2 700 autres ont été interpellés.
On aurait dit le début d'une révolution … sauf que les émeutiers ne visaient pas le pouvoir. Ils ciblaient les marchandises les plus chères des magasins des centres villes. Principalement les boutiques de téléphones portables, de vêtements de sports (JD sports est la chaîne qui a le plus souffert, signe de sa suprématie dans le monde du street wear) et de télévisions à écran plat. « Nous récupérons nos impôts », a expliqué un émeutier. En dépit de la propension des médias à mettre tous les émeutiers dans le même sac (pour résumer : jeune, noir et criminel), les événements de début août en Angleterre ont déclenché un débat plus profond sur l'exclusion sociale, la surveillance urbaine et la crise économique. La colère et un besoin urgent de changements sont palpables. Les canons à eau ne suffiront pas à éteindre ces feux …
Mardi 9 août, tandis que la violence atteignait son paroxysme, un goupe du sud de Londres a décidé spontanément de jouer dans les rues de Brixton pour égayer un quartier qui ressemblait ce soir là à une ville fantôme. Le public qui s’est risqué au dehors, malgré un couvre-feu officieux, a eu le droit à un concert vivifiant, en grande partie improvisé, qui a duré jusqu’au petit matin. Jody Gillett, la correspondante de Mondomix à Londres, est allée à la rencontre d’United Vibrations, le groupe qui a réanimé Brixton cette nuit-là …
No space, no time de United Vibrations
United Vibrations est composé de trois frères, Yussef, Kareem et Ahmad Dayes, et de Wayne Francis. Ces musiciens ont leur quartier général dans les locaux d’une association musicale de Deptford, Midi Music Company. Jody les y a rejoint …
A votre avis, pourquoi ces émeutes ont-elles éclaté ?
Kareem : Le meurtre de Tottenham a été l’élément déclencheur, c’est sûr. Mais ce qui s'est passé ces derniers jours est différent ... A la fin, c'était juste une grosse foire d'empoigne. La police a joué la carte de la répression et cela a fait boule de neige. Je crois que 90% des émeutiers étaient des opportunistes sans engagement politique. Et ce n'étaient pas que des enfants, il y avait également des criminels endurcis, en camion et tout, venus vider des magasins... La dimension politique s'est perdue.
Yussef : Il y a un vrai malaise. Il est difficile de grandir à Londres. Il n'y a pas de boulot, tout le monde est fauché et ils ont coupé les subventions de nombreux centres pour les vacances d'été. Les jeunes s'ennuient, il sont frustrés et tout s’accumule …
Ahmad : Comment se fait-il qu’autant de gens de notre communauté puissent se lever et aller retourner la ville? Je crois que c'est avant tout que les gens sont fatigués. Et ça fait longtemps qu'ils le sont. C'est comme ça qu'un tout petit événement peut déclencher des émeutes à une si grande échelle, une telle colère de masse. Des raisons politiques peuvent expliquer cela. Personne n’est satisfait du statu quo. Ce ne sont pas les riches qui sont descendus dans la rue, ce sont, disons, les « pauvres » qui se soulèvent. On a grandi dans une société qui enfonce profondément les valeurs du capitalisme en chacun de nous. Il est constamment question de possession, de biens, de l'argent, de ton statut social qui dépend de ce que tu as. C’est ce qui les a rendu fous.
Beaucoup de centres pour la jeunesse ont dû fermer. Nous, au Midi Music Company, nous avons de la chance d'être encore ouverts. On a subi de nombreuses pressions. D'autres associations ont dû fermer tout de suite. Surtout celles qui n’ont pas pu faire face aux changements récents. Quoi que ce soit qu’elles apportaient, cela n’existe plus.
En Angleterre, les gens manifestent souvent quand ils ont des problèmes. Mais, depuis la guerre en Afghanistan, il est évident que le gouvernement s’en fout. Deux millions de personnes sont descendues dans les rues pour protester contre la guerre Afghanistan, ils n'ont même pas hésité. Ils s'en fichent quand les gens s'unissent pour une marche pacifique. Ils n'écoutent pas. Puis un événement aussi destructeur arrive et paralyse le pays entier...
Kareem : Maintenant, plus personne ne parle de Murdoch, ni du meurtre, ni de l’austérité. Tout le monde parle des émeutes et en conclue qu’on a besoin de plus de surveillance policière ...
Yussef : A mon avis, ces émeutes ne sont pas totalement négatives. Quelque chose de positif peut également venir du pillage... Il a démontré combien tout est fragile... Oui, il est possible de bloquer le système entier. Mais il est triste de constater que beaucoup de pillages se sont déroulés dans les quartiers populaires. Les émeutiers ont foutu en l’air leur propre quartier... S'ils étaient allés à Westminster ou à Downing Street...
Ra de United Vibrations
C'était un peu comme une révolution sans direction?
Kareem : Tout à fait. Ils ont démontré leur puissance mais ne se demandaient pas pourquoi ils le faisaient. C'est ça qui me rend triste. Ces ados sont bien organisés et pas amorphes... Je suis de ceux qui veulent voir des transformations radicales, du fond comme de la forme. Je sens dans l’énergie de ces jeunes qu’eux aussi veulent voir des changements. Tout cela a été très destructif. Je ne pense pas que la violence puisse amener un changement positif. Mais comment on peut mépriser ces ados et leur faire la morale quand le pays tire profit de la guerre et du commerce des armes? Où est la morale?
Ahmad : Le racisme institutionnel est bien enraciné. En Grande Bretagne, on aime penser qu'on est civilisé, qu'on a dépassé ce genre des choses mais c’est des conneries et beaucoup de jeunes le savent. La manière dont ils sont traités à l'école et méprisés hors de l'école le leur a appris. Ils sont fouillés dans les rues et tout. Les jeunes noirs sont ceux qui sont le plus mal traités. Ce sont eux qui sont le plus en colère contre ces lois parce qu'elles les ciblent directement.
Kareem : Mais en quoi tout ça nous a aidés ? Le message s'est perdu et il est possible que les émeutes nous rendent encore les choses plus difficiles. Les jeunes ont maintenant une image très négative. Les médias s’en emparent. La majorité de la population n’a plus la moindre sympathie pour les jeunes. Ils veulent les envoyer dans des camps de redressement, pour se débarrasser d’eux.
Yussef : Ce n’est pas « eux ». Ou alors je suis avec eux. Je n’ai rien pillé, je n’ai pas manifesté mais je me sens moi aussi méprisé.
Ahmad : Oui, il ne s'agit pas de nous et d’eux. Nous sommes unis comme un peuple. Tu peux choisir de nous séparer, ce qui a créé la moitié des problèmes qu'on a, ou tu peux considérer le problème comme le tien aussi et alors en assumer une part de responsabilité. Nous sommes tous responsables pour la prochaine génération. Tu récoltes ce que tu as semé.
Pourquoi avez-vous décidé de jouer dans la rue à Brixton pendant les émeutes ?
Kareem : J'étais furieux. Tout le monde nous disait de rentrer chez nous et de nous enfermer à clé. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Que des ados pouvaient réellement prendre le contrôle d’une grande ville au vingt-et-unième siècle ? L’hystérie aggravait la situation. Les rues étaient désertes. Tout le monde était enfermé. J'ai appris que la communauté turque à Dalston, puis la communauté Sikh à Southall étaient sorties pour résister et annoncer que leur quartier était calme. Mais, partout ailleurs, tout le monde était collé à Twitter, à Facebook et à la BBC, en proie à la panique. Cela ne faisait que simplifier les émeutes. Alors, j’ai décidé de résister. Beaucoup de concerts avaient été annulés parce que « c'était trop dangereux ». Je me suis dit : on va aller au beau milieu de Brixton pour jouer de la musique. Ne me dis pas que c'était trop dangereux. Je savais déjà qu'on attirerait un public qui voudrait s'amuser et danser. Et c'est ce qu’il s'est passé.
Yussef : Cette génération se fait avoir. Elle est éblouie par ce qui se passe en haut. J'ai 18 ans, plein de jeunes de mon âge volaient des baskets. Pour moi, ça ne veut rien dire. Une paire de Nike ne dit rien. Ce n’est pas en en volant qu’on s’exprime. J'étais face à la télé. Je voyais les médias qui commençaient à dire des choses racistes. On s’est dit « Non, sortons pour jouer de la musique, montrons-leur qui nous sommes! »
Kareem : Des gens qui ne connaissent pas les communautés de Londres regardaient ces images montreuses et se laissaient persuader qu’on est tous « des sauvages dépravés ». Nous voulions tout simplement montrer ce qui se passe vraiment à Londres.
Yussef : C’était une question de vibrations. C'était spirituel. Toutes sortes des gens formaient un cercle autour de nous. Nous avons ressenti que c'était quelque chose de très puissant. On n’était pas là pour gagner de l'argent. On jouait juste de la musique. C'était profond. À côté, des gens ont été interpellés. Tout était fou.
Ahmad : Nous avons continué à jouer, à nous concentrer. Un mec s'est mis à crier, on a vraiment déclenché quelque chose, il a commencé un monologue. Je l'ai vu s'ouvrir, se détendre et parler de la paix, de l'amour et de l'unité! C'était probablement quelqu'un qui avait peur avant. Yussef – Ce que nous avons tous faits cette nuit-là a réuni beaucoup de gens. D'une certaine manière, je crois que les émeutes ont aussi réuni beaucoup de monde. Des gens ont nettoyé les rues ensemble.
Ahmad : C'est intéressant. On sait que, à Londres, le code postal est très important. Les gangs règnent sur leur quartier et ils n’en bougent pas. Pendant les émeutes, tout cela a cessé d'exister. Des années de violence entre gangs ont été oubliées. Il est difficile de dire vers quoi on se dirige maintenant. Mais je ne crois pas que les canons à eau et le couvre-feu soient de bonnes réponses.
Yussef : Jouer à Brixton était ma façon d'exprimer ma colère à propos ce qui arrive aux jeunes. Je jouais de la batterie et j’ai tout donné ce soir là.
I know who I am de United Vibrations
Alors, vous pensez que la musique peut aider une communaute?
Kareem : C’est même plus profond que ça. C’est la mécanique toute simple de l'humanité : des vibrations, des gens qui s'unissent. La musique est quelque chose qui unit les gens littéralement et physiquement.
Ahmad : Parfois, la musique devient pour moi une forme de méditation ... Pendant que je joue un morceau, je pense aux événements de ma vie, j'organise mes pensées. Malheureusement, une génération entière organise ses pensées en jouant à la Playstation ...
En dehors de 12tone, votre label, sentez-vous que vous faites partie d’un mouvement ?
Kareem : Quand on a créé 12tone, il y a trois ans, c’était pour avoir la liberté de créer un nouveau genre. Le problème que j'ai avec l'industrie musicale est que tout est classé par genre, avec des connotations raciales très fortes. La musique de certains labels est destinée à des groupes ethniques donnés. Ils exploitent les différences. Notre musique ne se laisse pas enfermer. Je ne veux la définir ni comme du jazz, ni comme du hip hop, ni comme du rock. Ces genres nous influencent mais on voulait créer un nouveau genre.
Yussef : Certains ont appelé notre boeuf à Brixton une « émeute jazz »!
Kareem : Nous avons des connections avec d'autres musiciens. Certains étaient au concert de mardi. Je pense à des musiciens comme Ruby and the Vines, Sound Species, Shabaka Hutchings, The Resonators, Kate Tempest, Sound of Rum. Et, évidemment, Fela et Sun Ra sont de formidables sources d’inspirations... Il y a quelque chose de supérieur dans leur musique. Les gens l'écouteront toujours. Il y est question de vérité, d’art, de don.
Ahmad : Nous avons besoin d’unir nos forces, avec d’autres musiciens comme avec les citoyens. Nous refusons de vivre dans une ambiance de peur. C'est notre ville, ce sont nos jeunes, ce sont aussi nos policiers. Tout le monde doit se sentir responsable.