Des Ramadans de son enfance, la chanteuse garde un goût de fête et d'innombrables souvenirs. Exilée à Paris depuis dix ans, la chanteuse tunisienne, originaire de la région de Kasserine, ville-martyre de la révolution, impressionne par la grande force d'âme qui perce dans sa voix chaude et sensuelle. Rencontre avec une artiste talentueuse...
Vous avez des souvenirs des Ramadans de votre enfance ?
Abir Nasraoui: Oui, j'en ai énormément! J'ai grandi en Tunisie, un pays musulman où le Ramadan est un événement heureux, une fête dont je garde un très bon souvenir. Cette période est un moment à part : on joue, on mange, on sort la nuit alors que d'habitude on ne sort pas le soir. Lorsque le Ramadan avait lieu en été, j'avais hâte d'aller manger des glaces, d'aller voir des spectacles après la rupture du jeûne. Je me souviens aussi du muezzin, de l'appel de la prière... on attendait dans la rue toute vide le signal pour se mettre autour de la table déjà dressée.
Quand on est enfant, on ne comprend pas la dimension spirituelle du Ramadan. Ce n'est que plus tard que l'on commence à comprendre l'âme du ramadan et à le pratiquer nous-mêmes. Le Ramadan est un peu comme Pâques ou Noel ici, ce n'est pas une fête que l'on a envie de passer seul! Il faut que toute la famille soit là, qu'on mange ensemble, qu'on fasse tout ensemble. Quand je suis loin de mon pays natal, j'essaie, avec mes amis, de recréer cette ambiance-là. Je n'ai jamais été dépaysée en France mais le seul moment où j'ai vraiment le mal du pays, c'est pendant le Ramadan. Quand j'en ai la possibilité, je prends des congés pour retourner en Tunisie à cette période-là.
Quel rôle y jouait la musique ?
Abir Nasraoui: Pendant le Ramadan, même en plein hiver, on sort le soir pour voir des spectacles et écouter de la bonne musique. Le festival de la Médinah est un concept qui est né à Tunis même. Il propose des spectacles empreints d'une âme un peu spirituelle, et offre une programmation musicale plus élaborée qu'à l'ordinaire. Alors qu'en été, habituellement, les gens vont au festival pour se divertir, pendant le Ramadan, ils sont disposés à écouter de la bonne musique. Ce festival fait appel à des gens de tous bords, donc on est sûrs d'aller écouter des choses originales, pas forcément tunisiennes ou de culture musulmane.
Est-ce ce genre de moments qui vous a donné envie de devenir musicienne?
Abir Nasraoui: Sincèrement, non, parce que ce désir est né bien avant. J'appartiens à une famille de mélomanes où personne n'a fait le choix d'être chanteur professionnel mais où tout le monde chante. Mon premier professeur de chant c'est mon père, grand amateur de tarab, la musique orientale égyptienne traditionnelle par excellence. C'est lui qui m'a appris à aimer Om Kalssoum, à apprécier et à connaitre la bonne musique. Il m'a transmis cet amour pour la musique égyptienne et j'ai commencé à en chanter avant même de chanter de la musique tunisienne. Plus tard, j'ai découvert le malouf tunisien, et la musique arabo-andalouse que j'ai chantée pendant une période de ma vie. Mais quand je me suis éloignée de la Tunisie, j'ai eu besoin de m'enraciner d'une manière ou d'une autre en chantant de la musique tunisienne.
Nabir Asraoui. Horriya. Institut du Monde Arabe, mai 2011
Comment s'est déroulée votre formation?
Abir Nasraoui: J'ai fait des études à l'institut supérieur de musique à Tunis et après avoir eu ma maitrise je suis venue à Paris où j'ai fait un DEA en ethnomusicologie à la Sorbonne. J'ai également fait une licence en sociologie parce que ce qui m’intéressait à côté des choses techniques, c'était les populations qui ont produit une musique ou une autre. Il était très important pour moi de situer la musique dans cadre social.
En 2010, vous avez chanté au profit des enfants palestiniens. Pensez-vous qu'il est du devoir des musiciens arabes de s'engager contre le conflit israélo-palestinien?
Abir Nasraoui: Je pense que les artistes doivent tout le temps se mobiliser conter l'extrémisme d'une part ou d'autre, je sais qu'il y a beaucoup de projets qui se font entre artistes israéliens et arabes pour atténuer la haine et pour essayer de réussir ce que les politiques ont échoué à accomplir. Je sais aussi qu'il y a plus de sincérité dans l'art que dans la politique, alors disons les choses joliment et efficacement afin d'envoyer un message de paix.
Pour revenir aux moments heureux de votre enfance, vous arrive-t-il encore d'y penser quand vous composez ? Ou quand vous jouez ?
Abir Nasraoui: Oui mon enfance est très présente dans ma musique. Mon disque Heyma, sorti le 17 février, reflète une partie de mon enfance puisqu'il est chanté en dialecte de ma région natale: Kasserine. Ce dialecte que j'ai perdu en venant m'installer à Tunis est un moyen de revivre cette enfance. Je pense par exemple à "Farkh el Hamam", cette chanson du patrimoine populaire de Kasserine que je chantais avec ma grand mère quand j'étais petite. Je n'ai jamais pu faire mes adieux à ma grand mère qui est décédée quand j'étais à Paris, alors je me console en faisant vivre sa voix à travers la mienne...