Moncef Gachem : "Ma poésie était révolutionnaire avant le départ de Ben Ali"
24/07/2011
Savez-vous ce qu'est une "mugelière" ? Il s'agit de l'une des très nombreuses sortes de filets de pêche que l'on utilise sur les côtes de la Tunisie. Si vous l'ignoriez, Mugelières, le dernier-né des textes de Moncef Ghachem vous enseignera les mille autres secrets des pêcheurs de Mahdia, le port où il a grandi, à l'est du pays. Le poète traversera la Méditerranée pour participer au festival Voix Vives, à Sète, où il lira certains de ses textes et participera à des rencontres sur des thèmes tels que "Que signifie être poète aujourd’hui, dans une Méditerranée en mouvement ?". Nous avons pris un peu d'avance pour recueillir son avis ...
Très concrètement, qu’allez-vous lire (ou faire) au festival "Voix Vives" ?
Moncef Ghachem : Je pense que faire et dire, dans l’art de la poésie, est une seule et même dimension. Mon but principal est toujours d’être dans le monde poétiquement, de rendre présente la poésie dans le monde. Dire la poésie, c’est servir la parole poétique et donc c’est agir.
Depuis Abou el Kacem Chebbi, la littérature tunisienne semble être principalement l’œuvre de poètes. Le récit romanesque y est moins prépondérant que dans les pays voisins. Quelle est votre place dans le paysage littéraire du pays ? Celle du poète ou celle du conteur ?
Moncef Ghachem : Le roman est une invention, une création littéraire plutôt occidentale qu’orientale bien que des œuvres soient devenues universelles comme Les mille et une nuits ou les contes populaires dans le monde arabe, très présents grâce aux conteurs ou aux Aèdes. Les mille et une nuit ont été traduits à travers le monde entier et ont inspiré beaucoup de cinéastes, je pense notamment à Pier Paolo Pasolini. Cette œuvre appartient au genre du conte érotique oral et date du VIIIe siècle après Jésus-Christ, de l’époque dite Abbassides. Dans la langue et la littérature arabes, c’est toujours la poésie qui a joué un rôle prépondérant. Le roman n’est apparu dans le monde arabe qu’à la fin des années 1970, avec Zeyeb de l’égyptien Zayett. C’est bien après la disparition de Chebbi que le roman est apparu. Mais dans les récits des historiens on pouvait quand même percevoir un souffle romanesque. Dans l’œuvre de Eden Abou Dhief, qui a écrit sur les révoltes paysannes de 1850 en Tunisie, on peut identifier une profondeur romanesque. Chebbi n’a été découvert que vingt ans après sa mort par un essayiste égyptien, cette découverte constitue un grand tournant dans la poésie arabe et tunisienne.
Je me situe dans le courant poétique des années 1970, courant important dans les pays maghrébins en général, en Algérie, qui a continué la poésie de résistance, qui n’a ni rompu avec le fond ni avec la forme. C’est un courant polyglotte comme le souligne le poète Laâdi et je suis d’accord avec lui. Cette poésie a été reprise dans ses thèmes principaux et dans sa forme esthétique par les poètes tunisiens, marocains et algériens. Ma particularité est d’être biologiquement, géologiquement en lien avec la mer Méditerranée par rapport à mes origines. J’ai moi-même pratiqué la pêche très tôt depuis l’enfance, je suis un poète de la mer et de l’enfance.
Vous avez choisi d’écrire en français. Pourquoi avoir pris le risque de vous couper ainsi du peuple de pêcheurs que vous décrivez, qui risque de ne pas pouvoir vous lire ?
Moncef Ghachem : J’écris en français, le français est à la disposition d’écrivains qui ne sont pas nécessairement français comme le poète Rilke, qui écrit dans un français splendide, ou le dramaturge Beckett. Le français est à la disposition de tous ceux qui cherchent à s’exprimer avec. La Tunisie est un pays profondément ouvert sur la question des langues en général. Pour moi, ce n’est donc pas couper avec le peuple mais le rejoindre dans sa richesse linguistique. Je me considère comme un écrivain de « Graphie Française ». Il s’agit aussi d’introduire dans l’oralité une trace d’écriture, de littérature fixée.
Dans « Mugelières », votre sens du détail, votre attachement aux détails (noms des filets, des poissons,) va bien au-delà d’un parti pris esthétique. A-t-il une dimension éthique, politique ?
Moncef Ghachem : Il a à la fois une dimension éthique et à la fois une dimension poétique. Il est éthique dans le sens où en écrivant j’essaie d’atteindre une limpidité, de donner une écriture dépouillée comme le dit Hölderlin « Mais toi tu es né par un jour limpide ». Pour la dimension politique, j’évoque l’histoire de la pêche côtière qui est plus que menacée, qui est en train de devenir un monde révolu. J’essaie de raconter la vie et le travail très dur de ces pêcheurs, avec l’idée que cela pourrait servir après pour évoquer la Méditerranée côtière de la fin du XXe siècle.
Les mutations politiques en cours en Tunisie, qui, a priori, vont dans le sens d’une plus grande liberté d’expression, auront-elles un impact sur votre œuvre ?
Moncef Ghachem : Ma poésie était révolutionnaire, bien avant que l’avènement populaire se fasse le 14 janvier dernier, j’ai toujours eu une option révolutionnaire dans l’écriture. Je n’ai pas arrêté d’attendre la révolution, que j’ai chantée dans ce que j’ai écrit avant qu’elle ait lieu. « La poésie ne devance-t-elle pas l’action ? » comme le dit Rimbaud, en refusant la médiocrité quotidienne, comme le dit le poète russe Maïakovski. Pas plus tard que hier soir, nous étions quatre poètes dont Moncef Ouhaibi pour participer à un récital de poésie face à la mer du cimetière de Mahdia.
Propos recueillis par François Mauger avec l'aide d'Aurélie Lacroix