Depuis toujours, le Tarmac se bat pour offrir au public parisien un autre regard sur le continent africain. A Avignon, Valérie Barran, directrice de cette scène entièrement dédiée à la création contemporaine des mondes francophones, a voulu poursuivre cet objectif. Jusqu’au 31 juillet, le théâtre proposera au Petit Louvre et aux Hivernales, deux des nombreux repères du festival « Off d’Avignon », quatre de ses spectacles aux couleurs verts, jaune, rouge. Des rendez-vous hors des sentiers battus, pour expliquer, avec humour et grâce, la condition politique en Afrique et des liens que le continent a su tisser avec la France. Tout un programme !
Bonjour Valérie Barran, pouvez-vous nous présenter le Tarmac ?
Valérie Barran : Le Tarmac est l’héritier du Théâtre International de Langue Française (TILF), fondé par l’acteur et metteur en scène, Gabriel Garran. Quand je lui ai succédé en 2005, j’ai décidé de renommer cette maison le Tarmac. Mais, peu importe son nom, il a toujours été un lieu ouvert aux autres mondes et a toujours voulu s’intéresser aux nouvelles écritures contemporaines francophones. Au total, ce sont plus de 70 pays qui pratiquent la langue française et qui ont la capacité de nous apporter une réflexion approfondie. De nos jours, le dialogue manque cruellement à notre société. C’est pour cela que le Tarmac est lieu d’échange et de confrontations où l’on partage des paroles engagées d’auteurs et d’artistes. Nous sommes à la fois un lieu de production, où nous participons à la genèse des spectacles en les finançant, un lieu d’accueil et aussi de production. Un lieu de notre temps.
L’Afrique occupe une grande place dans votre programmation. Quelles sont vos missions sur le théâtre actuel africain ?
Valérie Barran : C’est vrai que notre programmation est beaucoup tournée vers le continent africain car, sur un peu plus de 200 millions de locuteurs français dans le monde, la moitié d’entre eux vit en Afrique. Bon nombre de ces pays ont eu un lien avec la France, en partie par la colonisation. C’est une langue que de nombreux Africains revendiquent et font évoluer de façon magnifique. Il est donc normal que la culture de ce continent soit mise en avant au Tarmac. Il y a une très grande vitalité, avec beaucoup de créateurs très talentueux en Afrique. Souvent, il est difficile d’avoir une véritable parole politique dans ces pays. La controverse y est mal tolérée, on ne peut pas dire ce que l’on pense. L’urgence est donc de reprendre la fonction initiale du théâtre, comme chez les Grecs anciens, c’est-à-dire comme l’outil critique de la démocratie. C’est dans cette nécessité que nous devons travailler afin de mettre sur la place publique la vision parfois cynique de la société, vue par les Africains.
Vous avez délocalisé le Tarmac à Avignon pour la période du festival, quelles sont les pièces de théâtre que l’on peut y découvrir ?
Valérie Barran : Depuis quelques semaines, le Tarmac est en train de quitter le parc de la Villette et de déménager dans le XXe arrondissement de Paris. Pour conserver notre programmation estivale, nous avons fait le choix d’être très présents sur le festival d’Avignon cette année. Il est important pour moi d’y proposer à la fois de la danse et du théâtre, deux disciplines habituellement très présentes sur notre plateau parisien. D’abord, les festivaliers pourront découvrir au théâtre du Petit Louvre les pièces Bienvenue O Kwatt et Chiche l’Afrique, des monologues humoristiques de deux auteurs africains sur la Françafrique. Ensuite, aux Hivernales nous présentons deux pièces de danses, l’une de Xavier Lot, Simon, je ne m’appelle pas Samuel Eto’o, ainsi qu’une performance culinaire sonore et chorégraphique qui s’intitule Cook’n Roots.
Quel est le fil d’Ariane de cette programmation ?
Valérie Barran : Le fil d’Ariane de tous ces spectacles est évidemment le propos politique. Par exemple, ceux qui sont présenté au Petit Louvre traitent du rapport un peu compliqué, d’amour et de haine, qui existe entre la France et l’Afrique. Le projet de Gustave Akakpo, Chiche l’Afrique, est une espèce de revue de presse assez cinglante mais terriblement drôle sur les relations politiques qu’il y a entre nos dirigeants et les dirigeants africains. Tandis que Valéry Ndongo aborde dans son spectacle les rapports humains qu’il peut y avoir dans les couples franco-africains. Comment le couple se construit et se déconstruit sur des différences culturelles… Il y a aussi Simon, je ne m’appelle pas Samuel Eto’o qui gravite autour de l’importance du football pour les jeunes d’Afrique. C’est une pièce très forte et somptueuse sur l’espoir et le désespoir. Toutes ces spectacles sont relativement cohérents entre eux.
Quelle place tient Avignon dans l’univers théâtral ?
Valérie Barran :Avignon est un évènement absolument mondial. Il y a des programmateurs partout, des moments de spectacles remarquables. Ce festival est incontournable. Notre présence est très importante pour rencontrer la profession et continuer à faire circuler notre passion pour cet univers. Après, il est certain que le théâtre rencontre toujours plus de difficultés financière d’années en années. Il a donc de plus en plus besoin d’être soutenu par l’Etat. Mais on ne peut pas dire que cela se passe mal ! Depuis le début du festival, le 8 juillet dernier, les rues sont noires de monde. Et chaque année c’est pire. Il y a même des amateurs de théâtre qui voient plusieurs pièces de théatre durant des jours et des jours. La seule difficulté est d’y trouver son bonheur mais cela fait parti du jeu. Notre objectif, depuis le départ, n’a pas changé : on veut faire partager notre passion au plus grand nombre de personnes. Je reste optimiste car, pour le moment, on semble être sur la bonne voie…