Juana Molina ou l'art de la technologie artisanale
12/07/2011
Le temps d'un concert exceptionnel avec les Congotronics au Café de la Danse, Juana Molinafait escale à Paris. La chanteuse argentine, dont on regrette que la venue en France soit si peu proportionnelle à notre désir de l'écouter, nous parle de son univers musical intimiste, qui mêle avec talent l'organique et le technologique. Rencontre avec une artiste exigeante, drôle et passionnante...
Vous avez participé en 2010 au disque "Tradi-Mods versus Rockers" qui propose à des "rockers" de faire des reprises des musiques urbaines congolaises. Est ce votre fascination pour le son de Congotronics qui vous a amené à participer à un projet aussi métissé?
Juana Molina : C'est plutôt une vieille passion pour la musique africaine en général, de quelques pays plus que d'autres...Je ne pourrai pas vous citer de noms parce que je ne voulais pas avoir de paroles sur les cassettes de musique africaine que j'enregistrais quand j'étais très jeune alors dès que quelqu'un parlait, je coupais la radio! Mais aujourd'hui ce projet avec Konono et les Kasai, c'est la possibilité la plus concrète que j'ai de m'approcher de ce monde que je connais depuis longtemps.
Aujourd'hui ce projet se concrétise et Crammed Discs réussit cette entreprise un peu folle de réunir dix-neuf musiciens sur scène. Qu'est ce que cette aventure avec les Congotronics vous apporte musicalement et humainement?
Juana Molina : Ce qui m'a le plus intéressé c'est d'essayer de comprendre comment les autres fonctionnent. J'avais une lourde responsabilité parce que je servais d'interprète pour tout le monde mais c'est finalement ce qui m'a permis d'être complètement immergée dans le projet, d'avoir conscience de chaque détail. Apparemment c'est plus facile pour nous (les rockers), qui envahissons leur monde, que pour eux (les Congotronics) qui y sont peut-être moins habitués à ce genre de rencontres. Mais ce n'est qu'une apparence parce qu'on a une espèce d'idée préconçue de la musique: où sont les rythmes, les temps forts, les temps faibles... alors que chez eux ça ne marche pas du tout comme ça et il nous a fallu apprendre. Il y a quelques morceaux où j'ai toujours du mal à comprendre où est le swing, où est ce que ça se passe et je dois parfois compter pour ne pas me perdre. D'autres sont devenus plus naturels, je les comprends corporellement, ils font partie de moi, ce n'est pas quelque chose de mental. J'aime bien quand je n'ai plus besoin de réfléchir parce que je crois que ça ne marche plus quand la musique passe par la pensée. Sur quelques morceaux c'est venu mais il y a deux ou trois rythmes que je ne comprends toujours pas. De leur côté c'est plutôt les choses qu'ils ne connaissent pas qui posent problème, les dissonances par exemple, et on a dû abandonner un morceau parce qu'ils n'étaient pas à l'aise...on n'a pas voulu insister parce que c'est comme embrasser un garçon qu'on n'aime pas! Mais, avec les semaines, au fur et à mesure, ils commencent à aimer certaines de nos propositions qui commencent à faire leur chemin, à creuser dans leur façon d'écouter et de comprendre la musique. Alors ils se disent: "Tiens ce n'est pas si mauvais que ça!"
Comment arrivez vous à trouver votre place sur scène parmi deux batteries, quatre guitares, deux basses, cinq percussions, trois likembés électrifiés...
Juana Molina : C'est beaucoup, en effet, et il faut s'empêcher de trop en faire parce qu'on a tous la même envie de participer et parfois il faut se taire, ne rien faire. Alors quand je n'ai rien à faire, je danse. Au début on a eu des sessions de jam qui marchaient bien mais après on a dû un peu se structurer parce qu' on est...dix-neuf!
Vidéo live de Congotronics vs Rockers : Ambulayi Tshaniye
Y a-t-il, malgré vos diversités de styles musicaux, un dénominateur commun entre les "rockers" et les "tradi-mods" comme la rythmique africaine, l'univers rock bruitiste, quasi punk des Congotronics, la transe? Ou est ce plutôt complémentaire?
Juana Molina : Je ne sais pas si j'ai une réponse à cette question. Parfois on croyait qu'il y avait un point commun, par exemple dans la transe, alors on le suivait et on jouait mais alors soit ça donne la même chose avec plus de bruit soit on jouait complètement autre chose...il a fallu un peu s'adapter aux différentes propositions mais on s'est rendu compte que quand on est dix neuf ce n'est pas évident. On a fait une semaine de répétitions où on était que neuf et là les points de jonction étaient plus précis et on est arrivé à une vraie collaboration, on a fait trois morceaux qui étaient très bien. J'ai l'impression que la cohésion était plus réussie quand nous étions moins nombreux.
Vous avez une démarche plutôt solitaire dans votre musique, vous vous auto-compilez etc... Est ce que cet artisanat musical reflète un besoin de contrôler les différents aspects de la création, un besoin d'approfondir l'écriture par rapport au moment de la scène, plus "improvisé"?
Juana Molina : Je me suis toujours servie de la technologie de manière très artisanale, pour que ça ne sonne pas "électronique" justement. Comme j'ai toujours joué toute seule, j'avais besoin que quelqu'un joue les parties qui sont toutes pareilles. Alors soit je prenais quelqu'un qui n'a pas beaucoup d'idées et qui aimait jouer toujours la même chose et dans ce cas je risquais de m'ennuyer avec cette personne, soit je jouais avec quelqu'un qui avait envie de jouer autre chose et proposais des choses nouvelles et c'est lui qui allait s'ennuyer si je le guidais trop précisément. Donc, à moins de trouver la personne avec qui ça colle vraiment, (et j'ai déjà connu ça, quelqu'un qui fait une proposition qui marche même si ce n'est pas ton idée de départ) je ne voulais pas qu'on propose d'autres idées et m'embarrasser avec des sentiments. Je ne sais pas ce que je veux faire, mais je sais ce qui marche ou ce qui ne marche pas...Je ne veux pas dire à quelqu'un ce qu'il doit jouer et je n'aime pas non plus avoir quelqu'un qui propose quelque chose qui ne marche pas. Voilà pourquoi c'est parfait pour moi de jouer avec des machines : une machine, ça ne parle pas! J'enregistre tout en live sur scène, comme un repas que je fais tous les jours mais même si c'est toujours un peu les mêmes ingrédients, ce n'est pas exactement le même repas : parfois c'est plus salé ou plus sucré. J'ai déjà joué avec des choses préenregistrées mais je m' ennuyais parce que je finissais par faire partie de cette machine et ce n'était pas adéquat avec la sensation du moment. Donc j'ai eu besoin d'enregistrer tout sur scène avec le risque que cela représente parce que si tu te trompes, l'erreur est enregistrée; mais en même temps ce vertige c'est ce qui donne un peu de vie dans ce qui est enregistré. C'est un enregistrement qui date de cinq minutes, contrairement au sampling qui n'a pas de vie et ne correspond plus à ce qu'on ressent au moment où on est sur scène. Mais il faut expérimenter plusieurs choses pour savoir ce dont on a besoin.
Vous êtes la fille du grand tanguero Horacio Molina. Etes-vous sensible à la création tanguistique actuelle ?
Juana Molina : Je ne suis pas du tout une fan de tango parce que pour moi c'est de la musique un peu trop dure, un peu trop structurée. J'aime bien les paroles mais les mélodies, les arrangements ne m'émeuvent pas, ne me transportent pas, et ne me donnent même pas envie de danser. Soit j'écoute de la musique parce que les harmonies me transportent soit parce que le rythme me donne envie de danser. Et dans le tango aucune des deux choses ne se passe. Je voudrais bien aimer le tango et en chanter mais je n'ai jamais aimé ça. Hier justement j'ai entendu du tango chanté par des éthiopiens ou des turcs et je ne savais pas ce qui était vraiment argentin dans le tango ou ce qui était importé d'Afrique ou d'ailleurs. Parce que finalement toute la musique a des racines africaines et ça doit être imprimé quelque part en chacun de nous.