L'or et l'argent du Pérou ont rendu fous les conquistadors. Aujourd'hui, ce sont les amateurs de musiques créoles que le pays fait craquer. Enseignant-chercheur à l'université de Rennes, spécialiste des musiques et des sociétés de l'Amérique Latine, Gérard Borras s’investit corps et âme dans la culture syncrétique péruvienne depuis de nombreuses années. Un amour démesuré pour ce pays qu’il manifeste aujourd’hui avec la compilation des chansons de Montes et Manrique, « Cent ans de musique péruvienne (1911-2011) », dont il est l’auteur. Premier volet d’une longue série, cette réédition des premiers 78 tours du Pérou permet de mieux comprendre le métissage culturel de cette nation sud-américaine, au carrefour du monde. Rencontre.
"Tus Ojitos" de Mantès et Manrique
Cela fait plus de 15 ans que vous vouez un amour sans limite au Pérou, à tel point que vous êtes à l’origine de ce disque. Qu’est-ce qui vous lie à ce pays ?
Gerard Borras : C’est une vielle histoire, il faut remonter à l’époque de ma maitrise sur les khipus incas. Déjà étudiant, j’avais un intérêt tout particulier à l’égard du Pérou. Mais c’est en 1979 que j’ai eu une révélation : pour la première fois, j’y suis parti en voyage pendant environ deux mois. Dans la foulée, j’ai préparé un doctorat en études latino-américaines, en travaillant sur le rapport à la musique dans l’œuvre de l’auteur péruvien, José Maria Arguedas. Depuis, j’y retourne une à deux fois par ans. Il existe une richesse et une mixité culturelles qui me fascinent toujours un peu plus à chaque nouveau déplacement. C’est sans doute cette incroyable diversité qui m’attire encore aujourd’hui au Pérou.
Qui sont Montes et Manrique ?
Gerard Borras : En 1911, nous sommes en plein dans les débuts de l’aventure du disque aux Etats-Unis. Les entreprises ont autant bien besoin d’imprimer et de presser des disques que de les vendre. Elles comprennent très vite le besoin d’élargir leur marché, particulièrement en Amérique latine. C’est comme cela que des représentants de la Columbia, en excursion au Pérou, repèrent Montes et Manrique, un binôme qui animait des fêtes à Lima. Durant deux mois, le duo part à New-York et y enregistrent plus de 170 thèmes de musiques péruviennes. On peut donc considérer Mentès et Manrique comme les premiers musiciens à avoir inscrit sur des 78 tours, de la musique péruvienne, dans une entreprise de disque commerciale américaine.
Vous êtes l’auteur de cette compilation. Comment avez-vous mis la main sur ce duo ?
Gerard Borras : Montes et Manrique sont des personnages mythiques dans le cercle des musiciens. Certains les ont même nommés « les pères de la musique créole ». Mais on ne connaissait rien de leur histoire et de l’existence de ces chansons. Il a donc fallu faire une chasse au trésor pendant des années pour arriver à trouver les disques. Les matrices de Columbia ont toutes disparu et nous ne pouvions avoir accès à leurs enregistrements que par les disques qui avaient été pressés. Vous imaginez donc le travail de fourmi que cela a nécessité…
Du coup, quel genre de musique retrouve-t-on sur cet album ?
Gerard Borras : Tout ce qui fait le rayonnement de la musique péruvienne ! C'est-à-dire de la musique influencée par l’Afrique, mais également européenne. On essai de comprendre la genèse textuelle de ces compositions. En fait, ce disque a deux parties : une, sur la conception des genres et une seconde qui est censée montrer le lien entre le contexte historique et la chanson.
Aujourd’hui, existe-t-il des héritiers de Montes et Manrique ?
Gerard Borras : Absolument, mais leur influence n’est pas sortie de l’univers liménien. Les héritiers sont de jeunes interprètes jouant dans les peña, une sorte de discothèque où l’on interprète encore ce genre de musique. Si l’on devait citer un seul légataire de cet héritage, cela serait évidemment Wendor Salgado, guitariste de très haute volée. Encore aujourd’hui, il existe une certaine volonté de maintenir cette tradition de chansons au Pérou. Mais cela reste malgré tout assez confidentiel. Même si la découverte de ces musiques ne peut être que bénéfique pour la nouvelle génération de musiciens…