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Musique et mondialisation : la fin des différences ?

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Musique et mondialisation : la fin des différences ?

17/06/2011

Que devient la musique de l’autre dans un monde où tout tend à se ressembler ? Et que deviennent ceux qui ont pour profession d’étudier les différences culturelles ?

 


A l’automne 2008, un colloque réunissait à Montpellier des musicologues et des ethnomusicologues. Il n’y avait parmi eux aucune personnalité en vue, aucun habitué des plateaux de télévision ... et leur audience devait être clairsemée. S’il faut en parler aujourd’hui, c’est que leurs propos, retranscrits et publiés récemment, portaient sur un sujet éminemment culturel : la globalisation.

 


Plus que les musicologues, qui évoquent surtout les échos de l’Asie et de l’Afrique dans l’œuvre de compositeurs occidentaux, comme La Monte Young, Giacinto Scelsi, Patrick Portella ou Xenakis, ce sont les ethnomusicologues qui apportent les éclairages les plus pertinents sur les mutations en cours.

 


Schématiquement, deux visions s’opposent. Le camp des pessimistes pourrait être représenté par le compositeur contemporain François-Bernard Mâche. Musicien et chercheur, il a nourri son œuvre de références aux musiques extra-européennes. Il observe la façon dont elles sont aujourd’hui absorbées par l’industrie du divertissement avec un certain écœurement.  Selon lui, « il y a, pour une culture, deux façons de mourir : le génocide et le suicide ». Le dernier consiste en « l’abandon par une culture de la confiance qu’elle avait en elle-même et en sa créativité ». Mais le premier concerne plus directement l’Occident puisqu’il « se produit lorsqu’on transforme la culture à l’état d’objet et que, réifiant l’œuvre, on en fait un produit comme un autre ». Quitte à faire grince des dents, François-Bernard Mâche ajoute qu’ « heureusement, la faillite annoncée de l’enregistrement commercial donne une chance à la musique - de façon paradoxale - de retrouver la multiplicité ».

 


Ancien conservateur du Musée d’Ethnographie de Neuchâtel, actuellement à la retraite, François Borel surenchérit en décrivant ce qu’il considère comme un « appauvrissement manifeste » de la musique touarègue, depuis qu’elle est entre les mains de la génération qui a vécu l’exil. Du jeu de guitare du leader de Tinariwen, il dit par exemple qu’il « se limite à quelques rares clichés mélodiques bluesy et rock » et que « les accords utilisés sont particulièrement pauvres et peu nombreux ».

 

 

 

 

(Vidéo : Lulla de Tinariwen)

 


Démentant le philosophe français Jean-Claude Michéa lorsqu’il écrit que « le terme séduisant de « métissage » [n’est] que l’autre nom de [l’] uniformisation juridique et marchande de l’humanité », Claude Chastagner s’empare du bhangra pour démontrer magistralement la complexité des échanges culturels. Ce rythme rural du Penjab a fait le tour du monde avant de se retrouver dans des chansons de Missy Elliot ou de Jay Z. Ce succès est à porter au crédit de la diaspora indo-pakistanaise qui a « remis à la mode les pas complexes et athlétiques des danses punjabis ». Bien sûr, la question de l’authenticité se pose. Mais Claude Chastagner préfère soulever celle « des concepts d’hybridité et de métissage (…) qui présupposent l’existence de formes musicales premières « pures » et « authentiques » et conduisent donc à une lecture essentialiste douteuse », voire à « une forme inversée de racisme, une sublimation d’essence colonialiste du primitif et du traditionnel conçus comme antidotes aux aspects les moins réjouissants de la modernité ».

 



 

(Vidéo : Get Your Freak On de Missy Elliott)


 


Encore étudiant, Nicolas Elias analyse le travail de l’ethnomusicologue Jérôme Cler autour de « quelques musiciens de villages reculés » des « Yayla », les hauts plateaux turcs « où se sont sédentarisés, il y a peu, des communautés transhumantes d’anciens nomades ». Présentant le contexte, il rappelle la façon dont l’Etat turc a inventé une tradition en institutionnalisant le répertoire rural. Face à ce modèle officiel, « deux contre-modèles issus de milieux distincts » se sont imposés : « l’arabesk », qui puise dans le monde arabe, et la musique alévie, dont les ménestrels traditionnels sont devenus des « superstars capables de remplir les stades ». Mais ces mouvements ne peuvent « à terme que s’établir comme modèles » puisque « modèle et contre-modèle ne sont que les deux pôles d’un même processus ». Située dans un « point aveugle de la globalisation », la musique des Yayla échappe à cette logique mais en paie le prix : marginale, plongée dans un « relatif oubli », elle semble menacée de disparition. 

 

 

 

 

(Vidéo : Güzel seni çok özledim d'Arif Sağ, l'un des ménestrels alévis les plus populaires)

 


Pour approfondir le débat, Jean During distingue « globalisation » et « mondialisation » (ou « globalisation généralisée ») dans une contribution passionnante. Prenant pour exemple la « belle unité » des « musiques du monde musulman », il rappelle que la globalisation n’est pas un phénomène récent. Il multiplie les exemples pour expliquer que les « formes musicales » ont toujours « rayonné depuis leur foyer initial pour se fondre dans d’autres formes, constituant de grands espaces musicaux relativement homogènes ». Cependant, ce qui se joue aujourd’hui est d’une autre nature. S’industrialisant, la musique se simplifie. Le rythme, qui, dans certaines régions, « se plie à toutes sortes de distorsions (…) qui nous rappellent que le temps biologique, la durée psychique, sont un flux et non un agencement de pulsations isochrones », est mis au pas par la constitution de grands ensembles et l’emploi d’instruments électroniques. Les intervalles, les nuances qui n’existent pas dans la gamme occidentale sont menacés par « le formatage de l’oreille exercé par le matraquage médiatique ». Pourtant, « le souci de résister à l’effacement des singularités, à l’aplatissement des cultures » se manifeste de tous côtés, comme, par exemple, dans « le monde arabe, iranien, turc anatolien », qui « a préservé les mêmes intervalles qu’il y a mille ans, en se fiant uniquement à l’oreille ».



Et l’ethnomusicologie dans tout ça ? Le Suisse Laurent Aubert reconnaît que « les musiques ayant fait l’objet de nos recherches passées perdent progressivement leur ancrage et leur raison d’être ». Reprenant à son compte le concept d’ « ethnomusicologie d’urgence », il invite à sauvegarder « les nombreux répertoires musicaux » qui « sont en train de disparaître sous nos yeux ». Coordinateur de l’ouvrage avec Makis Solomos, Jacques Bouët affirme qu’ « il est bien trop tôt pour déclarer l’exploration ethnomusicologique obsolète et révolue ». Ce n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage que de le rappeler …       
 

 

François Mauger

 

A lire :

Musique et globalisation : musicologie - ethnomusicologie, sous la direction de Jacques Bouët et Makis Solomos, l'Harmattan, 2011


17/06/2011
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