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Kan’nida : "Il faut laisser nos disques à la portée des enfants"
11/06/2011
Avant son concert au festival Musiques Métisses d’Angoulème, un représentant de Kan’nida, le groupe phare du gwo ka guadeloupéen, nous a expliqué les subtilités du genre …
Vous venez de la Guadeloupe, plus précisément de Grande Terre et plus précisément encore des Grands Fonds, une région faite de vallées très encaissées, qui est souvent décrite comme coupée du reste de l’île. C’est cet isolement qui explique que les traditions y soient plus fortes qu’ailleurs ?
Kan’nida : Je ne saurais expliquer précisément pourquoi la tradition s’y porte si bien. Ce que je sais, c’est que j’ai toujours connu cette région bien ancrée dans la tradition. Tout ce qu’il y a de culturel en Guadeloupe se fait là. Difficile d’expliquer pourquoi. C’est une région vivante, qui fait perdurer les traditions de la Guadeloupe.

Votre musique, c’est une affaire de tradition mais c’est aussi une affaire de famille … Kan’nida : Oui, c’est notre père et notre mère qui nous ont montré la voie, du temps où il y avait des interdits, où cette musique n’était pas bien vue. Nous, on était montré du doigt parce que nos parents ne nous ont jamais interdit, ni d’aller dans une veillée mortuaire, ni d’aller dans un lewoz. On a été élevé dans la tradition. Quand on s’est décidé à monter le groupe, on s’est retrouvé à sept frères et sœurs, c’est pourquoi les gens disent que le groupe est familial. C’est toujours vrai mais c’est moins évident aujourd’hui puisque nous ne sommes plus que deux frères, une sœur et une nièce. Les autres, ce sont des proches. Disons que c’est une famille recomposée …
Vous avez évoqué les veillées mortuaires et les lewoz. Vous pouvez nous en parler ? Kan’nida : La veillée mortuaire, c’est la veillée d’un défunt. On a un frère qui a fait ça toute sa vie. Il tenait ses chansons de notre mère, qui dansait, qui chantait dans les veillées. Mon frère s’est imposé sans difficultés dans les rondes de veillées. Il est mort trop jeune. Il est mort à quarante-huit ans. Chaque soir, malgré le manque de voitures, quelqu’un passait le chercher pour une veillée. A l’époque, certains rechignaient un peu, ne voulaient pas l’appeler « artiste » mais c’était vraiment un artiste. A l’époque, on le traitait plutôt de vagabond. Mes parents le poussaient à travailler mais il n’a jamais voulu. Il a chanté toute sa vie. Aujourd’hui, c’est un autre frère qui a pris le relais avec son groupe, Zagalo. Résultat : les veillées de ce type, avec chansons et jeux d’antan, se font encore dans notre région. Les chansons sont a capella. On fait le rythme du tambour avec la bouche. Notre père, justement, était champion pour ça. On tient tout ça de nos parents.
La soirée lewoz, c’est différent. Ca se fait en principe le vendredi. Il y a un rassemblement populaire et, au milieu, il y a le ka, le tambour. On joue avec des marchandes autour. C’est vraiment une fête populaire. On chante toute la nuit, jusqu’à l’aube. Tant qu’il y a du monde, on continue à jouer.

Christian Mousset, le programmateur du festival Musiques Métisses insiste sur la contemporanéité de vos textes. Malheureusement, leur sens échappe à ceux qui ne comprennent pas le créole. De quoi traitent-ils ? Kan’nida : On parle un peu de tout. Il nous arrive de dénoncer des choses qui, à nos yeux, ne sont pas justes. On essaie d’éveiller les consciences, par exemple, à propos de cette société qui part à la dérive et de la jeunesse qui en fait les frais. On parle aussi de nos origines, comme sur « Se pa vwe ». Nos textes sont peut-être un peu difficiles à traduire en français parce qu’ils renvoient à nos vies. Ils concernent toujours notre environnement, les acteurs culturels de chez nous …
Alors, justement, comment vos textes sont accueillis en Guadeloupe ? Kan’nida : Très bien ! On dit de nos CDs qu’il sont « à consommer sans modération ». On dit aux parents de les laisser à la portée des enfants. Notre musique remet les enfants en contact avec les parents parce qu’ils les interrogent. Ils posent des questions aux parents. Nos spectacles à la Guadeloupe ressemblent un peu à des comédies musicales. On relate les faits, on explique certains détails de nos chansons. Souvent, à la fin de nos spectacles, les enfants envoient les parents chercher des explications à ce qu’ils n’ont pas compris. Les parents qui n’arrivent pas à répondre à leurs enfants viennent nous voir à la sortie. On essaie de garder le passé présent …

Quelles sont vos relations avec les musiciens guadeloupéens qui pratiquent d’autres genres musicaux, comme le zouk ou le dancehall ? Kan’nida : On est invité un peu partout et ça se passe très bien. Les gens qui font d’autres types de musique montrent un profond respect pour nous, ce qui est touchant. Pourquoi ? Parce qu’ils ont pris conscience aujourd’hui, comme tout le monde, que le gwo ka est l’âme de la Guadeloupe. C’est la base. Tout commence là. La musique de Kassav’ se base sur un rythme du gwo ka. Si les gars qui jouent de la musique traditionnelle n’étaient pas là, Kassav’ … Je ne dis pas qu’ils n’auraient jamais existé mais Kassav’ aurait fait autre chose. Le reste du monde l’a compris. D’où l’intérêt de continuer à jouer cette musique, jusqu’à ce qu’elle retrouve sa place. C’est une musique à part entière, ce n’est pas une tradition vieillissante, c’est une musique universelle. Des jazzmen comme Jacques Schwatrz Bart ou David Murray ajoutent des éléments de cette musique à leur sauce musicale. Donc ce n’est pas sans intérêt …

Propos recueillis et photos prises par François Mauger
11/06/2011
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