TOUTES LES ACTUALITES
ACTUALITE
GNAWAS
MAROC
PRINTEMPS ARABE
Aziz Sahmaoui : un prophète ?
06/06/2011
Aziz Sahmaoui a vécu sa jeunesse dans le Sud marocain, là où les Gnawas, musiciens mendiants mais aussi thérapeutes, font partie de la vie quotidienne. Leurs rituels d’extase se déroulent pendant la « lila » (la « nuit sacrée » en arabe). Leurs instruments - guembri (luth à 3 cordes), qraqeb ou karkabous (castagnettes métalliques qui « libèrent l’âme tourmentée »), ganga (tambours) - accompagnent les chants, les choeurs et la danse. C’est dans la rue qu’Aziz a rencontré l’univers musical des Gnawas : le « tagnawit ». En France, il s’est embarqué des années plus tard dans l’aventure de l’Orchestre National de Barbès, où la magie de la lila a emprunté sa voix. Elle l’a ensuite accompagné au sein du Joe Zawinul Syndicate. Et aujourd’hui, plus que jamais, elle ronronne à ses côtés, prête à bondir, dans son nouveau projet, University of Gnawa, produit par Martin Meissonnier. Comment décrirais-tu cet univers musical mais aussi spirituel que tu nommes « tagnawit » ? Aziz Sahmaoui : Il y a d’abord cette beauté du chant, du rythme, de la musique, tout ce groove que l’on peut ressentir et qui soigne. Tout cela, je le conçois comme un art. Je ne sais pas comment l’expliquer : c’est quelque chose qui t’attrape. Soudain tu danses, tu fais partie des danseurs. C’est un feeling qui te capte et peut t’emmener très loin, tout simplement dans la danse. Le corps a besoin de danser. L’esprit a besoin de sortir, de s’évader. J’aime cette énergie dans laquelle je me retrouve. J’aime l’échange qu’elle contient. J’aime aussi cette sensation d’être emporté et qui te fait tellement de bien que tu en oublies ta fatigue. Cela procure de la joie, une approche positive des choses… C’est ce qui se passe pour moi en tout cas. Quel genre d’école était pour toi l’Orchestre National de Barbès ? Aziz Sahmaoui : Au départ, c’était une école au sein de la musique maghrébine. L’ONB était une famille qui unissait et mélangeait des musiciens maghrébins et français. Il y avait une grande notion de respect au sein de ce groupe. Et de là a surgi une belle musique, qui a un peu révolutionné son époque. Je me suis arrêté au deuxième album de l’ONB, mais le groupe continue. D’un concert à l’autre, on voyait ce groupe devenir chaque fois plus puissant. Comment cette force s’est-elle bâtie ? Aziz Sahmaoui : Le plus important, c’était l’improvisation, qui surgissait de nulle part mais venait de nous. Nous jouions une mélodie et une autre surgissait, qu’il fallait suivre. Et il y avait cette complicité qui rendait la musique plus belle. La nouveauté, le renouvellement de cette musique venait aussi de notre complicité, au-delà des réflexes que l’on pouvait installer, du jeu acquis dans les répétitions. La complicité, encore aujourd’hui, demeure pour moi un élément très important. Interview et live filmé d'Aziz Sahmaoui & l'University of Gnawa au Festival Banlieues Bleues Quel genre de maître était pour toi Joe Zawinul ? Aziz Sahmaoui : Avec Joe, c’était une très grande école. Joe était un magicien. Ce qu’il détectait en toi, il l’exploitait à fond. Il te poussait pour voir ta vitesse, ton endurance. Son groupe était sa famille. Il soignait ses musiciens, se sentait bien avec eux et en était fier. Il accordait lui aussi une place fondamentale à l’improvisation : tous les soirs étaient différents. Au sein d’un thème surgissait une mélodie de l’Atlas ou du désert marocain. Il fallait être prêt avec Joe. Il fallait rester concentré tout le temps et répondre au signal. J’aime ce jeu-là et avec Joe, j’étais bien servi… La formation en son hommage, Joe Zawinul Syndicate, tourne toujours. Et Alioune Wade, son bassiste, joue avec moi dans University of Gnawa. L’actuel « printemps arabe » a-t-il inspiré ton nouveau répertoire ? Aziz Sahmaoui : En fait, cela fait longtemps qu’il m’inspire. On dirait que certains textes que j’ai écrits bien avant l’ont été pour ces événements. Ils collent parfaitement avec ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte, en Lybie… Par exemple, dans Mektoub (« le destin »), une femme sur les ruines de sa maison détruite par la guerre demande : « Est-ce que c’est le destin ou est-ce que c’est exprès ? Les soldats sont-ils venus exprès ? Pourquoi pleut-il des braises ? Les dieux ont-ils trébuché ? ». Je parle des dieux sur terre, pas dans les cieux, de ceux qui ont le pouvoir de faire ou de défaire. Comment vois-tu le Maroc de demain ? Aziz Sahmaoui : La chanson Miskina traite un peu ce sujet. Elle parle de cette jeune fille de la campagne qui travaille alors qu’elle est encore mineure, du musicien qui ne trouve pas de travail et qui est obligé de devenir menuisier… Une évolution existe à travers ce qui se passe actuellement et toutes ces manifestations qui ne cessent de se développer. Ce que je souhaite, c’est qu’on arrive à ce changement, mais d’une manière pacifique. Ton nouveau projet va-t-il entrer en résonance avec un nouveau monde arabe ? Aziz Sahmaoui : Le monde ne cesse de changer. Quand il y a une injustice, quand il se passe quelque chose que je ne comprends pas, ça me fait mal. Mon coeur, mon être, mon esprit sont mal. Je veux juste comprendre. La musique que l’on donne aux gens sort du coeur, elle est pleine d’amour. L’amour est présent, même s’il y a des intérêts, des conflits. Je reste encore rêveur, je l’ai toujours été. Je rêve encore d’un monde meilleur. Quand il chantait avec l’ONB, Aziz m’avait confié : « Je suis persuadé qu’un rendez-vous nous attend d’ici quelques années, qui, sans trancher, permettra l’éclosion d’autres couleurs, d’autres mélodies, au service de la paix. Je crois que quelque chose de bien se prépare pour l’avenir. Bien sûr, des énergies négatives viennent toujours s’interposer. Mais, personnellement, je suis enchanté de cette solidarité qui se développe actuellement. Imaginez que ce qui se passe au sein de l’ONB s’étende à certains pays nord-africains, par exemple. Tout le monde en profiterait, à condition que tout le monde le veuille. » Treize ans plus tard, ces mots résonnent comme ceux d’un visionnaire. Propos recueillis par François Bensignor Et aussi sur le web : - Le site d'Aziz Sahmaoui
06/06/2011
GNAWAS
MAROC
PRINTEMPS ARABE
Réagir
TOUTES LES ACTUALITES
// LIRE AUSSI
|