Toutes les rencontres entre musiciens aux horizons variés font-elles nécessairement l'intérêt d'un projet artistique ? Certes non, répond l'écrivain Ariel Kyrou, qui, à partir d'une conversation avec le saxophoniste norvégien Jan Garbarek, interroge la notion de métissage heureux à l'heure de la mondialisation...
Le métissage pour le métissage est une impasse. Le multiculturalisme en soi n’est rien. Sauf que la fermeture a priori au métissage et le rejet systématique de tout multiculturalisme tracent l’asphalte d’une voie macabre. Cadenasser, en amont de tout contact, ses frontières géographiques autant que mentales au nom d’un illusoire protectionnisme ne peut qu’aboutir à la décrépitude de l’esprit de l’individu et à la lente anémie de nos collectifs.
Je me souviens d’une conversation avec le saxophoniste norvégien Jan Garbarek. Blanc comme un cachet d’aspirine, l’homme est venu au jazz après une claque noire : un concert de John Coltrane, en 1967 à Oslo. En ce début des années 1990, autour d’une tasse de thé, il me parle du Brésilien Nana Vasconcelos, avec lequel il a enregistré. Il me raconte sa première rencontre avec le joueur de tabla Zakir Hussain que j’ai découvert auparavant à Paris, à l’occasion d’un concert au Théâtre de la Ville. Garbarek ne me dit pas : « C’est facile, pour moi le Norvégien, de marier mon sax tenor ou soprano au berimbau du Brésilien Vasconcelos ou aux percussions de l’Indien Hussain ». Entre les lignes de ses paroles, je devine au contraire les incompréhensions, les difficultés des premiers accords et désaccords entre ces musiciens de cultures différentes. Je comprends le temps, la sueur, l’écoute, l’expérience, l’exigence nécessaires à ce que la magie apparaisse, s’évanouisse un moment puis s’installe enfin entre eux.
Zakir ! - Zakir Hussain et Jan Garbarek
Le cimetière du jazz et des musiques du monde est jonché de métissages trop hâtifs. De mariages ratés car mal pensés, préparés à la va-vite, comme s’il suffisait d’ajouter un synthé à une voix des confins de la Terre pour atteindre la Voie lactée. Mais il y a, à l’inverse, toutes ces sublimes réussites, devenues parfois des classiques, comme le Duet d’Archie Shepp et Dollar Brand ; le premier SongHaï entre le flamenco mutant des Espagnols de Ketama, la kora du Malien Toumani Diabaté et la basse de l’Anglais Danny Thompson ; ou bien sûr le Making Music de Zakir Hussain,Hariprasad Chaurasia, John McLaughlin et Jan Garbarek.
Vente Pa Madrid - Ketama, Toumani Diabate, Danny Thompson
« C’est parce que j’ai su puiser profondément en moi, dans mes racines norvégiennes », me disait encore Jan Garbarek, que « j’ai pu me mettre de façon paradoxale au diapason de musiciens d’ailleurs comme Zakir Hussain ou Nana Vasconcelos ». C’est ici, peut-être, que se niche la découverte la plus exaltante : retrouver en soi l’universel, sans même chercher à le comprendre, afin de bâtir en toute improvisation un pont vers et avec l’autre.
J’associe cette magie-là, en vérité très concrète, au plus primitif des instruments à vent : le rhombe, ce bois en forme d’os de sèche, savamment troué, doit être secoué dans l’air par une cordelette pour que sifflent, vrombissent ou rugissent les esprits du vent ou du tonnerre. On en a retrouvé les plus anciennes versions, vieilles de 17.000 à 25.000 ans, en Dordogne et en Amazonie, puis chez des peuples aux quatre coins du globe : des Aborigènes d’Australie à des ethnies d’Afrique du Sud ou de Nouvelle-Guinée, des Inuits de l’Alaska aux enfants bretons de Merlin l’Enchanteur, des Apaches aux Maoris. D’où le plus magnifique des mystères, du moins pour qui considère, à l'instar d'Edgar Morin, notre Terre Gaïa comme notre Mère Patrie à tous : comment, il y a plus de 17.000 ans, le même type d’instrument a-t-il pu être inventé par des peuples n’ayant pas été en contact les uns avec les autres ? Pour l’un de ses albums, Garbarek a d’ailleurs utilisé un drôle d’engin ancestral, proche parent du rhombe, qu’il a laissé fulminer dans la brise ou le zéphir d’un fjörd…
Moniebah - Archie Shepp et Dollar Brand
Et pourtant, le Parti du progrès de Madame Siv Jensen, caricature populiste, est le premier parti d’opposition depuis les élections législatives de 2005 en Norvège, ayant obtenu pas loin d’un quart des suffrages. Et pourtant, le 18 avril 2011, c’est avec un programme tout aussi grotesque contre l’immigration et l’Europe que le parti souverainiste des Vrais Finlandais (sic) a recueilli presque un cinquième des votes. Certains des électeurs de ces deux partis écoutent peut-être le samedi soir de la salsa et le dimanche matin du Jan Garbarek. Mais c’est, semble-t-il, la peur et les faciles certitudes du repli nationaliste qui guident leur main dans l’isoloir, comme celle d’un nombre toujours plus important d’Européens, de la France à la Hongrie. Ils croient se protéger par le rejet d’une figure abstraite de l’Autre, jugé sur l’autel poussiéreux d’un drapeau et d’une appartenance administrative. D’une carte d’identité qui ne raconte qu’une infime part, et pas la plus belle, de ce qu’est la personne.
Ce que m’a appris Jan Garbarek, c’est que la seule personne qu’ils éjectent ainsi, c’est la leur. Car la pureté est un leurre, tant nous sommes le fruit d’un patchwork d’héritages et d’influences. Croire en cette pureté, c’est se fermer au monde, à tous ces autres qui nous enrichissent par leur art, leur intelligence ou leur spiritualité. En faire un programme politique, c’est préférer pour les siens les fils de barbelés aux fils de la création, et penser qu’il est possible de bâtir un avenir sur la stratégie de l’autruche. A l’inverse, l’honnêteté intellectuelle, mais aussi l’amour de la vie, nous incitent à construire notre singularité entre les vagues toutes aussi impures les unes que les autres des multiples bribes de cultures qui nous constituent, entrent et sortent en permanence de notre être à l’ère de la mondialisation de tout et son contraire.
Ariel Kyrou
Ce chemin suppose d’accepter au quotidien l’incertitude de tout devenir, avec la part d’essais et d’erreurs, donc parfois de ridicule qui l’accompagne. Et à l’instar de la rencontre du saxophoniste norvégien avec de grands musiciens brésiliens ou indiens, cette voie-là n’est jamais sans risque. La beauté, l’aventure de la vie vibrent en effet dans ces si belles, si drôles et tumultueuses mises en danger.
Ariel Kyrou
Ariel Kyrou est membre actif du collectif de rédaction de Multitudes, revue trimestrielle transculturelle de « l’âge des multitudes, de l’Internet, de la mondialisation ». Revue qui « aspire à arpenter les signes de la culture nomade des sans identité fixe » et des « métisses de la raison », et dont le numéro d’été 2011 interroge la notion de « bien commun ».
Professeur de « sens et non-sens des musiques du dernier siècle » et d’« histoire critique des cultures actuelles » à l’Université de Versailles / Saint-Quentin en Yvelines, Ariel Kyrou est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels : Google God, Big Brother est partout, il n’existe pas (octobre 2010) et ABC Dick, Nous vivons dans les mots d’un écrivain de science-fiction (2009) aux Éditions Inculte, ainsi que Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction (Climats, 2007) et surtout Techno Rebelle, Un siècle de musiques électroniques (Denoël, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimédias, qui a créé son premier site Internet, le Virgin Megaweb, en 1995, il se présente volontiers comme un « agitateur multi-casquettes ». De 1989 à 1993, ce passionné de toutes les musiques a été rédacteur en chef adjoint du magazine Actuel.