Kosher Nostra, la nouvelle compilation de Shantel, divise nos chroniqueurs. L'un parle du "degré zéro de la compilation", l'autre de "virée au cœur d’un registre lointain". A vous de trancher ...
Contre !
Certains concepts de compilation sont désolants mais celui-ci mérite d'être inscrit dans le livre Guinness des Records : avec la complicité du peintre et commissaire d'exposition Oz Almog, Shantel a réuni les chansons préférées de la mafia juive d'Amérique du Nord. L'imposant livret, d'une soixantaine de pages, détaille les exploits de gangsters comme Meyer Lansky, Arnold "The Brain" Rothstein, Ben "Bugsy" Siegel, Monk Eastman, Arthur "Dutch Schultz" Flegenheimer, ... Mais qui étaient réellement ces hommes ? Pour parler clairement : des brutes plus ou moins rusées qui règnaient par la terreur sur une population marginalisée. De petits soldats réactionnaires qui chérissaient leur famille mais, à l'extérieur, ne respectaient que la force. Le degré zéro de la civilisation, auquel est désormais associé le degré zéro de la compilation.
(Vidéo : "Bei Mir Bistu Sheyn" par les Andrew Sisters)
On peut aimer ce qu'est devenue la musique klezmer quand elle s'est frottée au jazz mais n'avoir aucune envie de savoir ce qu'écoutaient les mafieux juifs. Pas plus, en tout cas, que de savoir ce qui faisait danser les mafiosi italiens ou ce qu'on trouve aujourd'hui dans les iPods des mafieux russes. Si, par contre, quelqu'un avait la gentillesse de me dire ce qu'écoutait le Mahatma Gandhi, je serais bien plus intéressé ...
François Mauger
Pour !
Savoir ce qu’écoutaient ces fossoyeurs de la justice n’est ici que prétexte à une virée au cœur d’un registre lointain. C’est un alibi, terme qui résonne forcément chez ces maîtres du crime organisé, chez ces as de la loi du talion et de la vendetta. Pour autant et à contrario, nos "Grands Hommes" n’ont–ils toujours écouté que de "Grandes Musiques" ? Nos lascars sont-ils forcément dénués de sensibilité ? Cela reste à prouver. Et quand bien même leur esprit resterait collé au goudron des rues, leurs turpitudes ne mériteraient-elles pas d’être comprises ? Sinon à quoi bon ces pans entiers du cinéma américain qui ont fait de la mafia un de ses thèmes de prédilection ?
La nature humaine est ainsi faite. C’est parfois dans la fange que poussent les plus grands destins, les aventures humaines les plus étonnantes. Eux aussi ont eu une mère, sûrement étouffante, infantilisante ou que sais-je encore ? Mais, cette mère qui a contribué à faire d’eux ce qu’ils sont, s’ils peuvent la chérir ou la détester, elle demeure celle à qui ils pensent, attendris, à l’écoute de ce Yiddische Mama anachronique puisqu’interprété ici par Tom Jones.