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Islamania : « L’islam est le grand absent des livres d’histoire de l’art. »

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Islamania : « L’islam est le grand absent des livres d’histoire de l’art. »

23/05/2011

Véronique Rieffel, directrice de l’Insitut des Cultures d’Islam, vient de publier Islamania. Entre essai et livre d’art, cet ouvrage confirme que l’art permet d’aborder l’islam de manière réfléchie, avec plus de pertinence que la plupart des débats du moment.

Prenant à contrepied la théorie du « choc des civilisations », qui vise à montrer qu’islam et Occident ne peuvent que s’opposer, le livre met en valeur un patrimoine culturel partagé et montre comment hommes, cultures et savoirs ont toujours circulé. Entretien…

 

 




Vous définissez votre ouvrage comme un « contre-dictionnaire des idées reçues sur l'islam ». En quoi le point de vue artistique permet il de contourner les clichés ?

 


Véronique Rieffel : Aborder la question de l’islam sous un angle artistique, c’est une nouveauté. Cette religion est omniprésente dans les librairies, toujours sous l’angle sensationnel ou sociétal, mais jamais sous l’angle de la culture contemporaine. On a des ouvrages sur l’art islamique ancien, l’âge d’or de l’islam au Moyen-Age,  comme si il y avait eu une civilisation extraordinaire qui s’était développée et qui se serait effondrée… Or ce que je vois quand je vais dans des pays musulmans, ou même sans voyager, ici à la Goutte d’or, à Paris, à Marseille, c’est une énorme vitalité d’artistes de culture musulmane.

 

 

Mounir Fatmi, Mixologie, 2010

 

 


Le théâtre, les arts plastiques, ou encore la musique, permettent une approche plus fine, plus complexe que certains débats politiques. Ils permettent de poser les questions différemment, et d’avoir un éclairage  souvent plus percutant.

 

 



Comment s’est traduit le dialogue entre occident et orient depuis la diffusion de l’islam au VIIe siècle ?
 

 


Véronique Rieffel : Il y a toujours eu une importante circulation des textes de l’Orient à l’Occident, nous pouvons prendre l’exemple de Majnoun et Leila : l’histoire d’amour impossible de Majnoun, qui veut dire fou en arabe, pour sa cousine Leila. Un amour contrarié par leurs familles. Majnoun qui erre dans le désert en clamant son amour impossible et qui a fini par en mourir... C’est un thème qui a voyagé, qui s’est retrouvé en occident, qui a influencé Tristan et Yseult, qui a inspiré toute la littérature courtoise du Moyen-Age, et plus tard le Roméo et Juliette de Shakespeare. Un peu plus près de nous, le Fou d’Elsa d’Aragon, et encore plus près de nous le fameux tube, « Layla », d’Eric Clapton s’inspirent très explicitement de l’histoire de Majnoun et Leila.



La pensée européenne est héritière de la pensée arabe musulmane, qui a notamment redécouvert ses textes grecs, qui les a interprétés et fait un grand travail philosophique.

 

 

 

Jean-Léon Gérôme, Le Muezzin, 1866

 


Je ne crois pas trop à ces notions « d’orients / occidents ». Ce sont des concepts clivants qui mettent de la division là où il n’y en a pas. On est autour de la Méditerranée, « mare nostrum », notre mer commune. On voit bien que les textes comme les hommes ont voyagé, qu’il y a toujours eu des liens très forts entre les cultures.  Cela se retrouve en architecture, les cathédrales ont beaucoup hérité de l’architecture islamique.

 



C’est ce que j’avais envie de restituer, mais en mettant l’accent sur la période moderne et contemporaine. Pourquoi ? Parce que je pense que ça nous parle plus. Avec tout ce qu’on entend sur l’islam dans un monde post-11 septembre, on a besoin d’avoir des références qui soient plus contemporaines.
L’islam est un grand absent les livres sur l’histoire de l’art, alors que c’est un art qui a influencé des grands artistes occidentaux. Paul Klee et Matisse, mais aussi Kupka, Kandinsky, ces artistes qui ont inventé l’abstraction européenne, se sont complètement référés à l’islam.

 

 

Henri Matisse, Odalisque à la culotte rouge, 1922

 

 

 

Vassily Kandinsky, Ville arabe, 1905

 

 




Comment définiriez-vous ce que vous appelez l’art « Post-11 Septembre » ?
 


Véronique Rieffel : Les artistes qui portaient un patronyme arabe ont été perçus par l’autre, par le public, comme étant des artistes musulmans, on les a forcés à porter ce label là. Eux-mêmes  se sont interrogés sur leur identité, ils ont été amenés à se redéfinir.



Je prends l’exemple de Mounir Fatmi, un artiste plasticien, né au Maroc. Il vit entre Paris, Tanger, New York, il a des galeries à Berlin, en Suisse etc. C’est un artiste mondialisé mais, voilà, il s’appelle Mounir Fatmi et a toujours été considéré en France comme un artiste musulman. On lui a donné une étiquette et a fait une œuvre réflexive autour de ça.



Dans « Save Manhattan », il dessine le skyline de Manhattan avant le 11 septembre. Les tours sont constituées de tous les écrits sur l’islam qui ont été rédigés après le 11 septembre.  Il a fait la silhouette des deux tours du World Trade Center avec des corans. C’est une sorte d’incarnation de l’ « Islamania ». C’est devenu un thème central dans l’art, ça a situé la question du 11 septembre et celle de l’islam comme objet littéraire et artistique central et omniprésent. Il y a beaucoup d’œuvres qui interrogent, qui questionnent, ou qui interpellent.

 


Mounir Fatmi, Save Manhattan, 2004

 


Pensez-vous qu’il y aura un art « post-printemps arabe » ? Sous quelle forme pensez vous qu’il va évoluer ?



Véronique Rieffel :
J’en suis absolument persuadée, je vois déjà frémir un art post révolutions arabes. Je suis très contente qu’Islamania, et c’est un peu un hasard, soit sorti à ce moment là, car on voit déjà que le regard change.



En même temps ce qui me désespère, c’est de voir qu’en France, on en reste à ces pseudos débats, sur l’islam et la laïcité, en posant ça comme une extériorité : islam ET démocratie, islam ET laïcité.  Comme si c’étaient deux antagonistes différents.

 

 

 


Le printemps arabe a bien montré que la révolution était au cœur du peuple. Que les Arabes n’ont pas besoin des Occidentaux, comme l’ont crus les Américains en 2003,  pour faire une révolution démocratique. Les femmes ont d’ailleurs joué un rôle très important en Egypte et en Tunisie. On constate un grand élan, qui est forcément un élan créateur.

 

 

Yasmina Bouziane, Untitled n°6, A.K.A. "The Signature", 1993

 

 

 

Propos recueillis par Augustin Bondoux

 

 

 

 

A ne pas manquer :

 

- L'exposition photographique de Martin Parr, The Goutte d'Or, jusqu'au 2 juillet 2011, à l'Institut des Cultures d'Islam,

Plus d'informations sur Islamania et sur The Goutte d'Or, sur le site de l'Institut.

 


23/05/2011
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