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La mort rieuse

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La mort rieuse

04/05/2011

La mort est « l’amusement favori et l’amour le plus fidèle » des Mexicains, écrivait Octavio Paz dans Le Labyrinthe de la solitude. Ethnologue spécialiste de la mort dans la Mésoamérique, Nathalie Ragot (Paris VII) explique ce singulier rapport à la Grande Faucheuse, du riche système de croyances aztèques à la célèbre fête des morts aujourd’hui.

 


Quelle place occupait la mort chez les Aztèques ?
 


Nathalie Ragot : La mort avait une grande importance et allait de pair avec la vie. L’iconographie de ces sociétés révèle moult représentations de crânes, d’ossements croisés, de tibias. Mais elles ne sont pas mortifères car l’os était considéré comme le noyau du corps, une graine que l’on replantait pour donner une nouvelle vie. Les symboles de mort sont chez eux symboles de fertilité.

 

 

 

Nathalie Ragot, ethnologue

 


Croyaient-ils dans la vie après la mort ?

Nathalie Ragot : L’immortalité existait dans le sens où les défunts étaient au service des divinités et aidaient ainsi les vivants. La façon de mourir était révélatrice du destin après la mort et pouvait révéler l’élection d’un dieu que l’on allait rejoindre dans son au-delà.


En quoi consistaient ces au-delàs ?


 

Nathalie Ragot : Il y en avait cinq. Dans le premier, le Mictlan, l’inframonde, allaient ceux qui mourraient d’une façon commune. Le froid et l’obscurité y régnaient. Plus glorieux, le Tlalocan, du nom de Tlaloc, la divinité de la pluie et de la fertilité, était perçu comme un endroit plein d’eau, très fertile, avec tous les fruits, légumes et plantes de la terre. Il était destiné aux noyés, aux foudroyés, ou aux morts de maladies en rapport avec l’eau (lèpre, goutte), qui devenaient les assistants de Tlaloc et l’aidaient à répandre la pluie sur la terre. Le troisième au-delà était le plus glorieux : le Tonatiuh Ilhuicac, réservé aux guerriers morts sur le champ de bataille et aux sacrifiés. Les Aztèques pensaient que les dieux s’étaient sacrifiés pour donner naissance aux astres ; les hommes avaient donc une dette de sang envers eux, qu’ils payaient par des sacrifices humain, qui servaient aussi à ré-énergiser ces divinités. Dans cet au-delà, les défunts étaient chargés d’accueillir le soleil le matin, qui voyageait la nuit à travers l’inframonde, contre les créatures duquel il luttait. Ils l’aidaient à renaître, jusqu’à midi. Le quatrième au-delà, le Cihuatlampa, était peuplé des femmes mortes en couches, assimilées à des guerrières, car le fait de mourir avec un enfant dans le ventre était équivalent à la capture d’un prisonnier... Ces défuntes s’occupaient du soleil à partir de midi, puis le remettaient aux mains des habitants du Mictlan pour la nuit. Enfin, le Chichihualcuauhco accueillait les enfants morts au sein. C’était un endroit très agréable, où les nourrissons se nourrissaient du lait qui suintait des fleurs posées sur de grandes tables.

 



Qu’en était-il des rituels funéraires ?

 

Nathalie Ragot : Les Aztèques pratiquaient l’enterrement ou l’incinération, selon l’au-delà que le défunt devait rejoindre. Le voyage des défunts jusqu’à leur au-delà durait quatre ans et comportait neuf épreuves : passer entre deux montagnes qui s’entrechoquaient, affronter un vent qui coupait comme des lames d’obsidienne, un serpent qui gardait le chemin... Pour les aider dans leur périple, les vivants organisaient des rituels, des offrandes de nourriture ou de fleurs. Quatre ans après la mort du défunt, une grande cérémonie était organisée à l’issue de laquelle il entrait dans la communauté des ancêtres. Il existait par ailleurs deux fêtes des morts, une petite et une grande, lors desquelles toute la communauté honorait les défunts. L’arrivée des Espagnols a tout bouleversé, mais des pratiques ont perduré.

 


 

Figurines mortuaires, Mexico 2010

 



Comment ces croyances ont-elles alors évolué ?


Nathalie Ragot : Les religieux espagnols ont cherché à rattacher les pratiques chrétiennes aux cultes locaux, qui n’en étaient pas si éloignées, à l’image des enterrements. Les deux fêtes des morts aztèques se sont rapidement attachées à la Toussaint, pour donner lieu à la fête des morts actuelle. Le Mexique est un pays composite, aux croyances multiples, l’un de ceux où l’on trouve le plus de groupes indiens qui ont conservé leur langue, leurs traditions et leurs rituels, même si cela a énormément changé ces cinquante dernières années. Les communautés indiennes sont pauvres et marginalisées. Beaucoup d'Indiens émigrent en ville et coupent le lien avec leur culture. Mais ils reviennent au village pour la fête des morts.

 





En quoi consiste cette dernière justement ?

 


Nathalie Ragot :
C’est la fête la plus importante de l’année. Elle se déroule généralement du 30 octobre au 2 novembre. Les gens se préparent à accueillir les morts et dressent des autels dans leurs maisons, ornés de bougies, d’une image du défunt, de fleurs, souvent un oeillet jaune ou rouge, et d’offrandes pour le défunt, comme des cigarettes, de l’alcool, des douceurs, les plats qu’il aimait. Avant la fête, on nettoie les tombes, on y place des fleurs, il y a plein de monde dans les cimetières, c’est très gai.


 

 

Décorations funéraires à l'occasion de la Toussaint, Mexico 2010

 



Quel est son déroulement ?
 


Nathalie Ragot :
Dans la plupart des communautés, dans la nuit du 30 au 1er, ce sont les enfants morts qui reviennent à la maison ; dans d’autres, ce sont les accidentés de la route ou les victimes de mort violente. Parfois, un chemin de pétales de fleurs mène de la tombe ou du seuil de la maison à l’autel, pour guider les défunts. Ceux-ci viennent donc manger et passer un bon moment avec les vivants. Mais c’est aussi une période de partage entre voisins, les portes sont ouvertes. Les défunts adultes viennent le 1er. Selon les communautés, ils se rendent dans les maisons profiter des offrandes des vivants, ou bien ces derniers passent la nuit au cimetière, à manger, boire, chanter et à les honorer. Le 2, on les raccompagne aux cimetières ou ils s’en vont. Il existe des légendes selon lesquelles les défunts peuvent emmener avec eux les vivants qui ne les ont pas honorés. Faire revenir les morts une fois par an, c’est être tranquille tout le reste de l’année...

 



Tout le pays la célèbre ?

Nathalie Ragot : Tout le pays se met à l’heure des morts. Les vitrines des magasins sont décorées de scènes de la vie quotidienne avec toutes sortes de squelettes. Ils sont en train de manger du pain, de peindre... On fabrique des pains spéciaux symbolisant la mort... C’est une mort rieuse, joyeuse, qui fait partie de la vie. Ce n’est pas que le Mexicain a moins peur de la mort que nous, mais il l’a intégrée. Jouer à croquer son crane, c’est l’exorciser.

 

 

Tags "mortuaires", Mexico, 2010

 

 

 

Dans le cadre du colloque "Le Monde Aztèque", Nathalie Ragot donnera une conférence intitulée "la mort et les rituels funéraires" le 28 mai 2011 au Musée du Quai Branly.

 

Propos recueillis par Bertrand Bouard

 

Photographies : Yannis Ruel


04/05/2011
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