D’où viennent les Rastas ? Hélène Lee, grande figure de la presse musicale, a retrouvé la trace du premier d’entre eux, un certain Leonard Percival Howell, un marin jamaïcain né à la fin du XIXe siècle… Passionnée par les musiques caribéennes, la journaliste part, dès les années 1970, à la rencontre de la culture rastafari. De ces nombreux voyages, elle a tiré deux livres références sur les racines socio-historiques de la musique jamaïcaine.
S’improvisant cinéaste documentariste, elle a adapté à l’écran son premier ouvrage, « Le Premier Rasta ». Ce documentaire reconstitue la vie et le parcours du fondateur de cette doctrine. Nous avons dialogué avec Hélène Lee à l’occasion de la sortie en salle de son vibrant hommage.
Affiche du film
Pourquoi avoir écrit un livre, et fait un film sur les racines du mouvement rasta ?
Hélène Lee : J'ai échoué en Jamaïque, un peu par hasard, à l'apogée de la vague reggae. C'était une époque fantastique: il y avait à Kingston une explosion de musique, de discussions, on refaisait le monde. Les Rastas étaient le centre de ce mouvement. Ils s'informaient de tout, remettaient tout en cause. Ils n'avaient pas de réponse définitive à tous les problèmes, mais ils réfléchissaient, et les discussions étaient passionnantes; c'était un grand moment, tout comme les années 20 ont pu être un grand moment à Harlem du temps du jazz et de la Harlem Renaissance. Je suis devenue journaliste pour pouvoir raconter ça.
Mais tout de suite j'ai réalisé qu'en Europe nous n'avions de cette musique que des clichés, et des clichés très négatifs. Il n'y avait qu'une façon de rétablir les faits, c'était de faire des recherches. J'en ai fait pendant près de trente ans et j'ai écrit deux livres, Le Premier Rasta et Voir Trench Town et Mourir. En 2003 une jeune boîte de prod, Kidam, m'a proposé d'adapter le premier au cinéma. C'était une bonne idée. Et c'était un moyen d'enregistrer pour la postérité les témoignages des derniers habitants du Pinnacle, la communauté d'où est parti tout le mouvement. Ils sont en train de disparaître. C'est tout de même incroyable que l'on ne soit jamais allé interroger les fondateurs d'un mouvement qui touche des millions de gens dans le monde. C'est dire le mépris qui entoure ce mouvement. Mais les premiers chrétiens ne devaient pas être mieux lotis.
On me demande souvent pourquoi moi, une petite blanche, je me suis intéressée à ce sujet? Peut-être parce que je suis des Cévennes, une « huguenote » du Désert. Mes ancêtres aussi ont fui « Babylone » et son église pour avoir le droit de « regarder Dieu par ses propres lunettes », comme disait Garvey. Ca les a obligés à une vie très minimale et à une totale autarcie économique, mais ils en gardent une certaine fierté. Comme les Rastas.
Bande annonce du Premier Rasta, d'Hélène Lee
Comment avez-vous entendu parler pour la première fois de Léonard Howell ?
Hélène Lee : Dans « Reggae Pur-Sang », le super livre de Stephen Davis, qui m'a tout appris au départ. Dommage qu'il soit épuisé. Mais concernant Howell, Stephen se basait sur le Rapport de l'Université de 1960, qui lui-même donne des informations erronées. Ensuite un ami m'a fait découvrir l'article de Robert Hill, un professeur Jamaïcain, le grand spécialiste de Marcus Garvey à l'UCLA: « Millenarian Visions in Early Rastafari Religion in Jamaica ». C'est un article fantastique, qui m'a fait prendre conscience de l'envergure du personnage, et qui m'a donné des tas de pistes pour aller plus loin. Prof Hill, respect!
Pourquoi ce personnage dérangeait-il tant le pouvoir colonial ?
Hélène Lee : Parce qu'il était noir, un peu trop bien habillé et trop effronté pour un Noir, d'abord. Il faut se rendre compte qu'on était en pleine période coloniale. Howell disait aux fils d'esclaves qu'il ne fallait plus avoir peur, qu'il fallait oublier le claquement du fouet: ils étaient libres désormais ! Et en plus il leur disait qu'ils n'étaient pas des sujets du roi d'Angleterre, mais ceux de l'empereur d'Ethiopie, et qu'il ne fallait plus payer les taxes et impositions anglaises! Il n'appelait pas aux armes, mais à un développement indépendant pour le peuple noir. Dans ce but, il a réellement créé un état dans l'état, en jouant habilement de ses connexions politiques, en achetant la police pour protéger sa communauté...
La génération qu'il a formée là-haut est pauvre (on l'a spoliée de tout ce qu'elle avait) mais ce sont des gens qui n'ont plus peur de rien, qui ont définitivement évacué « l'esclavage mental » comme dit Bob Marley. Ce sont des gens qu'on ne peut pas manipuler. Tous les politiciens jamaïcains se sont cassé les dents sur les Rastas, et ils leur en veulent.
Leonard Percivall Howell
Comment expliquez-vous le succès de la philosophie rasta en Jamaïque puis aux Antilles et enfin à travers le monde ?
Hélène Lee : Parce que c'est une façon de voir qui concerne le monde. Les premiers Rastas étaient tous des marins, et ils découvraient le monde à l'époque de la mondialisation - la mondialisation financière, dans toute sa splendeur, avec son cortège d'injustices, de guerres et d'exodes. Leur but était de parvenir à survivre dans « Babylone », comme ils l'appelaient, jusqu'à ce qu'elle implose. Leur pensée puise dans tous les courants de pensée de l'époque, des médecines douces à la psychanalyse, du marxisme à la non-violence, du sionisme à l'égalité civique... mais sans s'identifier à aucun. C'est pourquoi je dis que c'est plus un guide de survie qu'un dogme. En Jamaïque ou aux Antilles, en plus, il y avait la corde raciale: la rédemption de l'image Nègre. Mais le modèle de la rédemption, façon rasta, marche pour tout le monde. Pour les immigrés, les déracinés, pour tous les gens qui ne se reconnaissent pas dans la pensée unique... Sur cette terre mondialisée, on a tous besoin de se construire une identité...
A l’heure actuelle, les communautés rastas sont-elles encore menacées par le pouvoir en place ? Les choses ont-elles évolués ?
Hélène Lee : A l'heure actuelle il y a relativement peu de Rastas qui vivent dans des communautés - le mouvement s'est en quelque sorte « dissous » dans la population. Le cliché classique de l'enclos fait d'épineux et de carcasses de voitures, avec des drapeaux qui flottent au-dessus, ça a presque disparu. Il y a plutôt des quartiers sous influence rasta, comme Wareika, où nous avons filmé les vieux batteurs de Count Ossie, ou Tredegar Park, où vit encore un noyau de disciples de Howell. Quant aux communautés de cultivateurs, elles tombent malheureusement dans le jeu politique - on dit par exemple que celle de Bunny Wailer est protégée par des gros bras armés jusqu'aux dents.
Sur le plan légal, les choses progressent: les Rastas se sont battus pour avoir le droit de mettre leurs enfants à l'école (ils en ont été privé pendant des décennies) et contre quelques injustices; mais la classe au pouvoir, toutes couleurs confondues, continue à avoir un total mépris pour les Rastas - comme d'ailleurs les « élites » partout dans le monde.
Ce n'est pas grave. Leurs enfants vont leur montrer...
"Les batteurs de Count Ossie", Le Premier Rasta, Hélène Lee
Le Premier Rasta, un film d'Hélène Lee, sortie le 27 avril 2011.